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Taïwan : savoir manier l'ambiguïté

Analyses - 30 Mai 2022

L'invasion de l'Ukraine par la Russie a changé les règles du jeu diplomatique mondial et force l'Amérique de Joe Biden à maîtriser un art aujourd'hui terriblement subtil, souligne Dominique Moïsi : l'ambiguïté stratégique.

"On ne sort de l'ambiguïté qu'à ses dépens", disait le cardinal de Retz. Il y a quelques jours à Tokyo, lors du sommet du "Quad" (le groupe de sécurité réunissant le Japon, l'Australie et l'Inde autour des États-Unis), le Président Biden a promis d'utiliser la force si jamais la Chine attaquait Taïwan. Peu de temps après, la Maison-Blanche a tenu à préciser que rien n'avait changé dans la doctrine dite d'"ambiguïté stratégique" qui était (et demeure ?) celle des États-Unis sur la question de Taïwan.

D'où viennent ces variations sémantiques ? Traduisent-elles la personnalité profonde du président des États-Unis qui, à son âge et du haut de sa longue expérience, ne cache pas sa méfiance à l'égard des subtilités du langage diplomatique ?

Plus profondément, ce changement en pointillé n'est-il pas plutôt la conséquence directe d'un contexte international qui a brutalement changé le 24 février dernier ?

Le déclencheur ukrainien

De fait, il n'est plus possible d'aborder la question de Taïwan comme si l'invasion de l'Ukraine n'avait pas eu lieu. Dans un premier temps, un vent d'optimisme relatif a soufflé, de Taipei à Washington : les difficultés militaires rencontrées par la Russie sonnaient comme un avertissement à la Chine ; elles allaient, disait-on, faire gagner quelques années de relative sécurité à Taïwan.

Mais avec le temps qui passe et les troupes russes qui avancent - difficilement mais inexorablement - dans le Donbass, cette interprétation rassurante a laissé place à une lecture bien différente : et si l'invasion russe de l'Ukraine constituait au contraire comme un encouragement pour la Chine ?

À la veille de l'élection présidentielle en France, j'avais été interrogé par des journalistes chinois. Ils avaient abordé directement la question de l'Ukraine et de Taïwan : "Vous comprenez, me disaient-ils, les jeunes chez nous sont très nationalistes. Ils veulent reprendre Taïwan le plus vite possible. Par l'action militaire s'il le faut."

Étaient-ils porteurs d'un message d'avertissement de la part des autorités chinoises, ou faisaient-ils tout simplement preuve de franchise à mon égard, comme je l'avais fait moi-même dans mes réponses à leurs questions sur l'avenir politique de la France ?

Et si Moscou et Pékin s'encourageaient l'un l'autre dans leur révisionnisme et leur expansionnisme respectifs ?

Une chose est certaine : au lendemain des propos musclés tenus à Tokyo par Joe Biden sur l'engagement sans limite de l'Amérique aux côtés de Taïwan, dans une démonstration de force volontairement provocatrice, des bombardiers stratégiques chinois et russes ont survolé la mer du Japon. Ils n'ont certes pas violé le droit, en restant au-dessus des eaux internationales, mais le message était tout sauf amical et semblait être la traduction dans les airs, de l'amitié "sans limite" officialisée à Pékin lors de l'ouverture des Jeux Olympiques d'hiver entre la Chine et la Russie.

Urgence de la dissuasion

Et si Moscou et Pékin s'encourageaient l'un l'autre dans leur révisionnisme et leur expansionnisme respectifs ? Si tel était le cas, ne serait-il pas temps pour les États-Unis de sortir de leur "ambiguïté stratégique" à l'égard de Pékin ? Le moment ne serait-il pas venu d'appeler un chat, un chat et de dire aux Chinois que s'ils cédaient à la tentation de reprendre Taïwan par la force, ils trouveraient l'Amérique ?

Vladimir Poutine n'a-t-il pas été encouragé à envahir l'Ukraine en 2022, par la réponse plus qu'incertaine de la communauté internationale, à la prise de la Crimée en 2014 ? Ne serait-il pas urgent de dissuader la Chine d'adopter à l'égard de l'Asie le comportement qui est celui de la Russie à l'est de l'Europe ?

De la mer de Chine au Pacifique Sud, Pékin adopte un comportement toujours plus agressif qui ne cache plus ses ambitions expansionnistes. Pour autant, Taïwan n'est pas l'Ukraine, pas plus que la Chine n'est la Russie. "N'oubliez jamais que la Grande-Bretagne est une île", disait André Siegfried dans son cours introductif sur le Royaume-Uni à l'École libre des Sciences Politiques.

Le risque de la clarté

Taïwan aussi est une île. Il n'y a pas de Pologne, de républiques Baltes ou de Roumanie aux frontières de Taïwan. S'engager à ses côtés signifie lui livrer directement des armes sur son territoire. Et, contrairement à ce qu'affirme Pékin, le "Quad" n'est pas un Otan asiatique. Dans son soutien à Taïwan, en cas d'invasion par la Chine continentale, Washington serait vraiment seule ou presque en première ligne.

Pour autant, la clarté, loin d'être un impératif stratégique universel, peut aussi constituer un risque majeur. Un des éléments les plus préoccupants de la conjoncture internationale actuelle tient au fait que les acteurs principaux semblent tous - à l'exception de l'Union européenne, pour peu qu'elle constitue déjà un acteur stratégique - révisionnistes à des degrés divers. La Guerre froide opposait deux blocs, l'un en faveur du statu quo derrière les États-Unis ; l'autre révisionniste derrière l'URSS. Et à la fin, c'est la stratégie du "containment" (endiguement), pensée par George Kennan, l'un des plus grands penseurs stratégiques du XXe siècle, qui l'emporta.

Alors que la Chine et la Russie semblent toujours plus proches dans leur volonté d'avancer leurs pions, il convient de tout faire pour leur résister.

Chine et Russie, main dans la main

Rien de tel aujourd'hui. De Pékin à Moscou en passant par Washington, chacun semble désireux de transformer l'ordre existant : pour élargir leur influence en Asie ou en Europe pour la Chine ou la Russie, pour changer le régime en place au Kremlin pour l'Amérique de Biden. Cette confrontation de révisionnismes est d'autant plus problématique et dangereuse qu'avec le passage du temps la dissuasion nucléaire semble être devenue plus abstraite. Tout se passe comme si sur le plan militaire, le nucléaire faisait un peu moins peur. Son utilisation sur les villes de Hiroshima et de Nagasaki remonte à près de quatre-vingts ans.

Alors que la Chine et la Russie semblent toujours plus proches dans leur volonté d'avancer leurs pions et d'imposer leurs puissances respectives à leur environnement régional, il convient de tout faire pour leur résister. Sans pour autant leur fournir, par la trop grande clarté de nos discours, un supplément de résolution.

Le passage de l'ombre à la trop grande lumière aveugle, au moins temporairement. Il en est de même sur le plan métaphorique. Être ferme avec Moscou et Pékin est une chose ; parler ouvertement de changement de régime à Moscou en est une autre.

 

Publié avec l'aimable autorisation du journal Les Echos, le 29/05/2022.

Copyright : SAM YEH / AFP

 

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