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Sur l'Europe, le pouvoir polonais commet une erreur historique

Analyses - 3 Janvier 2022

Le régime polonais, à l'instar du pouvoir russe, navigue dans les eaux troubles du mensonge et de la défiance envers l'Union européenne. Pour le géopolitologue Dominique Moïsi, cette posture ne rend pas service à la Pologne, elle qui a pourtant le potentiel d'émerger à l'Est comme un grand d'Europe.

Dans leur rapport à l'Histoire et à la vérité, dans leurs formulations délibérément outrancières, le Président Russe et le vice-Premier ministre Polonais sont beaucoup plus proches l'un de l'autre que ne le sont les intérêts de leurs pays respectifs.

"Les populations russophones d'Ukraine sont l'objet d'attaques génocidaires" déclarait Poutine, avant de faire dissoudre par "sa" justice l'organisation Mémorial, dernier espoir des descendants des victimes du Stalinisme, dernière oasis de décence et de défense des droits de l'homme en Russie. "L'Allemagne veut transformer l'Union européenne en un IVème Reich Allemand" déclarait de son côté, Jaroslaw Kaczyński, pour détourner l'attention des dérives liberticides et de l'érosion de la popularité du pouvoir en place.

Interdire la vérité d'un côté, la falsifier de l'autre : régime autoritaire et majorité populiste naviguent dans les mêmes eaux troubles du mensonge. Avec une différence majeure, les élections peuvent changer la direction prise par la Pologne, qui demeure une démocratie, même si elle est attaquée de l'intérieur, par son actuelle majorité. Tel n'est pas le cas hélas de la Russie. Dans sa volonté de réaffirmer le retour de la puissance russe, Poutine entend refermer la parenthèse de la recherche de la vérité sur le passé.

Au moment où Moscou semble vouloir remettre en cause l'issue même de la guerre froide, il n'y a pas de place pour les "sensibleries historiques" et encore moins pour les remords. Une fois encore, la grandeur de la Russie, est plus importante que le sort des Russes. Création d'Andreï Sakharov (Prix Nobel de la Paix 1975), en 1989, l'ONG Mémorial est tout simplement dissoute, sous l'accusation commode, d'avoir enfreint la loi "sur les agents de l'étranger".

Les temps changent

Au moment où Moscou et Varsovie se complaisent dans l'outrance et la provocation, Berlin comme si de rien n'était, prélève dans ses réserves énergétiques pour fournir Varsovie en gaz naturel, envoyant ainsi, un message à Moscou. Un choix stigmatisé bien sûr par Moscou qui dénonçait le manque de "réalisme" de l'Allemagne.

C'est au moment où il y a plus de Russie et moins d'Amérique sur le continent européen, que la Pologne de Kaczyński, choisit par ses propos d'affaiblir l'Europe et de se fragiliser par rapport à la Russie.

D'un côté, la générosité éclairée d'une Allemagne qui poursuit de manière imperturbable sa politique de réconciliation à l'Est, de l'autre la hauteur presque méprisante, d'une Russie qui exploite avec cynisme ce qu'elle perçoit comme la faiblesse, les divisions, sinon les dysfonctionnements structurels de l'Union européenne. Comme les temps changent. En novembre 2011, dans un discours prononcé à l'université Humboldt de Berlin, le ministre polonais des Affaires étrangères de l'époque, Radek Sikorski, invitait l'Allemagne à jouer un rôle international plus affirmé. Cette Pologne-là n'évoquait pas le IVème Reich. Bien au contraire.

Au nom d'une vision européenne assumée, Varsovie ne craignait pas le trop d'Allemagne en Europe. Elle voulait, grâce à une Allemagne plus active, plus d'Europe dans le monde.

Avec le recul du temps le discours de Sikorski de 2011 apparaît bien plus réaliste que celui de Jaroslaw Kaczyński en 2021. De fait, les provocations de ce dernier ne sont pas seulement mensongères et outrancières, elles sont contraires aux intérêts bien compris de la Pologne. Elles sont surtout en contradiction totale avec l'évolution géopolitique de l'Europe. C'est au moment où il y a plus de Russie et moins d'Amérique sur le continent européen, que la Pologne de Kaczyński, choisit par ses propos d'affaiblir l'Europe et de se fragiliser par rapport à la Russie.

Club des quatre ?

Depuis le départ de la Grande-Bretagne, un nouveau "Club des Trois" s'est constitué en Europe - de manière au moins implicite - entre l'Allemagne, la France et l'Italie. Ce serait l'occasion unique pour la Pologne - une autre Pologne bien sûr : réaliste, ouverte, confiante en elle-même - de transformer ce "club des trois", en "club des quatre". Le plus important des nouveaux membres de l'Union, est aussi celui que la géographie et l'histoire ont placé au plus près de la Russie.

Les contradictions polonaises sont d'autant plus criantes qu'une majorité de ses citoyens croit plus en l'Europe, que ce n'est le cas des Français par exemple. Les Polonais sont ceux pour qui, l'entrée dans l'Union en 2004 a représenté le tournant le plus spectaculaire. Ils sont bien conscients qu'ils doivent leur prospérité à leur intégration dans ce "club de riches". Ils savent aussi qu'ils doivent leur liberté à l'effort conjoint des Américains et des Européens.

Les Polonais sont ceux pour qui, l'entrée dans l'Union en 2004 a représenté le tournant le plus spectaculaire.

Mais l'État polonais est historiquement fragile. Il a disparu entre 1795 (l'année du troisième partage de la Pologne, entre l'Autriche, la Russie et la Prusse) et 1918, la fin de la première guerre mondiale. L'indépendance retrouvée, de 1919 à 1939, puis en 1945, après l'effondrement du IIIème Reich a été illusoire pendant près d'un demi-siècle. La Pologne, membre éminent du Pacte de Varsovie bien sûr, n'était qu'un satellite (souvent remuant) de l'URSS.

On peut aisément comprendre qu'une indépendance si tardivement et si chèrement acquise, ne soit pas facilement abandonnée. Mais la Pologne - potentiel "grand d'Europe" - à l'Est du continent, ne peut se comporter de manière aussi irresponsable.

Les mots sont des armes. Parler du "retour du IVème Reich" au moment où la planète brûle et où la pandémie se propage avec une redoutable rapidité, est tout simplement absurde et un mauvais service rendu à la Pologne et à l'Union européenne. Il s'agit d'une contre-vérité qui ne peut bénéficier qu'à la Russie de Poutine, engagée dans son entreprise de réécriture de l'Histoire, sur le champ des idées, sinon sur celui des frontières. Interdire la vérité ou la falsifier : Poutine et Kaczynski sont plus proches qu'il n'y paraît.


Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 02/01/2022).

 

Copyright : MATEUSZ SLODKOWSKI / AFP

 

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