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Sécurité alimentaire : la nécessité d’élargir le spectre de la défense

Trois questions à Clément Gérard et Etienne Vollot

INTERVIEW - 14 Juin 2022

La crise en Ukraine nous rappelle la vulnérabilité de nos systèmes alimentaires. C’est le cas, par exemple, pour l’Union européenne, dépendante de l’Est pour une partie de ses céréales destinés aussi bien à l’élevage qu’à la consommation. Dans ce contexte, la France doit élargir sa conception de la sécurité pour y incorporer la notion alimentaire, d’autant que le changement climatique viendra rapidement s’ajouter aux tensions à l’œuvre. Clément Gérard et Etienne Vollot, membres de la 29ème promotion de l’École de guerre, coauteurs d’un mémoire consacré à l’évolution de la perception des enjeux alimentaires par les acteurs de la défense nationale, nous éclairent sur les défis à venir.  

La crise du Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont replacé l’enjeu de la sécurité alimentaire au centre des préoccupations mondiales. Quels sont les risques pour l’Europe en la matière, alors qu’elle vivait jusqu’ici dans l’illusion de l’abondance alimentaire ?  

Le premier risque serait de considérer une pénurie alimentaire comme impossible sur notre propre sol européen.

En effet, le système alimentaire mondial présente aujourd’hui trois grandes familles de vulnérabilités grandissantes. En premier lieu, il est soumis au changement climatique et à ses conséquences déstabilisatrices. La survenue d'événements climatiques extrêmes plus fréquents affectera la production dans certaines régions du monde à intervalles réguliers, à l’image de la vague de chaleur subie par l’Inde en avril dernier. De plus, la décarbonation de l’agriculture pourrait également induire des baisses de production. Ensuite, la production alimentaire va souffrir de la raréfaction des ressources qui ont permis son industrialisation. On constate par exemple que la hausse des prix du gaz a un fort impact sur la production d’engrais azotés, et donc sur les systèmes alimentaires. On peut également citer le phosphore, indispensable aux engrais, et dont le marché se tend. Enfin, les conséquences de la pandémie de Covid-19 ont démontré les risques liés aux interdépendances découlant de la mondialisation. Celles-ci créent des goulets d’étranglement qui font qu’une crise locale peut avoir un impact mondial - or, l’alimentation est un marché qui ne tolère que très peu les à-coups. Cette singularité a peut-être été négligée dans un contexte de production excédentaire en Occident. 

La conjonction de ces trois grands types de fragilités pourrait nous amener à des crises plus fréquentes, dont la concomitance aurait des effets de grande ampleur. Ce contexte de fragilités va également amplifier la compétition pour les ressources les plus indispensables, au premier rang desquelles la nourriture. On peut donc ajouter à ces risques le facteur géopolitique, et le conflit ukrainien en est un exemple frappant.

Le premier danger pourrait donc résider dans l’aveuglement face à la réalité du risque de déstabilisation mondiale du système alimentaire. 

En Europe, nous possédons évidemment un système de production efficient. Cependant, plusieurs vulnérabilités se dévoilent notamment face au retour de compétiteurs étatiques qui n’hésitent plus à exploiter nos faiblesses ou celles de nos partenaires (spécialisation des sols, dépendance énergétique des chaînes logistiques, dépendance protéinique de l’alimentation animale). Le premier danger pourrait donc résider dans l’aveuglement face à la réalité du risque de déstabilisation mondiale du système alimentaire. 

Enfin, nous ne vivons pas isolés du reste du monde. Les déstabilisations alimentaires chez nos voisins, en particulier méditerranéens, auront indirectement des impacts sur notre sécurité.

Quelle est la place de la sécurité alimentaire dans les réflexions sur la sécurité nationale ? Quel peut être le rôle des acteurs de la défense pour répondre à ce type de crise ?

Sans revenir aux conflits mondiaux, lors desquels l’intérêt stratégique de l’alimentation fut totalement intégré à l’effort de guerre, la période post-Guerre froide est riche d’enseignements. La sécurité alimentaire est principalement devenue en Europe un enjeu sanitaire, grâce aux succès productivistes des stratégies agricoles et à la densification du maillage logistique. Le sujet alimentaire a alors progressivement quitté le spectre des enjeux de défense nationale. A contrario, dans les pays les plus fragiles, le développement des mécanismes de gestion crise autour du concept d’approche globale visait à optimiser les actions des acteurs du développement, de l’humanitaire et de la sécurité/défense. L’ensemble est régi au niveau multinational par une logique individuelle principalement cadrée par le concept de sécurité humaine, dont la sécurité alimentaire est l’un des sept piliers. Pour les armées et les forces de sécurité, engagées principalement dans des contextes contre-insurrectionnels, il s’agissait alors de faciliter les actions de développement ou humanitaire.

Le retour brutal des confrontations étatiques sur le territoire européen nous invite aujourd’hui à sortir de cette approche antagoniste des enjeux alimentaires, afin de retrouver un juste équilibre et une part de la souveraineté nécessaire. Cette dernière reste à co-construire au travers d’un dialogue stratégique impliquant les acteurs privés et publics dans une approche multiniveaux (locale, nationale et multinationale). Dans ces échanges, les acteurs de la sécurité/défense ont la responsabilité de partager leur approche stratégique pour l’intégrer dans les réflexions des acteurs spécialisés.

Le retour brutal des confrontations étatiques sur le territoire européen nous invite aujourd’hui à sortir de cette approche antagoniste des enjeux alimentaires.

Comment développer une réponse coordonnée avec nos partenaires pour répondre à ce type de crise ? 

Un intérêt renforcé des enjeux alimentaires dans le périmètre de la défense et de la sécurité nationale impose finalement de sortir d’une logique de gestion de crise pour retrouver une vision stratégique au sens absolu du terme. C’est une discussion de fond à mener à moindre frais, puisqu’il s’agit là de permettre les conditions du dialogue au sein des instances multinationales et nationales, en Europe comme avec notre voisinage proche. Vis-à-vis de nos partenaires africains, la volonté de sortir de la dépendance alimentaire peut être utilement soutenue. Cela passera par une connaissance renforcée des systèmes alimentaires locaux.

Dans le même temps, les capacités de réponse d’urgence peuvent être densifiées. La quête de résilience nécessaire dans un contexte de crises systémiques de plus en plus aigües et fréquentes amène à revoir la pertinence des mécanismes de gestion de crise alimentaire, en particulier sur notre propre sol. Les approches développées en opération restent pertinentes, mais l’hypothèse d’attaque ciblée sur nos chaînes logistiques apparaît plausible, notamment dans le cadre des stratégies hybrides mises en œuvre par nos compétiteurs. Il est aussi intéressant de noter l’évolution croissante de l’adhésion aux théories de l’effondrement par une frange non négligeable de la population. Si certains soulignent que nous sommes à "quelques repas seulement de l’anarchie", il conviendrait avant tout de prévenir ce type de situation afin de limiter l’effet psychologique d’un tel scénario qui mettrait rapidement en difficulté le fonctionnement de l’appareil d’État. Il y a ici un enjeu informationnel à ne pas négliger et qui impose aussi des initiatives locales de proximité qui rassurent le citoyen dans son environnement géographique proche.  

Surtout, il faut éviter de tout miser sur les capacités régaliennes d’un "État providence" et de son outil militaire comme ultime recours en toutes circonstances. Au contraire, nous aurions intérêt à promouvoir une culture individuelle du risque développée, en particulier, par les Suédois au travers du dispositif de "défense totale".
 

 

Copyright : GUILLAUME SOUVANT / AFP

 

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