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Sahel : dynamiques communautaires et "question peule" - Comment analyser les ferments de la crise, sans avoir une lecture essentialiste de la situation.

Analyses - 15 Novembre 2022

Cette analyse se base sur des travaux de l'auteur, mais aussi sur des échanges avec les chercheurs Boubacar Haidara, docteur en science politique, chercheur associé au Laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM) de Science Po Bordeaux et au Bonn International Center for Conflict Studies, spécialiste des mouvements religieux au Mali et en Afrique de l'Ouest. (Twitter : @HaidaraBoubacar) et Andrew Lebovich, doctorant en histoire à l'université de Columbia, Research Fellow au Clingendael Institute, spécialiste des dynamiques religieuses au sein de l'Islam en Algérie, au Mali et au Sénégal (Twitter : @tweetsintheME).

Une prise de position surprenante

Le 28 juillet 2022, lors d’une visite diplomatique en Guinée-Bissau, le président de la République française, Emmanuel Macron, mentionnait publiquement l'enjeu du recrutement des populations peules sahéliennes par des groupes jihadistes et “les violences systémiques” dont elles sont la cible de la part des Etats dont elles sont originaires, “sous couvert d'opérations de lutte contre le terrorisme”. Cette remarque a fait mouche et a été critiquée par plusieurs autorités régionales, directement visées par la mise en garde, mais aussi par certaines populations, soumises aux attaques des jihadistes, qui rejettent ces accusations.

Que voulait dire Emmanuel Macron et pourquoi se prononcer sur un sujet aussi spécifique ? S'il a adressé cette mise en garde, c’était pour rendre visible un sujet communautaire peu connu et mal compris, notamment en France et en Europe, mais actuellement capital en Afrique de l'Ouest : le risque d’un engrenage de répression des populations peules qui ferait le lit du recrutement accéléré par les groupes jihadistes et de la communautarisation des conflits au Sahel.

Pourquoi parlons-nous autant des Peuls ?

L'insurrection jihadiste qui sévit au Mali, au Burkina Faso et au Niger a pris une nouvelle dimension lorsque les jihadistes d'Al Qaïda et de l'Etat Islamique sont parvenus à instrumentaliser les tensions sociales existantes au sein des populations peules et raviver le spectre des craintes communautaires.

L'insurrection jihadiste qui sévit au Mali, au Burkina Faso et au Niger a pris une nouvelle dimension lorsque les jihadistes d'Al Qaïda et de l'EI sont parvenus à instrumentaliser les tensions sociales existantes au sein des populations peules ...

Les premiers cadres d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (GSPC avant 2006) qui se sont installés au nord du Mali au début des années 2000 étaient initialement constitués d’arabes (Algériens, Marocains, Tunisiens, Mauritaniens et Maliens) et de touaregs malo-nigériens. La conquête jihadiste de cette région, en 2012, a permis d’entamer le recrutement et la formation de recrues issues des populations peules, songhaïs ou bambaras.

Al Qaïda avait, en effet, observé la réussite de sa stratégie d’implantation avec le succès rencontré par son organisation touarègue Ansar Eddine,  “faux-nez” devenu un mouvement islamiste de grande ampleur en 2012.

Poursuivant cette stratégie en cherchant à étendre le jihad à l'ensemble du Mali, le chef terroriste touareg, Iyad ag Ghali, est ainsi parvenu à recruter, financer et équiper plusieurs combattants peuls maliens de la région malienne du Macina dirigés par le prédicateur et poète, Hamadoun Kouffa, fondateur du Front de Libération du Macina, devenu katibat Ansar Eddine-Sud, puis katibat Macina.

L’embrasement généralisé du centre du Mali est largement dû à ce recrutement spécifique, ce qui est aussi vrai au Burkina Faso où le jihad a démarré par la création d'une autre organisation/faux-nez “local”, Ansarul Islam, dont les combattants sont en grande partie des membres de la communauté peule burkinabé. Ses liens avec la katibat Macina d’Al Qaïda ont rapidement été révélés et l’ensemble de ces groupes sont aujourd’hui intégrés dans la coalition jihadiste du JNIM créé en 2017.

Pour l'Etat Islamique, la dynamique a été similaire. A l'origine, ayant fait scission d’AQMI qu’ils jugeaient trop prudente et au seul bénéfice des chefs maghrébins, les jihadistes du Mouvement pour l'Unification et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), présents dans la ville de Gao en 2012, avait commencé à instrumentaliser le sentiment d’abandon, de discrimination et de revanche contre l’Etat de plusieurs centaines de jeunes peuls maliens ou nigériens. Ils se sont éparpillés à l’arrivée des forces militaires françaises en 2013, avant de se retrouver et de fonder la branche locale de l'Etat Islamique. Malgré un état-major longtemps constitué d’arabes originaires du Sahara Occidental ou d’Algérie, la grande majorité des troupes et des chefs de groupes intermédiaires de l’Etat Islamique au Sahel sont aujourd’hui peuls, notamment originaires des régions du Soum ou de l’Oudalan (Burkina Faso) ou situées au nord de Ouallam et Tillabéri (Niger).

Les Peuls du Macina et le jihad libérateur

Une triple remise en cause de l'ordre établi (instrumentalisation des inégalités économiques et sociales au sein des communautés peules ; allumage des violences entre les communautés ; dénonciation et rejet de l’Etat) est à l’origine de l’explosion du cadre socio-politique en vigueur, au profit d’une révolte armée et violente.

Lors de la création du Front de Libération du Macina, en 2015, ce groupe armé peul a initialement été perçu comme un nouveau groupe d’auto-défense communautaire (à l’image des chasseurs dozos bambaras, de la milice dogon Dan Na Ambassagou ou des anciens Ganda Izo/Ganda Koy songhaï-peul). Tout en générant une crainte auprès des autres communautés, ces groupes d’auto-défense restent perçus comme légitimes par les populations qui estiment nécessaire de devoir se protéger dans un vaste territoire peu contrôlé par l’armée et la police maliennes.

Cette perception a basculé lorsque ce groupe peul a revendiqué une attaque contre une base militaire malienne, confirmant ses liens avec les jihadistes. A l’issue, il a rapidement été intégré dans les groupes jihadistes d’Al Qaïda au Sahel. Cette bascule a participé de la construction d’une représentation négative parmi les populations bambaras et dogons, née dans la peur, visant à considérer tous les peuls comme des jihadistes ou des collaborateurs de ces derniers, enclenchant ainsi une mécanique de tension inter-ethnique.

Une triple remise en cause de l'ordre établi est à l’origine de l’explosion du cadre socio-politique en vigueur, au profit d’une révolte armée et violente.

Cette perception a été renforcée par la crainte d’une nouvelle domination politique et religieuse peule. En effet, le prédicateur Hamadoun Kouffa a souhaité légitimer son combat, par l'histoire et la force des représentations qu'elle charrie, en inscrivant dans sa propagande des hommages aux empereurs peuls ayant lancé des "jihad libérateurs" au XIXème siècle, comme Sekou Amadou ou El Hadj Omar Tall. Or, les historiens s’accordent sur le fait que la mobilisation du concept de guerre sainte, à cette période, masquait surtout des conquêtes territoriales et des conflits politiques au sein des confréries de l’islam soufi ouest-africain. Ils servaient ainsi à légitimer une domination politique de certaines communautés peules.

Hamadoun Kouffa s'est aussi nourri des fortes inégalités politiques, sociales et économiques, persistantes au sein des communautés peules du Mali, pour recruter ceux dont le ressentiment était le plus fort. Il est important de comprendre que ce "jihad peul" actuel, insufflé par Al Qaïda, s'inscrit d’abord dans les tensions sociales propres à la communauté peule.

Ces tensions, inter-ethniques ou intra-ethniques, existent depuis plusieurs centaines d'années et portent, en grande partie mais pas exclusivement, sur le contrôle des terres fertiles du centre du pays, sa mise en location au profit des éleveurs de bétail peuls ou de son exploitation par des agriculteurs majoritairement dogons ou bambaras. Ces tensions, plus ou moins régulées de longue date, ont été perturbées par la colonisation française et la création de l'État moderne du Mali : ce dernier s’est largement désintéressé de cette question, favorisant le développement d’une centralisation et d’une corruption de la justice locale, devenue clientéliste et peu décidée à trancher les contentieux.

La logique communautaire de la stratégie jihadiste : une grille de lecture nécessaire, bien que peu satisfaisante et porteuse de risques importants

Les jihadistes, comme leurs adversaires ultranationalistes au sein des régimes en place, réactivent des grilles de lecture largement héritées de la colonisation française. Si les communautés et les ethnies pré-existent à l'arrivée des Français au XIXème siècle, l'essentialisation ethnique est inhérente à la logique coloniale, la réalité sociale ayant été largement plus nuancée, fragmentée et métissée. De nombreux Maliens et Burkinabé ont des parents ou des aïeuls appartenant à plusieurs communautés. De la même manière, les tensions socio-économiques sont plus souvent le ferment des problèmes de ces tissus sociaux que les supposées rivalités ethniques. Pour cette raison, il est toujours dangereux de lire et d'analyser ces conflits à travers la seule grille de lecture ethnique.

Les tensions socio-économiques sont plus souvent le ferment des problèmes de ces tissus sociaux que les supposées rivalités ethniques. 

Toutefois, les acteurs locaux, les équilibres de pouvoir et les représentations collectives ayant été largement imprégnés par l’action coloniale, il est utile de comprendre comment les ressorts ethniques jouent toujours sur la dynamique de ce conflit, en évitant l'essentialisation et le déni des autres faits sociaux à l’œuvre, parce que tous les acteurs (État, jihadistes, groupes d’auto-défense, civils) mobilisent ces représentations ethniques pour obtenir des gains politiques ou stratégiques. Or, comme cela a pu être observé dans le reste du monde, une extrême violence peut progressivement émaner d’un conflit civil dans lequel la dimension communautaire prend le pas.

Dans ce contexte, le problème le plus grave auquel sont confrontés le Mali et le Burkina Faso, mais aussi les autres pays de la région pris pour cible par les jihadistes et accueillant des populations peules est le risque d’un engrenage de violence communautaire qui dépasserait la seule lutte contre les groupes jihadistes pour entraîner une mécanique de massacres à grande échelle à caractère ethnique. En instrumentalisant le ressentiment de certaines populations peules, Al Qaïda souhaite favoriser l'émergence de représentations inter-ethniques susceptibles d'entraîner des massacres par les forces militaires étatiques ou des groupes communautaires affiliés, afin d'accélérer le repli et le sentiment de vengeance, deux sources de recrutement par les jihadistes.

Cette stratégie permettrait enfin de légitimer la propagande jihadiste qui vise à mettre l’islam comme premier ferment de l'identité et de faire disparaitre des grilles de lecture identitaires les dimensions nationale, ethnique ou communautaire. Le JNIM fait valoir le fait d’être un mouvement composé d'arabes, de touaregs, de peuls, de bambaras, de dogons…tous étant "égaux et frères en islam". C'est un fait observable, malgré la persistance de certaines tensions racistes ou communautaires au sein des groupes jihadistes. C'est aussi le moyen de se légitimer comme garant de la justice et de la sécurité, face aux institutions nationales.

Une solution : inclusivité et cohésion nationale ?

Dans ce contexte, et comme le soulignait l'auteur dans une analyse récente sur les enjeux des dialogues locaux, des politiques d’inclusion et de cohésion nationale deviennent nécessaires pour les autorités maliennes ou burkinabé afin d’ouvrir une voie vers la sortie de ces conflits civils. 

À ce titre, plusieurs observations illustrent la responsabilité de l'État dans la distance qui peut exister avec les populations : absence de l'État et singulièrement de l’armée ou la police dans de vastes espaces du Mali ou du Burkina Faso ; défiance de certaines communautés civiles à l’égard de l'État ; autorités de Bamako jugées uniquement favorables aux intérêts des bambaras et des dogons ; autorités de Ouagadougou sous contrôle de la communauté mossi ; volonté de la population de revenir à des organisations politiques antérieures, critiquant largement l'organisation ultra-centralisée des États nés de la décolonisation ; défiance à l'égard de la justice ; persistance de structures sociales et religieuses traditionnelles, parfois ignorées par l'État, parfois dénoncée par les populations ; rejet des discours nationalistes des autorités soufflant sur les braises communautaires… 

Un exemple frappant est récurrent dans le centre du Mali : les forces armées maliennes parviennent régulièrement à mener des opérations dans des villages où évoluent les jihadistes, les faisant fuir, mais dès lors qu'elles quittent le village, ces derniers reviennent rapidement, parfois en se vengeant sur les populations. Aucune permanence de l'État n'est observée, ce qui ne permet pas la construction durable de la sécurité. Au delà des fractures politiques non réglées (accords de paix d'Alger de 2015 avec les groupes rebelles du nord du Mali par exemple), c'est une mosaïque d'histoire de la défiance à l'égard de l'État et de contentieux sociaux économiques non réglés qui expliquent en partie la généralisation du conflit.

C'est une mosaïque d'histoire de la défiance à l'égard de l'État et de contentieux sociaux économiques non réglés qui expliquent en partie la généralisation du conflit. 

Pour cette raison, un changement de paradigme politique est nécessaire, à l'image des politiques d’inclusion nigériennes qui ont aidé à résoudre les tensions entre l’État et les rébellions touarègues du nord du Niger avec une représentation accrue de cette communauté dans les institutions politiques et dans l’administration, ou à minima d'un sursaut pour apaiser la situation. Ceci pourrait passer par un soutien aux négociations locales, une aide auprès des structures traditionnelles pour trouver un modus vivendi avec les jihadistes, actuellement en contrôle du rapport de force, des évolutions dans la gouvernance locale, une décentralisation de l'État et son retour dans les zones abandonnées.

Les populations peules, songhaï, arabes ou touaregs doivent faire l'objet de politiques d'inclusion, de développement et de partage des richesses comme des responsabilités. Avec le soutien des États, ils seront les seuls en mesure de reprendre l’ascendant sur le terrain et dans le tissu social face aux groupes jihadistes.

Ce sont des processus difficiles et longs, qui appellent à poursuivre un dialogue local avec des groupes armés animés par Al Qaïda, ce qui n’est pas aisé. Un travail global tourné vers la réconciliation nationale est le meilleur moyen pour isoler durablement les vétérans jihadistes les plus radicaux ou les plus fanatiques. À très court terme, la survie des civils par le dialogue et la négociation est un impératif pour un apaisement global, mais aussi pour emprunter la voie du règlement des tensions communautaires et sociales. En prenant ce chemin, à moyen-terme, la légitimité de la violence tombera aux yeux des populations.

 

 

Copyright : MICHELE CATTANI / AFP

 

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