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Réserve opérationnelle : nouveaux engagements, nouvelles ambitions. Entretien avec le général de division Louis-Mathieu Gaspari

Analyses - 24 Janvier 2023

Lors de ses vœux aux Armées le 20 janvier, le Président Emmanuel Macron a détaillé les grandes orientations de la prochaine Loi de programmation militaire (LPM) pour les années 2024 à 2030. Avec un budget de 413 milliards d'euros, cette nouvelle LPM a pour ambition d’engager une profonde transformation des armées. À cette occasion, il a confirmé vouloir doubler la réserve opérationnelle qui permettra de renforcer l'armée d'active et la montée en puissance d'unités nouvelles de réservistes comme des unités territoriales et des flottilles côtières. Cette annonce s'inscrit dans le contexte du retour de la guerre de haute intensité en Europe. Le général de division Louis-Mathieu Gaspari, secrétaire général de la Garde nationale, répond aux questions de Jean-Baptiste Fontenille et Mahaut de Fougières concernant cette montée en puissance et ses conséquences.

À l'heure du retour d'un conflit de haute intensité en Europe, quel est l'impact sur le concept de réserve nationale ?

La Garde nationale est une institution qui agit en tant que structure de gouvernance, dans le but de fédérer les réserves opérationnelles. Elle est récente car née après les attentats de 2015-2016 - notamment celui du 14 juillet 2016 à Nice - en raison du fort engouement des jeunes à s'engager, qui a été entendu par le président de la République de l'époque, François Hollande. C’était notamment une manière, pour le pouvoir politique, de répondre au désir d'engagement de la jeunesse qui avait manifesté sa volonté d'être utile pour son pays. La Garde nationale est sous l'autorité conjointe du ministre des Armées et du ministre de de l'Intérieur, qui constituent les deux piliers de la réserve opérationnelle, contribuant chacun à la moitié de l’effectif total, soit 77 000 personnes. Elle comporte 10 composantes.

La Garde nationale est un outil de résilience et de consolidation des forces morales de la nation française, aux mains des décideurs politiques.

Au-delà de l'hypothèse d'engagement majeur, la Garde nationale est un outil de résilience et de consolidation des forces morales de la nation française, aux mains des décideurs politiques. En effet, les réservistes contribuent à la sécurité des Français et du territoire. Ils peuvent jouer un rôle important dans la succession et la superposition de crises que connaît le pays, qu'elles soient sanitaires, sociales, environnementales, énergétiques ou opérationnelles. La réserve participe notamment à la résilience de certains territoires d'Outre-mer. 

Par exemple, à Saint-Martin, en 2017, les réservistes ont largement contribué à reconstruire l'île après les dégâts considérables causés par la tempête Irma. Néanmoins, la guerre en Ukraine a permis d'engager une réflexion sur le modèle français de réserve. Quel rôle pour la réserve en cas d'engagement des armées en dehors du territoire national ? Comment peut-elle à la fois soutenir et s'inscrire en complément de l'action des forces armées et des forces de sécurité intérieure ? 

Cela est d’autant plus d'actualité que la succession de crises, de différentes natures, dont la crise du Covid-19, a montré que, désormais, toute la nation est appelée à concourir à sa sécurité. Les réservistes peuvent être ce lien entre l'armée et la nation. Les implications de la mobilisation de la réserve dans une perspective de défense globale peuvent être observées en Ukraine. Au début de la guerre, la participation des 200 000 réservistes a permis au pays de tenir le premier choc.

La Garde nationale a aujourd'hui atteint sa phase de maturité, elle est désormais devenue un outil qui doit prendre toute sa place dans le continuum sécurité-défense, mais aussi dans l'engagement citoyen. Elle organise et légitime l'engagement, par des procédures lisibles et protectrices au niveau juridique, faisant de lui un droit pour chacun des Français.

Le Président de la République a annoncé cet été son intention de "doubler le volume des réserves opérationnelles des armées", en investissant notamment davantage le Service national universel (SNU). Comment renforcer l'attractivité de ces engagements auprès de la jeunesse française notamment ?

La Garde nationale se situe effectivement dans un contexte favorable. Les déclarations du président de la République du 13 juillet, annonçant sa volonté de doubler les effectifs de la réserve, démontrent que l'Elysée souhaite prolonger l'engouement de 2015-2016, en tenant compte de l'écosystème dans lequel vit la France désormais. La Garde nationale a ainsi pour objectif d'atteindre 165 000 personnels en 2030. Les deux piliers de la réserve - les Armées et l'Intérieur - doivent monter en puissance.

Le SNU, tout comme d'autres initiatives telles que le service militaire volontaire, le service militaire adapté ou les cadets de la défense, agissent comme des laboratoires concrets de la volonté d'engagement des jeunes. Lors de ses vœux aux armées le 20 janvier, le président de la République a indiqué que le SNU permettra de disposer d'une jeunesse parée à tous les périls. La Garde nationale doit être cette structure de fédération des réservistes opérationnels, permettant à chacun de pouvoir s'engager, selon des règles précises. Cela ne concerne d'ailleurs pas que les hommes : les femmes sont parties prenantes de cette politique, et représentent actuellement 21 % des effectifs de la Garde nationale - soit les mêmes proportions que dans l'armée d'active.

La Garde nationale doit être cette structure de fédération des réservistes opérationnels, permettant à chacun de pouvoir s'engager, selon des règles précises.

Pour réussir à faire nation, tout le monde doit pouvoir s'engager. Si un tiers des membres de la Garde nationale sont des jeunes de moins de 30 ans, la réserve est ouverte à toutes les classes d'âge.

De même, la complexité du monde actuel accroît les besoins en compétences spécifiques de la réserve. Le réserviste combattant n'est pas le seul profil recherché, d'autres compétences sont sollicitées (cyber, transport routier, médical, etc.). Chacun peut apporter "ses atouts à l’édifice". Lorsqu'un geek cherche à nous rejoindre, l'idée n’est pas de recruter celui qui court le plus vite le 3000m ! L'attractivité de la réserve passe ainsi par une présentation claire des parcours, accompagnée de formations. En travaillant selon des critères de compétences, le réserviste doit se sentir à l’aise et dans son droit. La Garde nationale doit faire preuve d'agilité, en fonction des compétences de chacun et des différentes crises, pour donner au pouvoir politique la capacité de choisir selon les besoins. 

Il ne faut pas chercher à mettre en concurrence les différentes formes d'engagement, ni adopter une politique uniquement capacitaire. C'est d'abord une mobilisation des esprits, dès le plus jeune âge, qui est nécessaire pour que la Garde nationale prenne de l'envergure et contribue à la coordination des énergies. L'esprit de défense se prépare aussi en sachant répondre aux questions des enfants, des adolescents. Peut-être pourrait-on renforcer encore les liens avec le milieu enseignant ? Il y a des mondes qui ne se sont pas côtoyés pendant 20 ans, qui ne se connaissent pas suffisamment, et on voit dans le SNU tout l'intérêt de mieux connaître les autres. Il ne faut pas cantonner l'esprit de défense à l'aspect mémoriel, du souvenir de l'époque des grands-parents. Les réservistes doivent être des ambassadeurs de leur action au sein de la société française.

L'accroissement des effectifs de réserve pose également la question de leur articulation avec les tissus économiques locaux. Comment cette dernière doit-elle donc être pensée pour maximiser les gains mutuels de compétences et mobiliser pleinement les ressources humaines du territoire ?

Près de la moitié des réservistes étant des actifs, l'articulation de leur engagement avec leur vie professionnelle est un point primordial. Un réserviste s'engage en moyenne 35 jours par an (alors que les obligations légales se limitent à 5 ou 8 jours selon la taille de l'organisme). La Garde nationale dispose de plusieurs leviers, notamment la signature de conventions de partenariats avec diverses entités d’employeurs, qu'elles soient du secteur privé ou du secteur public (collectivités territoriales ou établissements publics). Cette politique a permis de faciliter les possibilités d'engagement pour ceux souhaitant rejoindre la réserve. D'abord une démarche personnelle, la culture d'engagement peut ainsi essaimer à l'intérieur du groupe professionnel. On remarque d'ailleurs les meilleurs résultats lorsque les employeurs, les chefs d'entreprise, sont eux-mêmes convaincus de l'intérêt collectif de cet engagement. 

La filière RH, les chasseurs de tête, sont eux aussi généralement très sensibles à ce que peut apporter un réserviste : l'expérience et les compétences qu'il acquiert au cours de cet engagement peuvent être mises au service des entreprises. Par ailleurs, raconter son expérience de réserviste, dans une perspective pédagogique, peut participer à l'amélioration du dialogue social interne à l'entreprise, tout en insérant mieux le militaire au sein de la société française. C'est un dispositif gagnant-gagnant. 

La dimension territoriale est également importante. Le réserviste est aujourd'hui immergé au sein d'un territoire, à sa défense, ce qui a du sens pour le citoyen. La Garde nationale s’appuie ainsi sur un réseau territorial de correspondants, insérés dans des organismes, qui sont autant de relais auprès d'autres acteurs et organismes de la région. La culture de l'engagement irrigue ainsi tout le territoire.

 

Copyright image : Alain JOCARD / AFP

 

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