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Que serait l'Amérique de Biden ?

Analyses - 26 Octobre 2020

Si l'Amérique devait se choisir un nouveau président, le 3 novembre prochain, ce qui est plausible mais nullement certain, sa politique extérieure n'en serait que modifiée à la marge, selon Dominique Moïsi. Notamment vis-à-vis de la Chine.

Il y a soixante ans, le monde retenait son souffle. L'Amérique allait-elle élire un homme jeune et, pour la première fois de son histoire, un catholique ?

Il y a douze ans, la passion était à son comble. L'Amérique choisirait-elle, une première plus spectaculaire encore, un homme de couleur, aussi charismatique que Kennedy pouvait l'être mais beaucoup plus intellectuel, Obama ? Au-delà de ces différences significatives, il existait, entre 1960 et 2008, comme un fil conducteur, une continuité qui dépassait le simple choix des hommes. En votant pour leur nouveau président, les Américains faisaient un choix qui affecterait l'ordre du monde. Les États-Unis étaient encore la première puissance mondiale incontestée, l'acteur "indispensable" pour reprendre la formule de Madeleine Albright, qui fut secrétaire d'État de Bill Clinton de 1997 à 2001. Ils étaient aussi l'arbitre, la référence ultime, le garant sinon de la stabilité, en tout cas celui de l'équilibre du système international et du maintien des valeurs démocratiques.

L'Amérique, fatiguée du monde

Le paradoxe des élections de 2020 est qu'elles sont toujours suivies avec passion dans le monde entier, alors qu'en réalité leur importance n'est plus la même. De fait, leur enjeu a changé de nature. L'Amérique n'est plus, et n'exerce plus la prééminence qui était la sienne dans le monde il y a encore une dizaine d'années. Et l'Amérique aura du mal à regagner le mélange de respect légitime et de crainte justifiée qui l'entourait. Le monde a changé et l'Amérique, qu'elle soit "bleue" ou "rouge", est fatiguée du monde. Sur le strict plan de la politique internationale, les différences seront en réalité plus de style que de substance, entre une deuxième présidence Trump et une présidence Biden.

Si les élections américaines sont importantes, décisives mêmes pour l'Amérique, comme pour le monde, ce sont pour d'autres raisons. Ce n'est pas tant ce que "fera" l'Amérique - à l'exception notable, bien sûr, des enjeux climatiques et énergétiques - qui est l'enjeu des élections ; c'est ce qu'elle "sera".

Si la relation transatlantique redémarre sur des bases plus saines avec Biden, il serait donc dangereux de l'aborder avec les références et les clés de lecture d'hier.

Un pays affaibli par ses divisions mais "normal", géré par un président qui ne fait pas rêver peut-être, mais qui ne fait pas peur par son imprévisibilité, son amoralité, sa vulgarité. La victoire du candidat démocrate serait celle d'une Amérique qui retrouverait l'acceptation du multilatéralisme, l'importance accordée aux valeurs démocratiques, mais plus encore, la priorité donnée à la décence sur la ruse, à l'empathie et au respect des hommes sur le culte de la brutalité et du mépris par un candidat républicain, qui a eu quatre ans pour apporter la preuve que dans la catégorie des "pervers narcissiques", il était imbattable.

Une guerre de civilisations

Mais le retour d'une Amérique plus normale ne signifie pas le retour à la normale, au sens nostalgique d'hier. La relation transatlantique ne redeviendra pas ce qu'elle a été, parce qu'un nouvel acteur majeur s'est imposé sur la scène internationale, avec détermination et les moyens de ses ambitions. La guerre froide d'hier était une guerre civile et idéologique entre Occidentaux. Face à l'URSS, l'Amérique voyait dans l'Europe, ne serait-ce que géographiquement, sa première ligne de défense. Et pour l'Europe, l'Amérique constituait une forme d'assurance-vie ultime. Face à la Chine, tout a changé, d'autant que l'Europe n'intéresse guère les Américains, qui n'ont plus les liens culturels et historiques qu'ils avaient hier avec le Vieux Continent. La guerre civile entre Occidentaux a laissé place à un conflit de civilisations, dans lequel l'Amérique a moins besoin de l'Europe, et où l'Europe nourrit encore l'espoir (certains diraient l'illusion) de pouvoir jouer un rôle presque indépendant de balancier entre Confucius et l'Oncle Sam.

Si la relation transatlantique redémarre sur des bases plus saines avec Biden, il serait donc dangereux de l'aborder avec les références et les clés de lecture d'hier. "In a couple, three is a crowd", remarquait avec amertume Lady D. La formule peut s'appliquer à l'Alliance, avec la Chine dans le rôle de l'intrus dans le couple.

Du Moyen-Orient à l'Asie, il y aura certes plus que des nuances entre la politique étrangère de Trump et celle de Biden. Élu quarante-sixième président des États-Unis, Joe Biden cherchera à retrouver une position plus équilibrée entre l'Arabie saoudite et l'Iran, prendra ses distances avec les politiques d'implantations israéliennes. Mais ce seront des différences à la marge. L'essentiel est ailleurs. L'Amérique ne veut pas redevenir un acteur décisif majeur dans une région qui lui a beaucoup coûté en argent comme en vies humaines et qui lui a très peu rapporté.

Rebâtir des ponts

À l'égard de la Chine et de la Russie, le style sera certes très différent, mais sur le fond, là encore, les différences seront peu significatives. Biden évitera de donner l'impression de "flirter" avec des régimes autoritaires, mais le mélange de fermeté et d'ouverture continuera de s'imposer. 

De fait, l'Amérique a d'autres priorités. "Foreign Policy Begins at Home" (La politique étrangère commence à la maison). C'est le titre d'un livre publié en 2013 par Richard Haass, le président du Council on Foreign Relations de New York. Pour faire entendre sa voix de manière crédible dans le monde, l'Amérique doit d'abord reconstruire ses infrastructures. Mais elle doit aussi rebâtir des ponts, au sens métaphorique du terme cette fois, entre ses diverses communautés. Comment une Amérique qui continuerait d'être en permanence au bord de la crise de nerfs, sinon de la guerre civile, pourrait-elle prétendre équilibrer la Chine ou représenter avec force et dignité le modèle démocratique ?

L'impact international du vote du 3 novembre se fera sans doute davantage sentir en Europe qu'au Moyen-Orient, en Amérique latine, en Afrique ou en Asie.

En réalité, l'impact international du vote du 3 novembre se fera sans doute davantage sentir en Europe qu'au Moyen-Orient, en Amérique latine, en Afrique ou en Asie.

La réélection de Trump - hypothèse possible, mais toujours la moins probable à l'heure de la pandémie galopante - constituerait un encouragement pour les forces qui remettent en cause le système démocratique, des populistes aux régimes autoritaires. L'élection de Biden serait pour ces mêmes forces un sérieux avertissement, la preuve ultime qu'en période de Covid-19, il n'est pas possible "de faire et de dire n'importe quoi".

 

Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 25/10/2020)

Copyright : JIM WATSON / AFP

 

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