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Présidentielle 2022 : un débat atomisé 

Analyses - 6 Avril 2022

La publication, en octobre 2021, du rapport du Réseau de Transport d’Électricité (RTE) intitulé Futurs Énergétiques 2050 n’est pour le moins pas passée inaperçue. Par ce travail de 650 pages, RTE a réussi un tour de force en plaçant la question énergétique au centre du débat dès les premiers mois de la campagne présidentielle. Le président de la République en aurait même fait le point de départ de sa nouvelle politique énergétique pour le pays, esquissée le 10 février dernier dans l’ex-usine Alstom de Belfort. Après des mois de tergiversations, Emmanuel Macron annonçait la "renaissance" du nucléaire civil français, en proposant la construction d’un total de 6 nouveaux EPR deuxième génération d’ici à 2035, et éventuellement de 8 autres d’ici à 2050. Quelques semaines plus tard, et à moins d’une semaine de l’échéance électorale, le sujet énergétique n’a toujours pas quitté la table de l’élection présidentielle, et le débat sur la relance du nucléaire français fait rage. L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 a éclairé d’une lumière crue la dépendance de l’Union européenne aux énergies fossiles importées de Russie, et a conforté le soutien à l’atome d’une partie de l’électorat. Les bombardements survenus à proximité de la centrale nucléaire de Zaporijia quelques jours plus tard ont, quant à eux, électrisé le débat et encouragé les prises de position de candidats opposés au nucléaire. Face à ces injonctions contradictoires, les principaux candidats à l’élection présidentielle ont adopté des positions très divergentes en matière énergétique, sujet qui sera crucial pour atteindre les objectifs nationaux en termes d’émissions de gaz à effet de serre. 

Dans le cadre de l’élection présidentielle, l’Institut Montaigne a lancé l’opération de chiffrage Présidentielle 2022 afin de décrypter les mesures saillantes présentes dans les programmes des candidats à l’élection. Quelles sont-elles en matière de nucléaire ? Les promesses des différents candidats sont-elles bien atteignables ? 

Le spectre de l’électrification massive des usages

Entérinée par la Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC), l’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2050 implique une réduction drastique de notre consommation d’énergie finale - qui regroupe la consommation d’énergie primaire et secondaire par les utilisateurs finaux. Celle-ci pourrait devoir passer de 1 600 TWh en 2020 à 930 TWh en 2050. Une telle baisse permettrait à la France de ramener sa consommation d’énergie au niveau de 1960, et ainsi de limiter ses émissions à un niveau dit “incompressible” d’environ 80 Mt CO2eq, qui pourraient être compensées par la valorisation des puits de carbone, ces réservoirs naturels ou artificiels d'absorption du dioxyde de carbone. Dans cette optique, la plupart des scénarios échafaudés envisagent une hausse de la consommation d’électricité, ou a minima une hausse de la part occupée par l’électricité dans la demande finale énergétique, qui souligne l’absolue nécessité de décarboner l’électricité produite. La trajectoire de référence employée par RTE estime, par exemple, que la consommation électrique devrait atteindre 645 TWh en 2050, contre 475 TWh actuellement, soit un passage de 25 % à 55 % de la consommation énergétique finale française. 

Le mix électrique français est aujourd’hui à 92,4 % décarboné, en grande partie grâce au rôle joué par le nucléaire civil (qui fournit 67,1 % de notre électricité). Alors, pourquoi la production électrique française, amenée à être majoritaire dans le mix énergétique à horizon 2050, fait-elle encore débat ? Tout simplement parce que le statu quo n’est en rien pérenne. Le territoire français est maillé de 56 réacteurs nucléaires à puissances variables. Les centrales françaises sont conçues pour être exploitées pendant au moins 40 ans, et plusieurs ont déjà reçu une autorisation de fonctionnement au-delà de 60 ans ces dernières années. Néanmoins, c’est bientôt l’ensemble du parc nucléaire national qui devra être remplacé : les centrales en fonctionnement ont été érigées entre 1978 et 1999. Vingt petites années qui ont permis la décarbonation du mix électrique français. Vingt petites années dont nous ne disposons déjà plus pour atteindre notre objectif à horizon 2050. 

Chez les candidats, les objectifs affichés en termes de production électrique varient grandement.

La prégnance du débat énergétique dans cette élection présidentielle est donc bien justifiée. Face au spectre de l’électrification massive des usages, notamment dans les secteurs des transports et de l’industrie, les Français sont appelés à se prononcer sur l’avenir énergétique du pays.

Chez les candidats, les objectifs affichés en termes de production électrique varient grandement, et s’étirent de 319 TWh de production annuelle pour le candidat du Nouveau parti anticapitaliste Philippe Poutou à un ambitieux objectif d’environ 860 TWh pour la candidate Les Républicains Valérie Pécresse. Ces objectifs sont-ils atteignables sur la base des programmes proposés par chaque candidat ? Comment se distinguent-ils dans leur approche à la politique énergétique française ? 

Des candidats divisés sur le rôle à donner au nucléaire

En France, le débat énergétique est d’abord une affaire de nucléaire, tant les candidats adoptent des positions opposées sur ce sujet. La principale ligne de fracture s’établit sur la question de la construction de nouveaux projets de nucléaire civil. Parmi les principaux candidats, Marine Le Pen, Éric Zemmour, Valérie Pécresse, Emmanuel Macron et Fabien Roussel sont favorables à la relance du nucléaire civil français, alors que Philippe Poutou, Anne Hidalgo, Yannick Jadot ou encore Jean-Luc Mélenchon s’y opposent. Sur ce point précis, il importe de rappeler que RTE décline six scénarios pour permettre l’atteinte de la neutralité carbone en 2050. Deux de ces scénarios adoptent le postulat d’une sortie durable et rapide du nucléaire, jugée possible même si bien plus complexe et coûteuse à mettre en œuvre selon le gestionnaire. A contrario, RTE n’envisage aucun avenir satisfaisant au respect des ambitions de la SNBC sans une part de renouvelables à hauteur d’au moins 50 % du mix électrique français à l’horizon 2050. Ce dernier critère n’est d’ores et déjà pas rempli par les programmes de Marine Le Pen, Eric Zemmour ou Valérie Pécresse.

Parmi les six principaux candidats dans les sondages, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot sont les seuls à ne pas envisager de relance du nucléaire civil français. Cette trajectoire, certes coûteuse, est techniquement viable d’après RTE, même si elle implique un développement extrêmement ambitieux des énergies renouvelables et un accent fort placé sur le concept de sobriété. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon propose d’adopter un objectif de baisse de 65 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030, et se base sur le scénario le plus ambitieux avancé par RTE baptisé “M0”. Le candidat propose une sortie accélérée du nucléaire, avec le démantèlement de 4 réacteurs d’ici à 2030 et le déploiement rapide des énergies renouvelables - surtout marines.

Parmi les six principaux candidats dans les sondages, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot sont les seuls à ne pas envisager de relance du nucléaire civil français. 

En termes de sobriété, le chiffrage de l’Institut Montaigne révèle que les mesures proposées par Jean-Luc Mélenchon - qui sont largement axées sur la rénovation des logements - ne sont pas suffisantes à l’atteinte des 10 milliards d’euros par an de gains prévus par RTE, mais plutôt à un gain limité annuel de l’ordre de 5 milliards d’euros. La position de Yannick Jadot, qui préfère lui aussi le développement massif des énergies renouvelables à la relance de l’atome dans l’Hexagone, adopte un calendrier plus souple sur la sortie du nucléaire. Le candidat prône le non-renouvellement et se refuse à mentionner une date précise, préférant défendre une sortie “responsable”. À ce titre, son programme évoque une “[fermeture progressive des] réacteurs actuellement en fonctionnement”, dont au moins dix avant 2035. Pour cela, Yannick Jadot mise sur l’installation de 3 000 éoliennes terrestres, l’accélération de l’éolien en mer, l’installation de 25 GW de photovoltaïque ou encore le soutien à la filière du biométhane au cours du quinquennat. En apparence proche du scénario “M1” de RTE, l’enjeu de ce programme se situe plus au niveau de l’acceptabilité des mesures proposées.

Les autres principaux candidats font de la relance du nucléaire civil un élément clé de leur programme énergétique, et ce de façon plus ou moins réaliste. 

Les autres principaux candidats font de la relance du nucléaire civil un élément clé de leur programme énergétique, et ce de façon plus ou moins réaliste. Le discours de Belfort prononcé par Emmanuel Macron pose les jalons de sa politique de relance du nucléaire civil, qui apparaît raisonnable. Cette vision, qui se rapproche des scénarios “N03” et “N02” de RTE aux horizons 2035 et 2050, fait la part belle à l’éolien en mer et au solaire au détriment de l’éolien terrestre pour remplir d'ambitieux objectifs de réindustrialisation.

Si les objectifs de production d’électricité fixés par le candidat devraient être peu ou prou remplis à l’horizon 2050 sur la base de ce programme, la frilosité affichée par Emmanuel Macron sur la question de la sobriété ne laisse que peu de marge de manœuvre à sa mise en œuvre. À droite, le programme proposé par Valérie Pécresse semble difficilement capable de remplir les très fortes ambitions affichées en matière de production d’électricité à l’horizon 2050 : la relance du nucléaire est timide et les ambitions sur le renouvelable largement insuffisantes (peu de détails sont livrés sur le solaire et la candidate entend conditionner le développement de l’éolien à l’acceptabilité locale). Ce manque d’ambition est problématique au regard de l’emphase placée par la candidate sur la réindustrialisation du territoire national. 

L’objectif d’une réindustrialisation accélérée est également farouchement défendu par Eric Zemmour, qui de son côté propose la construction de 14 nouveaux EPR à l’horizon 2050. En théorie, il s’agit du projet énergétique le moins coûteux à mettre en œuvre, en cela qu’il se rapproche du scénario “N03” étudié par RTE. Pourtant, cette approche reste ambitieuse sur le développement du nucléaire compte tenu des récentes difficultés rencontrées par la filière. En outre, le bât blesse en matière de développement des énergies renouvelables, considéré par RTE comme une absolue nécessité au respect des engagements climatiques nationaux. Le candidat souhaite interdire tout nouveau projet éolien, ce qui induirait un manque à gagner de 112 TWh à l'horizon 2050. Cette perte apparaît difficilement compensable par le développement de la géothermie et de la biomasse, qu’il appelle pourtant de ses vœux. Seule issue : la multiplication par quinze de la capacité solaire nationale, qu’Eric Zemmour semble pour l’heure se refuser à envisager. Dans ces conditions, l’atteinte de la neutralité carbone et le bon approvisionnement électrique du territoire en 2050 apparaissent compliqués. Le problème se pose en des termes similaires pour la candidate du Rassemblement National, Marine Le Pen. Si elle dit vouloir développer l’hydroélectricité et la géothermie, elle souhaite également stopper tout projet éolien et solaire en cours de développement, et démanteler les éoliennes déjà mises en place, ce qui contrevient directement aux injonctions de RTE et de l’ADEME. En outre, la mise en service de cinq paires d'EPR supplémentaires en 2031 et de cinq paires d'EPR 2 en 2036 dans son scénario baptisé “Marie Curie” caractérisent ce programme tout-nucléaire. La capacité de la filière à remplir une telle commande aujourd'hui n'est pas du tout garantie, le risque d’un manque d’approvisionnement électrique à l’horizon 2050 est donc élevé. 

Quoi qu’il en coûte ? 

À l’image des propositions avancées sur la question énergétique par les candidats, les coûts associés varient fortement entre ces différentes options. Parmi les propositions jugées raisonnables, et qui devraient permettre l’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2050 tout en remplissant les objectifs affichés de production électrique, le scénario le moins coûteux est celui défendu par le président de la République. L’étude publiée par RTE associe en effet le maintien d’une partie du parc nucléaire à un moindre coût.

De fait, la mise en œuvre d’un scénario 100 % renouvelable coûterait 11 milliards d’euros par an de plus que celle d’un programme qui laisserait 26 % de nucléaire dans le mix électrique français en 2050. Le coût supplémentaire des options défendues par Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon serait de l’ordre de 2 à 4 milliards d’euros par an à l’horizon 2027, contre un coût supplémentaire nul pour le projet chef de l’État. À horizon 2050, la facture s’envole : 2 milliards par an pour Emmanuel Macron et plus de neuf fois plus pour Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon.

À horizon 2050, la facture s’envole : 2 milliards par an pour Emmanuel Macron et plus de neuf fois plus pour Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon.

Pour autant, il importe de traîter ces ordres de grandeur avec précaution, tant la question du coût réel du nucléaire demeure aujourd’hui épineuse. L’exemple de l’EPR de Flamanville, en construction depuis 2007 pour une facture déjà multipliée par trois, fait d’ailleurs régulièrement son retour dans le débat public. Et pour cause, le coût du MWh produit est déjà deux fois supérieur à celui de l’éolien actuel. De leur côté, les partisans d’une relance de l’atome évoquent souvent en retour les économies d’échelles que ces projets devraient permettre. 

Si le sujet énergétique est bien au cœur de tous les débats dans cette campagne présidentielle, il est donc crucial de ne pas le dévoyer. Ni haro sur le nucléaire, ni haro sur les renouvelables n’est constructif en l’état actuel des choses. Au contraire, face à deux options de politiques publiques ambitieuses mais viables, les Français doivent se prononcer sur l’avenir énergétique du pays. Car c’est aujourd’hui que se décide la trajectoire adoptée pour 2050 au niveau national. À ce titre, toute comparaison avec notre voisin outre-rhin est frivole : Angela Merkel n’est pas au pouvoir en France, et aucun candidat ne propose de sortie éclair du nucléaire. En revanche, chacun doit prendre en considération les différents paramètres qui feront la politique énergétique des prochaines décennies : intermittence de certaines énergies renouvelables, gestion des déchets nucléaires, acceptabilité sociale des projets… C’est à ce prix seulement que nous construirons un débat énergétique éclairé, loin des caricatures, qui réponde efficacement à l’impérieux défi posé par le dérèglement climatique, aux intérêts de souveraineté nationale révélés par la crise aux portes de l’Europe et aux aspirations des citoyens.

 

Copyright : Joël SAGET / AFP

 

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