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One Ocean Summit : sommet en eaux troubles 

Analyses - 17 Février 2022

Nouveau record de chaleur pour nos océans, pour la troisième année consécutive. Et pour cause, les océans sont aux premières loges du réchauffement climatique : l’an dernier, ils auraient absorbé, sur une profondeur de 2 000 mètres, l’équivalent de 145 fois la production mondiale d’électricité de 2020. Pour répondre à la myriade de défis auxquels font face nos océans, le One Ocean Summit s’ouvrait le 9 février dernier à l'initiative du Président de la République. Avec pour toile de fond la présidence française du Conseil de l’Union européenne, ce sommet devait permettre de mobiliser la communauté internationale en faveur d’une réduction de l’empreinte humaine sur les océans. Assistons-nous enfin à un tournant en matière de protection de nos océans ? 

Le poumon de la planète n’est pas vert, mais d’un bleu océanique. Les océans recouvrent actuellement 70 % de la surface de la Terre, et fournissent près de la moitié de notre oxygène. Ils agissent en régulateurs de l’activité humaine, en absorbant 90 % de la chaleur résultant des gaz à effet de serre (GES) et en stockant jusqu’à 40 % des émissions humaines annuelles de dioxyde de carbone. Véritables havres de biodiversité, les océans mondiaux abritent près de 2,2 millions d’espèces, dont nous ne connaissons aujourd’hui encore qu’une infime partie. Au total, 10 % de la population mondiale tire d’ailleurs ses moyens de subsistance de la pêche. En outre, quelque 400 millions de personnes s’appuient sur le processus de désalinisation pour garantir leur accès à l’eau potable. L’océan est donc au cœur de la vie sur Terre et constitue une ressource indispensable à notre survie. 

Un océan de dangers

Pourtant, nos océans sont aujourd’hui en danger. L’activité humaine laisse une trace indélébile sur ce bien commun, qui aurait déjà été impacté à plus de 86 %. La pollution, notamment plastique, fait évidemment partie du problème. Chaque année, ce sont près de 8 millions de tonnes de plastiques qui atterrissent dans nos océans, et nous en ingérerions près de 5 grammes par semaine, soit l’équivalent d’une pièce de 20 centimes. La pêche est aussi un facteur de déstabilisation. Alors qu’un tiers des stocks de poissons est surexploité dans le monde, certaines méthodes, comme la pêche au chalut, ont des conséquences dévastatrices. Interdite en Europe, cette technique de pêche reste à l’origine du raclage de 4,9 millions de kilomètres carrés de surface océanique chaque année, et de l’émission de près de 1,5 gigatonne de CO2 à travers le monde, soit autant que le transport aérien. 

L’ampleur du danger qui pèse sur les océans est palpable : leur température était plus élevée de 0,88°C entre 2011 et 2022 qu’entre 1850 et 1900.

Derrière ces menaces, immédiates par nature, se dresse le spectre du réchauffement climatique. L’ampleur du danger qui pèse sur les océans est palpable : leur température était plus élevée de 0,88°C entre 2011 et 2022 qu’entre 1850 et 1900. De manière plus frappante encore, le Grantham Institute révélait en 2015 que si la quantité de chaleur absorbée entre 1955 et 2010 sur 2 kilomètres à la surface des océans était restée dans les 10 kilomètres de la couche inférieure de l’atmosphère, la température terrestre aurait connu un réchauffement de 36°C

La fonction vitale de captation de carbone de nos océans est aujourd’hui remise en cause par le processus d'acidification. En à peine 250 ans, le taux d'acidité de l'océan a augmenté de 30 %. À terme, les conséquences sur la biodiversité marine, la chaîne alimentaire et l’économie pourraient être dévastatrices. Les enjeux étaient donc importants à l’ouverture du One Ocean Summit le 9 février dernier.

L’avènement d’un "multilatéralisme des océans"

Dans une année marquée par un agenda international chargé en matière environnementale, la France a souhaité mobiliser les acteurs internationaux autour d’un objectif clair : "œuvrer collectivement, rapidement et concrètement pour mettre un point d’arrêt à la dégradation de l’Océan". Notre pays est en effet le deuxième empire maritime le plus important au niveau mondial, juste après les États-Unis et avec une zone économique exclusive de 10,2 millions de kilomètres carrés. Si l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron a coïncidé avec un retour de la question des océans au centre de l’agenda politique, les organisations non gouvernementales voyaient surtout dans l’organisation du One Ocean Summit une opération de communication d’envergure internationale. La France n’est effectivement pas exemplaire : épinglé par le passé pour son manque de surveillance des espaces marins protégés, le pays a fait l’objet de vives critiques sur l’absence de sanctions claires concernant les prises accidentelles.

Quel bilan, donc, pour cette grand-messe de l’océan ? Plusieurs promesses significatives ont été formulées, rassemblées autour de quatre grands thèmes.

Protéger la biodiversité et les ressources de nos océans 

Sur ce point central, trois avancées clés sont à noter. D’abord, l’arrivée de 30 nouveaux pays dans la "Coalition de la haute ambition pour la nature et les peuples", qui a pour objectif de protéger 30 % des terres et océans d’ici 2030. Cet ajout porte la liste des pays engagés à 83. Ensuite, le lancement d’une "Coalition de la haute ambition pour un traité de la haute mer" par l’Union européenne et 14 pays tiers en vue de la signature d’un accord sur l’utilisation durable de la haute mer et la protection de sa biodiversité. Cet accord doit s’affranchir des entraves rencontrées par le traité sur la haute mer actuellement en négociation sous l’égide de l’ONU depuis 2018. La haute mer, qui représente plus de 60 % des océans, n’est actuellement soumise à aucune juridiction. Enfin, 14 pays ont acté leur volonté de renforcer la lutte contre la pêche illégale. 

Unir nos forces à celles de l’océan face au changement climatique 

Au niveau mondial, 90 % des marchandises transportées le sont par voie maritime. Il est donc primordial de réduire l’empreinte environnementale du secteur. Pour ce faire, 22 armateurs européens se sont engagés, dans le cadre d’un nouveau label baptisé "Green Marine Europe", à prendre une batterie de mesures sur des sujets aussi variés que le bruit sous-marin, les émissions atmosphériques polluantes ou les émissions de GES. De la même manière, les pays méditerranéens se sont engagés à demander à l’Organisation maritime internationale la création d’une zone à faibles émissions de soufre sur la Méditerranée d’ici au 1er janvier 2025.

Au niveau mondial, 90 % des marchandises transportées le sont par voie maritime. Il est donc primordial de réduire l’empreinte environnementale du secteur.

La France s’est aussi alliée avec la Colombie pour lancer une coalition internationale pour le carbone bleu, avec pour ambition d’accélérer le financement de la restauration des écosystèmes côtiers. 

Pour en finir avec la pollution plastique des océans 

L’importance de cet enjeu souligné plus tôt a poussé les participants au One Ocean Summit à s’engager sur deux volets. D’une part, l’accélération du soutien aux projets favorisant la réduction des pollutions plastiques. Au terme des échanges à Brest, l’enveloppe de la "Clean Oceans Initiative" se trouve gonflée, pour atteindre 4 milliards d’euros d’ici à 2025. D’autre part, les participants se sont attaqués à l’origine même de la pollution plastique, en appuyant leur soutien au développement de l’économie circulaire. Ainsi, l’engagement mondial pour une nouvelle économie des plastiques" est rejoint par la Grèce, l’Italie, la Colombie ou encore la Ville de Paris. En 2016, dans un important rapport, l’Institut Montaigne identifiait déjà l’intérêt majeur de ce modèle économique dans la lutte contre le changement climatique au niveau international.

Installer l’océan au cœur de l’agenda politique international

Le One Ocean Summit a enfin été l’occasion de réaffirmer l’importance du maintien du sujet des océans au cœur des discussions internationales dans les semaines à venir. 

Le One Ocean Summita enfin été l’occasion de réaffirmer l’importance du maintien du sujet des océans au cœur des discussions internationales dans les semaines à venir. À cet effet, la France s'est engagée aux côtés du Costa Rica à l’organisation de la prochaine conférence des Nations Unies sur l’Océan, qui devrait se tenir en 2024. Afin de garantir un débat informé sur cette question, l’UNESCO a confirmé son objectif de cartographier 80 % des fonds marins avant 2030, et l’Union européenne son ambition de se doter d’un jumeau numérique de l’Océan.

Ces annonces doivent permettre de solidifier les connaissances scientifiques disponibles sur le sujet des océans pour faciliter la prise d’action dans les années à venir. 

Un accord vaut mieux que deux promesses

Des promesses, donc, mais aucun accord signé à l’issue de ce sommet. Et pour cause, le One Ocean Summitne s’inscrivait dans le cadre d’aucune convention de l’ONU et réunissait un nombre relativement restreint de chefs d’État - une vingtaine en tout, dont la présidente de la Commission européenne, l’Allemande Ursula von der Leyen. Le titre du document de sortie, "Les engagements de Brest pour l'Océan", reflète d’ailleurs cette dimension peu engageante des promesses énoncées, en dehors de quelques mesures d'envergure nationale. Il s’agit là d’un écueil largement partagé par les grands sommets qui, s’ils permettent souvent de souligner auprès du grand public l’importance d’un problème spécifique, ne parviennent que rarement à aboutir à des engagements concrets. Ces grands-messes se gardent d’ailleurs souvent d’aborder les sujets les plus contentieux. 

Sur ce dernier point, le One Ocean Summit ne fait pas exception. La critique des organisations non gouvernementales se concentre sur la relative absence du sujet de la surpêche, pourtant au centre des objectifs de développement durable édictés par l’ONU. La surpêche touche aujourd’hui une proportion cinq fois plus élevée des stocks de poisson au niveau mondial qu’il y a cinquante ans, et elle reste largement facilitée par l’absence d’encadrement strict des financements publics sur la pêche. Autre sujet de tension, la demande formulée par le Congrès mondial de la nature de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN) en septembre d’un moratoire sur l’exploitation minière des fonds marins est restée sans réponse. La possibilité de découverte de ressources sous-marines importantes a poussé la France à se concentrer sur le développement de sa souveraineté sur ces fonds, certains minerais pouvant se situer à près de 6 000 mètres de profondeur. Annick Girardin, ministre de la Mer, avait d’ailleurs souligné l’importance pour la France de l’exploration, avant l’exploitation, de ces fonds. Le bilan est donc en demi-teinte. 

Le tournant appelé de ses vœux par le Président de la République reste aujourd’hui largement rhétorique. Si la perspective d’une mobilisation générale en faveur de la protection de nos océans est salutaire, elle ne saurait se cantonner à des promesses de bout de table face à la multitude d’enjeux qui se profilent dans les années à venir. Pour parer à cet écueil, la Conférence sur les océans des Nations-Unies du mois de juin et la COP27 à l’automne devront enfin consacrer la diplomatie d’action en matière de protection de l’environnement et de la biodiversité. 

 

Copyright : Ludovic MARIN / POOL / AFP

 

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