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Nonna Mayer "Le succès des forces d'extrême droite n'est ni inéluctable ni irréversible"

Grand entretien

INTERVIEW - 9 Septembre 2022

La rentrée politique de septembre s’annonce bien différente de toutes celles qui l’ont précédées. Suite aux élections législatives du mois de juin, le Rassemblement national, fort de ses 89 députés, s’installe comme groupe politique à l’Assemblée. Une situation inédite depuis les législatives de 1986, qui avaient permis à un groupe composé de 35 députés frontistes de s’installer au Palais Bourbon. Alors que le parti entre dans sa 50ème année d’existence, ces élections semblent consacrer un processus de normalisation électorale et politique de l'extrême droite en France. Pour Nonna Mayer, professeur émérite de recherche CNRS au Centre d'études Européennes et de politique comparée de Sciences Po, Paris, spécialiste de l’extrémisme de droite et du comportement électoral, cette dynamique n’a pourtant rien d’inévitable ou d’irréversible. Elle n’a pas empêché non plus une augmentation de la tolérance en France ces dernières années.

Quelles dynamiques permettent d’expliquer le score du Rassemblement National lors des dernières législatives ? Ce phénomène révèle-t-il un glissement généralisé vers la droite dans la politique française comme de récentes études semblent l’attester ? Comment le paysage politique à droite peut-il évoluer désormais ?

Le succès du RN aux dernières élections législatives s'inscrit dans une dynamique électorale relancée par Marine Le Pen dès qu’elle reprend le parti en 2011, grâce à sa stratégie de "dédiabolisation", visant à lisser son image. À chaque élection (régionale, départementale, présidentielle, européenne...), Marine Le Pen va faire mieux que son père avant elle, jusqu'à son record historique au second tour de la présidentielle, avec près de 42 % des suffrages exprimés et plus de 13 millions d'électeurs. Jusque-là jamais elle n'avait réussi à faire aussi bien que lui aux législatives. Là, dans la foulée du scrutin présidentiel, le RN obtient 18,6 % des suffrages au premier tour, battant le record du FN aux législatives de 1997 de près de 4 points, avec un demi-million de voix supplémentaires, et se qualifiant pour le second tour dans 208 circonscriptions (contre 107 en 2017). Surtout, à la surprise générale, il obtient 89 élus, du jamais vu.

Que s'est-il passé ? Le rejet, voire la haine d'Emmanuel Macron a beaucoup joué. Dans cette élection, le vote "contre" a pris une importance considérable et favorisé le vote aux extrêmes. Marine Le Pen a fait une campagne de proximité, peu visible mais payante - notamment en milieu rural - qui lui a permis d’arriver en tête dans près de la moitié des communes au premier tour des législatives et notamment dans les plus petites, de moins de 1 000 habitants. Elle l'a axée sur le pouvoir d'achat, la première préoccupation des Français, plutôt que sur l'immigration. Mais le facteur décisif est l'effondrement du front républicain. Faute de consigne claire de vote au second tour, appelant à voter pour le ou la candidate la mieux placée face au RN, l'abstention a été massive, permettant au RN de passer. D'après Ipsos, en cas de duel entre NUPES et RN, 72 % des électeurs macronistes et 53 % des électeurs LR ont préféré s'abstenir ou voter RN (respectivement 12 % et 35 %) plutôt que voter NUPES (16 % et 12 %). Tandis que confrontés à un duel RN / Ensemble ! 45 % des électeurs de la NUPES ont préféré s’abstenir ou voter RN (18 %) plutôt que voter pour la majorité présidentielle (37 %). Et les ténors de LRM comme de la NUPES avaient préparé le terrain, les premiers en mettant hors du champ républicain la NUPES tout autant que le parti lepéniste, les seconds en mettant sur le même plan Macron et Marine Le Pen.  

S'agissant du glissement vers la droite, il n'est pas si évident. Dans sa dernière note, la Fondapol recense un total de plus de 57 % de voix de droite au premier tour de l’élection présidentielle, en ajoutant à celles obtenues par Marine Le Pen, Éric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan, Jean Lassalle et Valérie Pécresse celles des électeurs d'Emmanuel Macron qui se positionnent à droite ou ont des valeurs de droite. Mais au niveau des partis, on identifie après les législatives non pas deux mais trois blocs distincts, un bloc de gauche dominé par les Insoumis, un bloc de droite radicale dominé par le RN, et un bloc central englobant le parti présidentiel et ses alliés. Au niveau des électeurs, sur la classique échelle droite - gauche, on note bien, entre les deux élections présidentielles, un recul du positionnement à gauche au profit du positionnement à droite. Mais c’est le refus de se situer sur cette échelle, soit en se plaçant au centre, soit en refusant de répondre, qui a le plus augmenté.

Quand on s'intéresse enfin à l'ensemble de la population et pas seulement à celle qui vote, elle penche à gauche.

Quand on s'intéresse enfin à l'ensemble de la population et pas seulement à celle qui vote, elle penche à gauche. Tous les ans depuis 1990 la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), fait faire un sondage sur le racisme, en face à face, et non en ligne comme les sondages électoraux, auprès d'un échantillon national représentatif de la population adulte résidant en France, étrangers compris. 

Le sondage de mars-avril dernier montre que 36 % des personnes interrogées se situent à gauche sur l'échelle gauche / droite contre 26 % à droite et 38 % qui se placent au centre ou refusent de répondre. La France électorale est donc à droite, mais pas la France dans son ensemble et c’est ce décalage qui est préoccupant dans une démocratie.

Deuxième point encore plus important : l'évolution des valeurs. À partir du même sondage de la CNCDH le chercheur Vincent Tiberj a construit un indice longitudinal de tolérance qui synthétise les réponses à 75 questions sur l'image des minorités posées au moins trois fois depuis 1990, ce qui en fait un instrument de mesure particulièrement fiable. L'indice varie entre 0 (aucune réponse tolérante) à 100 (réponses systématiquement tolérantes). Or cet indice, il monte ! Le rapport de cette année, publié le 11 juillet dernier, montre qu'il a atteint 68, son plus haut niveau depuis 1990. Donc loin de se droitiser, la société française est de plus en plus tolérante. Cette évolution tient à plusieurs facteurs. Elle reflète d’abord la diversité croissante de la société : un sondé sur trois déclare avoir au moins un parent ou grand-parent étranger. Elle tient à la hausse constante du niveau de diplôme : plus on fait d'études, plus l'indice de tolérance est élevé. Elle est portée par le renouvellement générationnel : chaque nouvelle cohorte est plus tolérante que celles qui l'ont précédée. On note en revanche une polarisation gauche droite croissante. Les enquêtés qui se classent à gauche sur l'échelle gauche droite sont de plus en plus tolérants, avec un indice record de 78 cette année, alors qu'à droite il reste stable, à 52. Il n'y a donc pas de droitisation de la société mais une crispation à droite sur des positions intolérantes envers l'autre. 

Mais le fait même que la société évolue lentement vers une meilleure reconnaissance de l'autre et de ses droits, non seulement ceux des minorités religieuses et culturelles, mais aussi des femmes, des LGBT, des personnes en situation de handicap, pourrait produire une crispation supplémentaire chez celles et ceux qui ne se sentent pas en phase avec ce mouvement. C'est la thèse du "backlash", notamment développée par Pippa Norris et Ronald Inglehart dans un ouvrage paru en 2019.

Comment le paysage politique à droite peut-il évoluer désormais ? C'est difficile à dire dans un tel contexte de fragmentation et de recul historique des partis de gouvernement, qui voit la candidate des Républicains recueillir moins de 5 % des suffrages au premier tour de la présidentielle, et son parti compter 28 députés de moins à l’Assemblée nationale que le RN. La situation est inédite, et l'on ignore quelle stratégie les Républicains vont adopter. Une chose est certaine, Macron va continuer à chercher à les débaucher, il en a plus que jamais besoin pour obtenir des majorités à l’Assemblée nationale. 

Depuis leur arrivée à l'Assemblée, les députés RN tentent de parfaire leur image d'opposition "crédible et sérieuse", face à une NUPES présentée comme "agitatrice et peu constructive". Cette stratégie peut-elle s'avérer gagnante pour parachever le processus d’institutionnalisation de ce parti ? 

Pour la première fois le RN a un nombre conséquent d'élus à l'Assemblée nationale, il représente le premier groupe d’opposition, il peut peser, c'est pour lui une occasion inespérée de montrer qu'il est capable de gouverner, lui qui ne détient qu'une douzaine de mairies, aucune région, aucun département. L'enjeu pour la formation politique de Marine Le Pen est capital alors que seuls 23 % des Français estiment qu'elle ferait une bonne Présidente de la République, et 34 % que le RN a la capacité de participer à un gouvernement. Elle doit prouver aux Français qu'elle et son parti sont crédibles. Et ils vont utiliser la NUPES comme repoussoir en avançant : "eux ils chahutent, nous, nous sommes les bons élèves". Mais tout cela sera compliqué.

Certes Marine Le Pen a réussi à transformer l'image du parti, à le faire apparaître moins dangereux et moins extrême que du temps de son père. En janvier, seuls 48 % des sondés voient le RN comme un danger pour la démocratie, 10 points de moins qu'en 2011 quand elle en prend les rênes, 27 points de moins qu'en 1997. 

En janvier, seuls 48 % des sondés voient le RN comme un danger pour la démocratie.

Quant à elle, pour la première fois, ils sont plus nombreux à la voir comme la représentante "d'une droite patriote attachée aux valeurs traditionnelles" (46 %) plutôt qu'une "extrême droite nationaliste et xénophobe" (41 %).

Cette stratégie lui a notamment permis d'attirer un électorat féminin, rebuté par les propos violents et volontiers sexistes de son père, et de combler ce "radical right gender gap", soit l'écart pouvant aller jusqu'à 6-7 points entre le niveau de soutien des femmes et des hommes. 

Mais son parti inquiète encore. Après les élections, 70 % des sondés placent le RN à l’extrême droite, 58 % y voient un danger pour la démocratie, 57 % un parti xénophobe selon l’étude de la Fondapol. Une partie de l'appareil du RN n'a jamais adhéré à cette stratégie de "dédiabolisation" et reste très attachée aux fondamentaux, à une ligne dure sans concession. Ces tensions entre radicaux et pragmatiques ne sont pas spécifiques au RN, elles sont en train de miner l'AfD allemande, maintenant en perte de vitesse. Elles ont amené le FPÖ autrichien à l'éclatement après son passage au pouvoir entre 1999 et 2002, ainsi que le parti des Vrais Finlandais après son passage au gouvernement en 2017. Le débat récent à l'Assemblée autour de l'inscription dans la Constitution du droit à l'avortement est un bon révélateur de divisions potentielles au sein du RN. Marine Le Pen répond "Pourquoi pas ? " alors que les députés du RN comptent plusieurs militants et militantes pro-vie qui y sont farouchement opposés. 

Surtout, le RN n'est pas allé au bout de sa mue. Au cœur de son programme figure toujours le principe de la préférence ou priorité nationale, en matière de logement, d'emploi, d'aides sociales, contraire au principe constitutionnel de l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Il remet en cause le droit d’asile, le regroupement familial, le droit du sol. Il affirme la supériorité du droit français sur le droit européen et international. Autant de mesures contraires aux valeurs et principes de la République et à nombre d'engagements internationaux de la France. Le discours nostalgique de l'Algérie française du doyen d’âge, le député RN José Gonzalez, lors de la séance d'ouverture de l'Assemblée nationale, validé par Marine le Pen, et ses réponses évasives à la presse sur l'OAS et les crimes de l’armée française en Algérie illustrent bien ces contradictions. 

Comment cette victoire s'inscrit-elle dans le processus plus large de normalisation des droites radicales en Europe ?

La dynamique électorale des droites radicales populistes en Europe à partir des années 1990 tient largement à leur volonté affichée de se démarquer de l'héritage fasciste ou nazi pour intégrer le jeu politique démocratique. Celles qui réussissent le mieux sont celles qui mettent en œuvre, comme Marine le Pen, une stratégie de respectabilisation et de "mainstreaming", au moins de façade. Mais comme l’a bien montré Jan Werner Müller les processus sont très contrastés d’un pays à l'autre. Il y en a où ces droites sont depuis longtemps au pouvoir, comme le Fidesz en Hongrie ou le PIS en Pologne. Au départ, ce sont des partis conservateurs qui se sont radicalisés. Aujourd'hui ils sont sur la voie non pas d'une normalisation mais d'une régression démocratique, celle des démocraties illibérales au sens de Fareed Zakaria, remettant en cause ouvertement les principes du libéralisme politique tels que la séparation des pouvoirs, l'indépendance de la justice, les droits fondamentaux. Dans d'autres pays, ces droites radicales participent à des gouvernements de coalition, le plus souvent avec les conservateurs. C'est le cas du MSI italien, entrant dans le gouvernement de Berlusconi en 1994 avant même sa mue démocratique en Alleanza nazionale. C'est le cas également du FPÖ autrichien associé à l'ÖVP en 1999-2002, puis de nouveau de 2017 à 2019. Idem enfin pour l’UDC suisse représentée au Conseil fédéral dès 2003, le Parti du progrès norvégien (2014), les Vrais Finlandais (2015) et plus récemment en Italie, le gouvernement de coalition formé par la Lega et le Mouvement populiste Cinq Étoiles (2018). Ailleurs, ces partis soutiennent le gouvernement sans y entrer, infléchissant sa politique migratoire, comme le Parti du peuple danois, ou le PVV de Geert Wilders aux Pays Bas. Rares sont les pays où les partis de gouvernement établissent encore contre ces droites un "cordon sanitaire".

Cette progression des droites radicales populistes n'est toutefois ni inéluctable, ni irréversible. 

Ce dernier avait bien failli craquer en Thuringe contre l'AfD en 2020, en Belgique où la Charte de la démocratie signée par les principaux partis francophones en 2002 vient d'être réactualisée après que le président du parti libéral a accepté de débattre avec le leader du Vlaams Belang, en France où le front républicain contre le RN vient de s’effondrer. 

Cette progression des droites radicales populistes n'est toutefois ni inéluctable, ni irréversible. Elles ont percé dans des pays comme l'Allemagne (AfD), l'Espagne (Vox), le Portugal (Chega) que l'on croyait vaccinés. Mais, inversement, dans les démocraties post-communistes qui ont vu fleurir les formations populistes, deux d'entre elles viennent d'être battues, le SDS de Jansa en Slovénie, proche de Orbán, et l'ANO du tchèque Babis. 

Ces droites enfin sont divisées, tant sur la position envers la Russie - surtout depuis la guerre en Ukraine - que sur les enjeux économiques et culturels. Au Parlement européen, elles ont bien réussi à former un groupe, Identité et Démocratie, fort de 73 membres en 2019, dont le FN de l’époque, la Lega italienne, l'AfD allemande, le FPÖ autrichien et le Vlaams Belang. Mais elles ont échoué à convaincre les poids lourds que sont la Pologne (qui appartient au groupe des Conservateurs et réformistes européens, ECR) et la Hongrie (chez les non-inscrits) de les rejoindre. Et la dernière tentative pour faire une grande alliance souverainiste au Parlement européen a fait long feu, malgré une déclaration commune initiée par Le Pen, Salvini et Orbán en juillet 2021, et signée par 16 de ces partis. Il ne faut pas sous-estimer l'influence de leurs idées. Mais, il ne fait pas non plus exagérer leur pouvoir de nuisance. 

 

 

Copyright : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

 

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