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Midterms 2022 : anatomie d'un vote 

Analyses - 29 Novembre 2022

Cet article vient conclure le partenariat engagé entre l’Alliance Program de Columbia, le Columbia Global Center de Paris et l’Institut Montaigne autour des élections de mi-mandat aux États-Unis. Après une série de trois webinars et analyses sur l’économie, les relations transatlantiques et le climat, nous dressons un premier état des lieux des résultats du scrutin et de leurs incidences, aux États-Unis et au-delà, avec Dominique Moïsi, conseiller spécial Géopolitique de l’Institut Montaigne et Robert Shapiro, professeur de sciences politiques à l’université de Columbia. 

Cet article a été rédigé avec l'aide d'Amy Greene.

Les hypothèses allaient bon train à l'approche des élections de mi-mandat de 2022. Ressembleraient-elles aux midterms de 2010, à l’issue desquelles le parti démocrate d'Obama avait subi un revers et perdu plus de 60 sièges au Congrès, ou plutôt à celles de 2018, un désaveu majeur pour Donald Trump à la suite d’une participation massive des électeurs (donnant ainsi le contrôle du Sénat et de la Chambre aux Démocrates) ? Les élections de mi-mandat de cette année ne ressemblent finalement ni à l’une ni à l’autre  : le parti de Joe Biden conserve le Sénat et perd la Chambre de très peu, les Démocrates réalisant sous sa présidence leur meilleure performance aux élections de mi-mandat depuis plus d'une génération. Si ces élections ont bien démontré une chose, c'est peut-être le rejet par les électeurs d'un projet républicain décevant.

Peut-être plus important encore, la principale interrogation était de savoir comment la démocratie américaine allait surmonter ce qui s'annonçait comme une nouvelle mise à l’épreuve. Les électeurs accepteraient-ils les nombreux candidats républicains s’étant fait les porte-voix du "Big Lie", (le grand mensonge, selon lequel l’élection de 2020 aurait été volée) ? En fin de compte, les craintes généralisées de suppression des électeurs, d'intimidation ou de fraude le jour du scrutin ne semblent pas s'être matérialisées, pas plus que les craintes d’un refus des Républicains de céder face à la défaite. Les élections se sont révélées libres et équitables, ce qui n'était pas gagné d'avance. La première leçon, peut-être la plus importante, à tirer de ces élections de mi-mandat est que le 8 novembre 2022 fut un bon jour pour l'intégrité de la démocratie américaine. 

Anatomie du vote

La "vague rouge" redoutée n'a pas eu lieu. Bien que les Démocrates aient perdu un peu de terrain parmi les blocs d’électeurs leur étant habituellement fidèles, tels que les communautés Latinos, asiatiques et - dans certains scrutins - les hommes noirs, ils ont été soutenus par les électeurs âgés de 18 à 28 ans, la génération Z, qui ont penché de 28 points de pourcentage en faveur des démocrates. L'écart entre les sexes penche également en faveur des Démocrates, les femmes - en particulier les femmes de couleur - votant pour les Démocrates avec un écart d'environ 8 points. Néanmoins, la majorité des femmes blanches ont voté Républicain, conformément aux tendances récentes. Les Républicains ont également continué à progresser auprès des électeurs blancs de la classe ouvrière et des électeurs sans diplôme universitaire. Les hommes blancs sans diplôme universitaire ont continué à voter massivement pour les Républicains.

Dans les mois précédant l'élection, l'inscription des électeurs républicains avait grimpé en flèche - jusqu'à ce que la Cour suprême ne rende l'arrêt Dobbs en juin 2022, annulant l’arrêt Roe v. Wade et renvoyant aux États la décision d'autoriser l'avortement. C’est à ce moment-là que la mobilisation des électeurs démocrates a augmenté, de même que celle des jeunes. Malgré certaines critiques lui reprochant de se concentrer trop peu sur les préoccupations quotidiennes des Américains, Biden a imploré son camp, et ce jusqu'au jour de l'élection, de participer massivement aux élections. Il a insisté sur la menace existentielle qui pesait sur la démocratie américaine et sur la trahison pour les femmes américaines qu’est le recul drastique en matière d'avortement de la Cour suprême dirigée par les conservateurs. Peut-être le calcul de Biden était-il le bon.

De nouvelles contraintes pour les deux partis

Les Démocrates conservent le contrôle du Sénat, ce qui constitue une garantie importante permettant à Biden de procéder à des nominations politiques et judiciaires, ainsi qu’un point d'appui essentiel pour mettre en œuvre le programme législatif et les décisions politiques du président. Le soutien américain à l'Ukraine est un domaine qui pourrait notamment en bénéficier. Sans nécessairement entraîner une augmentation de la contribution américaine à l'effort de guerre (tout semble indiquer que la pression sera plutôt maintenue sur les Européens pour qu'ils assument une plus grande part de la charge), les résultats des midterms pourraient contribuer à stabiliser le soutien de Washington dans un contexte où le niveau de dépenses actuel est ouvertement remis en cause par les Républicains. 

Les Républicains ayant obtenu une courte majorité à la Chambre des représentants, les possibilités politiques de Biden sont désormais limitées. Pour faire avancer les choses, le président devra obtenir un soutien bipartisan, sans compter qu’il risque de se heurter à une opposition intransigeante.

Les Républicains ayant obtenu une courte majorité à la Chambre des représentants, les possibilités politiques de Biden sont désormais limitées. 

Certains Républicains tels que le représentant Jim Jordan de l'Ohio, probablement futur président de la commission judiciaire de la Chambre, ont promis de mettre fin aux enquêtes en cours, comme celle sur l'insurrection du 6 janvier au Capitole, et de les remplacer par d'autres visant la famille Biden (y compris le fils du président, Hunter), le FBI, la gestion de la Maison-Blanche de la crise du Covid et le Dr. Anthony Fauci, directeur du centre américain de contrôle et de lutte contre les maladies (CDC), le retrait d'Afghanistan ainsi que le procureur général (et candidat malheureux à la Cour suprême) Merrick Garland.

L'élection de la députée de Géorgie Marjorie Taylor Greene et d'autres candidats niant la légitimité de l'élection présidentielle de 2020 ont également enhardi les éléments radicaux de l'aile trumpienne du Grand Old Party (GOP, le surnom du parti Républicain). 

Néanmoins, cette faible majorité républicaine pourrait également contraindre le parti à adopter une approche plus coopérative que celle qui le caractérise depuis plusieurs années. Plutôt qu'une opposition permanente, ils pourraient se voir obligés de changer de tactique afin de prouver leur capacité à gouverner de manière positive et constructive. Kevin McCarthy, le prochain président de la Chambre, devra d'ailleurs relever le défi de devoir négocier entre les différentes factions de son parti et démontrer que les Républicains sont capables de se comporter en adultes. D'une certaine manière, cela a d'autant plus d’importance si l'on considère ces midterms comme l'expression d'une lassitude de Trump par les électeurs américains.

La malédiction de Trump ?

Donald Trump ne figurait cette fois-ci sur aucun bulletin de vote mais sa présence est restée largement visible. Les Républicains auraient raisonnablement dû obtenir de bons résultats lors de ces élections. La cote de popularité de Joe Biden stagne à un niveau bas depuis son entrée en fonction en 2021, tandis que le soutien à l'administration en dehors des cercles démocrates reste faible. À l'inverse, la tiédeur des électeurs à l'égard du président sortant, ainsi que la qualité des candidats du parti adverse auraient dû favoriser un résultat républicain, ce qui n’est pas arrivé. Au contraire, les candidats Républicains soutenus par Trump se sont révélés de qualité inférieure à la moyenne. Trump a finalement affaibli leurs performances, avec des conséquences désastreuses dans les courses au Sénat et aux postes de gouverneurs, ainsi que dans certains districts de la Chambre des représentants.

Il reste à voir quelle place Donald Trump occupera au sein du parti. Les premiers signes suggèrent que les Républicains chercheraient à dépasser leur leader en difficulté. Trump ayant remodelé le parti selon des idées et des valeurs très conservatrices, il ne s’agit plus de juger jusqu'où placer le curseur idéologique à droite. Il s'agit de savoir si les Républicains veulent faire de Trump leur avenir. À cet égard, les élections de mi-mandat ont peut-être représenté une "revanche démocratique" - un appel à la décence et au bon sens de la part de l'électorat américain.

Les élections de mi-mandat ont peut-être représenté une "revanche démocratique" - un appel à la décence et au bon sens de la part de l'électorat américain.

Après l'annonce de Trump, le 15 novembre, de sa candidature à l'élection présidentielle de 2024, aucun chef de parti ne s’est empressé de le féliciter ou de lui apporter leur soutien. Une solide majorité d'électeurs (Républicains généraux et inscrits) se prononcent même de manière négative sur l'ancien président.

La chute de Trump au sein de l'establishment républicain sera-t-elle accélérée ? Au cours des semaines et des mois à venir, le GOP va probablement connaître une phase de transition interne, entre l'ère Trump et une image post-Trump. Si ces midterms soulignent la désapprobation du 45ème président du pays, elles ont pour autant été un succès incontestable et retentissant pour un autre Républicain, un jeune gouverneur qui a surperformé et dépassé toute attente : Ron DeSantis. 

Le buzz croissant de DeSantis

Réélu par 20 points de pourcentage, Ron DeSantis a en outre contribué à ancrer fermement la Floride, un "swing state" (État oscillant entre les candidats démocrates et républicains au fil des élections), dans le camp républicain. Le GOP a également obtenu de bons résultats lors des élections au Congrès et a conservé un siège au Sénat. DeSantis s'est révélé être une sorte de "Trump sans casseroles" et sans les allégations de déni d'élection. Incarnant une opposition résolue aux politiques et aux programmes de Biden, il s'est singulièrement illustré en entravant les protocoles liés au Covid de l'administration et a fait du maintien de l'économie de la Floride et de l’ouverture des écoles une priorité, tout en limitant les exigences en matière de vaccination. Dans l'ensemble, la Floride s’en est mieux sortie que beaucoup d'autres États.

DeSantis s'est révélé être une sorte de "Trump sans casseroles" et sans les allégations de déni d'élection.

En défiant Joe Biden et le Centre de contrôle des maladies, il s'est ainsi distingué, ainsi que l'État de Floride, à plusieurs égards. Il s'est également prononcé contre la théorie critique des races, le mariage homosexuel et les questions d'identité de genre/transgenre, et tient une position résolument pro-vie. Conservateur convaincu, DeSantis reflète le pouls des valeurs du parti Républicain d'aujourd'hui. Les sondages le placent en tête des candidats à la primaire de 2024 contre Trump, et à 44 ans, il représentera l'émergence d'une nouvelle génération de conservateurs, un contraste avec Trump, âgé de 76 ans.

Qu'en est-il de Biden ?

Bien que Biden ait remporté une victoire inattendue - et relative - lors de ces midterms, les Démocrates pourraient eux aussi se tourner vers un autre candidat des élections présidentielles de 2024. Une majorité de Démocrates est d'ailleurs défavorable à une nouvelle candidature de Biden, qui deviendrait le candidat le plus âgé à briguer la plus haute fonction du pays. C'est l'hypothèse d’une candidature Trump qui semble guider la candidature Biden, comme si l'un appelait immanquablement l'autre, faute d'adversaire alternatif suffisamment robuste. En revanche, si Trump n'était pas le candidat du parti Républicain en 2024, Biden pourrait s'effacer au profit de quelqu'un d'autre. La question est donc de savoir qui pourrait incarner cette alternative, et si ce dernier ou cette dernière pourrait être propulsé à temps par la machine interne du parti démocrate au rang de leader national. 

En route vers 2024

L'élection présidentielle est donc la prochaine grande échéance du calendrier politique. Les Démocrates doivent désormais s’assurer que les voyants économiques seront suffisamment au vert pour créer un climat favorable à leur parti en 2024. Par ailleurs, au-delà du rôle démesuré de l'argent et des dépenses de campagne qui a pu caractériser les dernières élections américaines, deux autres facteurs structurels entreront également en jeu : la limitation de l'exercice du droit de vote et la montée de la désinformation. Le redécoupage des circonscriptions électorales - autrement appelé "gerrymandering" - est un autre problème pour les Démocrates. En délaissant les courses à l'échelle des États, les Démocrates ont cédé le pouvoir au GOP, leur laissant ainsi la voie libre pour remodeler les districts par la suite. Négligées, ces élections législatives d'État et les élections au poste de restent pourtant essentielles à la santé de la démocratie. La possibilité que certains législateurs d'État prennent le pouvoir aux électeurs afin de choisir eux-mêmes les grands électeurs demeure une question en suspens pour 2024. En ce sens, le soutien accru des Démocrates dans les chambres d’État et leurs victoires dans d'importantes courses au poste de gouverneur en 2022 (Michigan, Arizona, Wisconsin) - ce qui garantit le soutien de ces États au candidat présidentiel élu par les électeurs et non une option alternative choisie par la chambre des États elle-même - sont de bon augure pour les démocrates. 

Les Démocrates ont déjoué la vague rouge et ont su garder la ligne pendant les midterms de 2022. Les résultats de ces élections sont donc rassurants pour la santé de la démocratie américaine. Mais l'Amérique ne se trouve cependant pas moins divisée aujourd’hui qu'il y a quelques semaines. Les défis structurels - la limitation de l’exercice du droit de vote (majoritairement dans les communautés latinos et des afro-américaines) par les Républicains, la désinformation, le risque d’une manipulation des résultats électoraux et l'impact néfaste de l'argent - persistent et demeurent des enjeux auxquels les États-Unis devront faire face dans une campagne présidentielle déjà bien entamée. 

 

 

Copyright : Mandel NGAN / AFP

 

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