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L'Otan serait-il vraiment responsable de l'invasion russe de l'Ukraine ?

Analyses - 17 Décembre 2022

Une petite musique se fait jour en France, dans les milieux qui se piquent de "réalisme" ou sont imbibés de souverainisme : si Poutine et la Russie ont envahi l'Ukraine, c'est la faute à l'expansion inconsidérée de l'Otan depuis 1990, et à de nombreuses "maladresses" occidentales et notamment européennes. Par exemple, la préconisation d'un "big bang" économique libéral en 1991 qui aurait ruiné la Russie. Il faut donc "assurer" la Russie, et implicitement ou explicitement limiter notre soutien à l'Ukraine. De victime, celle-ci devient un provocateur. D'agresseur, la Russie devient un acteur offensé et humilié.

Cette thèse est exactement celle de la Russie elle-même, reprise par la Chine depuis le 24 février. Ceci quand Poutine et ses épigones ne se réclament pas tout simplement de Pierre le Grand et du recouvrement de tous les territoires perdus de l'empire tsariste. Peu importe que la France ait, dans un cas au moins, celui de la Roumanie, plaidé pour une entrée rapide dans l'Otan. Peu importe aussi que la France, plus encore que l'Allemagne, ait longtemps été assez tiède sur l'entrée des pays d'Europe centrale et orientale ou de l'ex-URSS dans l'Union européenne pour des raisons d’intérêts économiques : d'ailleurs, la Russie ne voulait pas de cela non plus. La cause est entendue, le comportement de la Russie est de la faute des Américains. On invoque parfois le rôle personnel d’un James Baker, d'un Richard Holbrooke ou de Bill Clinton lui-même, et effectivement il y a eu des débats aux États-Unis et donc des avis divergents. Curieusement, personne ne cite la garantie explicite donnée par Barack Obama de ne pas intervenir militairement lors de l'invasion du Donbass. Elle a pourtant joué un rôle en ne dissuadant pas Poutine d'élargir le conflit. De proche en proche, on se retrouve sur la ligne d'une confiance à rétablir avec la Russie, y compris avec des garanties de sécurité pour l'agresseur.

Tout cloche dans cette thèse. D'abord, la propagande russe et chinoise dépeint toujours une action agressive comme la réaction à un agissement étranger : en somme, la Russie "n'aurait pas eu d'autre choix" que d'entrer dans des conflits successifs. Ensuite, on utilise la transparence très grande des décisions des démocraties (la plupart des archives et témoignages des protagonistes sont étalés dans le domaine public, le débat, d'ailleurs légitime, est libre…). Quand Angela Merkel défend les accords de Minsk (2014 et 2015) en disant qu'ils ont "donné du temps" à l'Ukraine pour s'armer, la propagande russe déclare que ceci est la preuve que l'Occident voulait aller au conflit. On oublie qu'Angela Merkel, accablée par les reproches sur sa politique russe, a aussi invoqué le précédent de Munich en 1938 pour arguer qu’avec Poutine aussi on a "gagné du temps" avant une attaque russe… 

Une telle interprétation néglige les précédents, sans même parler des élucubrations de Poutine sur la sainte Russie impériale, sur la "petite Russie" à laquelle il réduit ses voisins.

Ensuite, une telle interprétation néglige les précédents, sans même parler des élucubrations de Poutine sur la sainte Russie impériale, sur la "petite Russie" à laquelle il réduit ses voisins. Vraiment, la guerre en Tchétchénie, l'offensive contre la Géorgie, la création de sécessions en Ossétie et en Abkhazie, l'annexion de la Crimée, du Donetsk et de Louhansk avec des référendums tenus sous la menace des armes, c'est la faute de Bill Clinton ? Quand l'Ukraine étranglée par ses dettes héritées de l'ère soviétique doit céder sa flotte en Mer Noire à la Russie, est-ce la faute de l'Occident ? 

La guerre contre les civils en Ukraine avec son cortège d’horreurs, les propos insensés d'épigones nationalistes sur l'emploi d'armes nucléaires, et les pirouettes ambiguës de Poutine sur ce sujet, c'est la faute du Pentagone ?

Et quand Ianoukovitch chute en Ukraine en 2014 à la suite d'un mouvement démocratique, n'est-ce pas plutôt le spectre des "révolutions orange" et la perspective d'une association rapide à l'Union européenne qui provoquent les offensives de Poutine, et non pas celle d'une adhésion à l'Otan largement exclue en pratique ? Et si la préconisation d'un big bang libéral fut une erreur, c'était celle de Jeffrey Sachs, un économiste qui ignorait la culture politique russe et s'acharne aujourd'hui à défendre Vladimir Poutine… L'absence d'État et de règles impartiales à la chute du Parti communiste soviétique, la kleptocratie qui prit d'abord naissance autour des aides occidentales et s'est accentuée autour des ressources énergétiques et minérales russes, est-ce la faute de l'Europe ? 

Si cette vision qui absout la Russie du péché et charge l'Amérique prenait corps, nous courrions plusieurs risques : d'abord, celui de valider par avance la méfiance américaine sur le pilier européen de défense, rebaptisé aujourd'hui autonomie ou souveraineté stratégique. De facto, la contribution de la plupart des Européens, et singulièrement celle de la France à la défense de l'Ukraine est faible en comparaison à celle des États-Unis, des pays nordiques ou de l'Allemagne. Il y a certes des raisons de disponibilité des matériels, mais peut-on prôner une autonomie stratégique en Europe sans en avoir les moyens, et sans plan d'augmentation significative de ces moyens ? 

Ensuite, notre débat sur "la faute à l'Otan" ranime plus que jamais la méfiance de nos partenaires est-européens. Certes, la nature a horreur du vide, et la victoire à la fin de la Guerre froide suscite des appétits. Mais le débat sur les admissions à l'Otan tourne surtout depuis 1990 sur les inconvénients d'une "zone grise" à l'Est de notre continent, en rétraction par rapport à la Russie mais sans garantie de sécurité explicite. Ce sont bien ces pays d'Europe centrale et orientale qui ont (à l'exception de la Biélorussie dictatoriale et pour un temps limité de la Slovaquie) revendiqué à cors et à cris cette admission.

Notre débat sur "la faute à l'Otan" ranime plus que jamais la méfiance de nos partenaires est-européens.

La charte de l'Otan stipulait l'obligation d’examiner toute candidature. Surtout, la Russie a depuis 1991 agressé ou envahi plusieurs voisins non-membres, elle est redevenue militairement prédominante en Biélorussie et a contribué à défendre le régime contre la rue au Kazakhstan. Par contre, elle ne s'en est jamais prise à des membres de l'Otan, sinon par des sabotages hybrides et indirects. On ne pouvait mieux démontrer l'utilité immédiate de l'Otan aux anciens participants de l'ex-URSS ou de la CEI, et à ceux du pacte de Varsovie. Veut-on négliger que la Suède et la Finlande, après avoir longtemps conseillé aux États baltes la prudence sur leur candidature à l'Otan, viennent d’être si convaincus par Vladimir Poutine qu’ils demandent à leur tour, et en urgence, leur propre adhésion ? 

La stratégie de Poutine, basée depuis toujours sur la peur de la démocratie, est devenue une prophétie auto-réalisatrice. On sent bien aujourd'hui les réticences du Sud global, qui certes ne veut pas être directement entraîné dans un conflit, mais qui est accablé par le mépris russe de la souveraineté et de l'intégrité territoriale, et par les conséquences pour son approvisionnement alimentaire et énergétique, et plus largement par l'impact de la guerre sur l'économie globale. Il est illusoire de mythifier un Sud neutraliste, non-aligné et amateur de "troisième voie". Ce que veulent nombre de pays de ce Sud, c'est de ne pas être directement en ligne de front contre la Russie. C’est ce qu'on appelle en bon français une tradition de non-intervention, laissant à d'autres le fardeau stratégique, et tentant de minimiser les inconvénients et de maximiser les gains éventuels, quoique bien rares. En bon anglais, c'est du free riding.

Dans ce concert, la Chine occupe une place particulière. D'abord, elle a pour tradition d'appâter ses partenaires sur la possibilité de se joindre à des règlements de crise, tout en demandant des contreparties par anticipation. Trente ans de diplomatie sans résultat autour de la Corée du Nord devraient être instructifs à cet égard. Ensuite, l'existence d'une Russie belliciste est une bénédiction pour elle - paravent à l'ONU, affaiblissement en Orient, dispersion stratégique des États-Unis. Ceci à condition que la Russie - ou le régime de Vladimir Poutine - ne sorte pas entièrement perdant d'un conflit. Car alors la Chine se retrouve isolée. 

On voit bien aujourd'hui que l'invasion totale de l'Ukraine ne conduit pas à une implication directe des Européens et même des Américains dans le conflit.

Précautionneuse, la Chine a donc semé quelques petits cailloux blancs sous forme de réserves verbales depuis le 24 février, à côté du "partenariat sans limites" et de l'aval entier donné aux thèses russes. Aujourd'hui, le chancelier Scholz croit avoir obtenu une concession majeure de Xi Jinping sur les menaces d'emploi de l'arme nucléaire par Poutine, alors que la Chine ne fait que répéter les termes de son propre mémorandum avec l'Ukraine après l'accord de Budapest qui a dénucléarisé l'Ukraine. 

Notons d'ailleurs que cet accord donnait des "assurances" de sécurité, mais non des garanties. On voit bien aujourd'hui que l'invasion totale de l'Ukraine ne conduit pas à une implication directe des Européens et même des Américains dans le conflit.

Disons-le, tout n'était pas parfait ni stratégique dans la politique américaine vis-à-vis de la Russie et de l'Ukraine. La déclaration de Bucarest (2008) du Conseil de l'Otan s'engageant (mais sans date) sur l'adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine à l'Organisation, en reconnaissant leurs "aspirations euro-atlantiques" était d'autant plus une erreur qu'il n'y avait pas de soutien unanime pour cette entrée. L'Allemagne comme la France s'y opposaient. On pourrait rapprocher cette bourde des promesses inconsidérées à la Turquie d'une entrée dans l'Union européenne. Notons que cette même résolution de Bucarest ne contenait pas moins de sept mentions et ouvertures favorables à la coopération avec la Russie… 

Grand gagnant de la guerre froide, le leadership américain comporte sa part d'intérêts nationaux, de l'industrie d'armements au digital et à la finance. L'étendue de leurs ambitions a fait l'objet, on le voit bien, de nombreux débats internes aux États-Unis. L'autre versant de ces débats, c’est la tentation de mettre les Européens seuls face à leurs responsabilités et au coût réel, financier mais aussi politique, de leur défense. Par ailleurs, peut-on vraiment incriminer l'allié américain, si les industries de défense européennes - et les stratégies de défense - coopèrent si peu ? Est-ce la faute de Wall Street si l'union bancaire tarde tant ? Est-ce la Silicon Valley qui empêche les Européens d'aller plus loin dans des organes de régulation digitale véritablement communautarisés ? Quid d'un contrôle aérien mutualisé au lieu d'être fractionné en 27 zones ? Les exemples restent nombreux où une Europe dispersée ne fait pas assez le poids.

Et de façon bien plus grave encore, quelles auraient été les fameuses réponses autonomes européennes - et française - devant les attaques successives de la Russie sur sa périphérie, sans la contribution militaire dominante des États-Unis et de leurs instruments extraterritoriaux de mise en œuvre des sanctions ?

Il y a et il y aura toujours des divergences d'intérêts avec les États-Unis, compte tenu de la variété de nos relations et de la position dominante de l'Amérique sur de grands secteurs d'avenir. Ne nous abritons pas derrière des divergences de valeurs pour nous replier vers des solutions imaginaires, et n'inventons pas des divergences stratégiques que nos adversaires exploiteront aussitôt, et plus encore dans une Europe tiraillée de l'intérieur. Les débats entre alliés sont normaux. En période de guerre, ils ne doivent sans doute pas être menés à ciel ouvert, et ils doivent être relativisés par rapport à ce qui nous unit. 

 

 

Copyright : Daniel MIHAILESCU / AFP

 

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