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L'Inde, cette autre grande puissance en Asie

Analyses - 11 Octobre 2021

Les Occidentaux ont les yeux rivés sur la Chine et ses velléités de plus en plus marquées de dominer le monde. Son voisin, l'Inde, qui sera très prochainement le pays le plus peuplé de la planète, est un partenaire à ne pas négliger. L'exact opposé de la Chine, écrit Dominique Moïsi, mais dont la puissance est encore en devenir du fait de ses faiblesses internes.

"N'oubliez pas l'Inde, c'est l'autre géant de l'Asie. Ne mettez pas tous vos oeufs dans le panier chinois". Dès les années 1990, de nombreux experts donnaient ce conseil à leurs clients. Il s'agissait alors de ne pas passer à côté des opportunités économiques offertes par le sous-continent indien.

Aujourd'hui, alors que l'Asie est devenue le centre des tensions du monde, l'expression "N'oubliez pas l'Inde" a pris une dimension plus géopolitique. L'obsession, légitime face à la montée en puissance d'une Chine toujours plus ambitieuse, fait de l'Inde un partenaire convoité, dans un jeu classique d'équilibre des puissances. Mais l'Inde est-elle prête à jouer ce rôle ?

Un géant naissant

En 2011, j'avais eu à Delhi un long entretien avec Shivshankar Menon qui était alors conseiller national pour la sécurité du Premier ministre Indien Manmohan Singh. "Pour comprendre le rapport de l'Inde au monde", me disait-il alors, "il faut la comparer avec les États-Unis au lendemain de la première guerre mondiale. C'est un géant naissant, dont le monde attend beaucoup, mais qui ne se sent pas prêt à assumer toutes les responsabilités internationales que l'on attend de lui".

Contrairement à la Chine ou à la Grande-Bretagne d'hier, l'Inde ne voit pas spontanément le monde en termes de domination. Même si elle est beaucoup moins modeste en 2021, à l'heure de Narendra Modi, son Premier ministre depuis 2014, qu'elle ne l'a été depuis son indépendance en 1947.

Serait-elle aussi plus confuse dans la définition de ses priorités ? Quel est le défi principal pour l'Inde : le géant chinois, le voisin nucléaire pakistanais - ou comme l'écrit Shivshankar Menon dans un livre remarquable publié cette année "India and Asian Geopolitics" - les priorités internes de son développement ? Sous l'impulsion de Narendra Modi, l'Inde semble désormais tentée, à l'exemple de la Chine, de donner la priorité à la quête de son statut international. Pour ce faire, doit-elle se présenter au monde comme le principal allié de l'Amérique dans cette région du monde ? Ou doit-elle, fidèle en cela à la tradition de Jawaharial Nehru, son Premier ministre de 1947 à 1964, retrouver le concept de non-alignement dans toute sa pureté ?

Un nouveau non-alignement

Dans un monde dominé par une nouvelle Guerre froide entre la Chine et les États-Unis, l'Inde, suivie en cela par l'Europe, doit-elle redéfinir une "troisième voie" ?

Allant plus loin, sa vocation pourrait-elle être d'apparaître en ce début de XXIème siècle comme l'avant-garde, sinon le moteur d'un nouveau non-alignement adapté aux réalités du présent ? Dans un monde dominé par une nouvelle Guerre froide entre la Chine et les États-Unis, l'Inde, suivie en cela par l'Europe, doit-elle redéfinir une "troisième voie" ? À entendre des experts indiens parler "de l'autonomie stratégique" de leur pays-continent, on ne peut qu'être frappé par le parallélisme qui semble exister entre les ambitions de l'Inde et celles de l'Europe selon Emmanuel Macron.

En 1962, au lendemain de l'attaque chinoise contre l'Inde, Nehru n'avait pu que se tourner vers les États-Unis. Mais pour maintenir ce qui était le plus important à ses yeux, sa liberté de manœuvre, il s'était adressé simultanément à l'URSS pour obtenir son soutien et ses fournitures militaires. Cet épisode, désormais lointain, pourrait-il aujourd'hui apparaître comme prémonitoire de la voie à suivre pour équilibrer la Chine, sans dépendre exclusivement d'une Amérique toujours plus incertaine ?

Pauvreté et illettrisme

Ceux qui, en Inde, évoquent avec nostalgie la tradition du "non-alignement" poursuivent de fait deux objectifs : le premier est de condamner les dérives du nationalisme religieux, pro-Trump de surcroît, du Premier ministre Modi ; le second, plus important encore, est de mettre l'accent sur ce que devraient être les vraies priorités de l'Inde, à savoir les questions de pauvreté, d'illettrisme, bref de développement.

La Chine est certes une menace réelle. Mais elle l'est sans doute moins que ne peuvent l'être l'ensemble des défis internes auxquels l'Inde fait face aujourd'hui. La politique étrangère indienne devrait avoir comme priorité d'accompagner, sinon de faciliter, la poursuite de ses objectifs intérieurs. Comment l'Inde pourrait-elle être "le professeur du monde" comme le revendique Narendra Modi, alors qu'un pourcentage si élevé de sa population n'est pas éduqué ? De fait, la priorité donnée à la quête du statut, en rapprochant l'Inde de la Chine, ne répond en rien aux besoins de la vie quotidienne de la majorité des Indiens.

L'ambition de l'Inde doit être avant tout de demeurer un pays pluraliste, tolérant à l'égard de toutes ses confessions et démocratique, bref l'absolu opposé de la Chine.

Pourquoi donner systématiquement la priorité à l'affirmation de la grandeur de la civilisation indienne, au détriment du bonheur de son peuple ? L'ambition de l'Inde doit être avant tout de demeurer un pays pluraliste, tolérant à l'égard de toutes ses confessions et démocratique, bref l'absolu opposé de la Chine.

Folie meurtrière

En cette première moitié du XXIème siècle, les grandes puissances d'Asie doivent se garder de retomber dans les erreurs commises par les grandes puissances de l'Europe du XIXème siècle. La Chine et l'Inde - qui ont facilement aux lèvres le terme d'humiliation pour dénoncer le comportement de la Grande-Bretagne pendant la période du Raj pour l'Inde, ou pour évoquer le Sac du Palais d'été en 1860 par les forces françaises et britanniques, pour les Chinois - se comportent de plus en plus entre elles, comme le faisaient l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et la Russie à la fin du XIXème siècle.

Faut-il leur rappeler que cette politique conduisit l'Europe au suicide à travers deux guerres mondiales ? Le XXIème siècle sera-t-il celui de l'Asie ou celui des guerres asiatiques ?

Dans un tel contexte géopolitique, une question affleure.La France doit-elle fournir des sous-marins à propulsion nucléaire à l'Inde ? Équilibrer la puissance grandissante de la Chine dans la zone Indopacifique est une chose. Contribuer à ce que l'Asie entraîne demain le monde dans sa folie meurtrière, comme l'avait fait l'Europe hier, en est une autre.

"Ne pas oublier l'Inde" est un impératif de bon sens, tant sur le plan économique, que sur le plan géopolitique. Mais la poursuite de cet objectif suppose une réflexion qui aille bien au-delà des intérêts de nos industries d'armement. Il ne s'agit pas simplement de rééquilibrer nos comptes après la perte du marché australien, mais de définir une stratégie à long terme à l'égard de l'Asie.


Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 10/11/2021).

 

Copyright : Punit PARANJPE / AFP

 

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