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L'Europe vote Macron

Analyses - 14 Février 2022

De Rome à Berlin en passant par Washington, voire Londres, il existe un sentiment positif à l'égard de l'actuel locataire de l'Elysée, explique Dominique Moïsi. Sa stature internationale ne fait pas de doute, et ses pairs européens seraient prêts à voter pour sa reconduction. Mais à force d'user du "en même temps", il a instillé des doutes sur les objectifs qu'il poursuit.

Tant que l'on négocie, les armes restent au vestiaire. La multiplication de visites à Kiev de dignitaires étrangers constitue comme une barrière protectrice autour de l'Ukraine. Il ne s'agit là, bien sûr, que d'une construction par essence fragile et temporaire. Mais elle fait gagner du temps aux protagonistes de la crise. Pour atteindre un compromis, ou pour parfaire leur préparation militaire ?

Dans cette phase, où une dernière chance est laissée à la diplomatie, le Président français a su tirer son épingle du jeu. Et ce, quel que soit le bilan final de ses efforts. Depuis le départ d'Angela Merkel et la "Trumpisation" de Boris Johnson, la stature d'Emmanuel Macron n'a fait que grandir en Europe. En dépit de son jeune âge, il apparaît presque désormais comme "le vieux sage" européen. Un sage particulièrement énergique de surcroît.

Il suffisait pour s'en convaincre de suivre en direct de Moscou la conférence de presse conjointe donnée par les présidents russe et français. Imperturbable devant les mensonges flagrants proférés par son interlocuteur, Emmanuel Macron réussissait à concilier fermeté, courtoisie et l'ambiguïté nécessaire en ce genre de circonstances. Du grand art. Sur la BBC, les commentaires mi-acides, mi-admiratifs de nos amis britanniques exprimaient comme un mélange de scepticisme et de jalousie face aux performances du Président français.

Trump et Poutine sont restés insensibles à sa séduction

Il est bien sûr trop tôt pour juger de ce qui s'est vraiment passé à Moscou et à Kiev. Mais cette séquence diplomatique constitue - comme magnifiée par un microscope - un parfait résumé de l'exercice de la politique étrangère par le Président Macron : volontarisme, ambition et absence de tabous. En cinq ans, un Président, au départ peu familier des questions géopolitiques, a beaucoup appris : et d'abord à dépasser une confiance excessive en sa capacité d'entraîner tous les cœurs derrière lui. Vladimir Poutine et Donald Trump sont finalement restés insensibles aux tentatives de séduction du Président français.

Mais cette séquence diplomatique constitue [...] un parfait résumé de l'exercice de la politique étrangère par le Président Macron : volontarisme, ambition et absence de tabous. 

Est-ce parce qu'il est aujourd'hui le Président en exercice de l'Union, Emmanuel Macron a aussi intégré la nécessité de concilier les sensibilités et susceptibilités de nos partenaires européens avec la poursuite des intérêts et du prestige national de la France. On ne peut prétendre parler au nom de l'Europe si l'on agit sans elle. Et si on ne tient pas nos partenaires au minimum informés de nos projets. La gestion récente de la crise ukrainienne semble traduire les progrès réalisés par la France en la matière. Les consultations et réunions d'information ont été multipliées.

La France est sans doute restée trop longtemps au Mali

Un tel effort ne signifie pas bien sûr que les sensibilités divergentes de nos partenaires vont disparaître comme par un coup de baguette magique. Mais, au moins, on évite de créer des frustrations et du ressentiment inutile. Une France ambitieuse, imaginative et dynamique peut également être soucieuse des émotions de l'autre. C'est d'autant plus nécessaire que la France a un passif à surmonter en ce domaine. On n'est pas impunément l'héritier de la "Grande Nation" et de Versailles. 

Savoir résister à la tentation de réaliser des "coups", en apparence séduisants comme en Libye, ou s'abstenir d'interventions personnelles, vouées à l'échec, comme au Liban : tout cela prend du temps et suppose un recul qui vient avec l'exercice de la fonction présidentielle. La France est aussi sans doute restée trop longtemps au Mali.

À l'inverse, la culture philosophique et le recul historique du plus cérébral peut-être des présidents de la Vème République ont constitué un plus indéniable dans son traitement de l'Afrique des Grands Lacs et sur la question plus délicate encore de nos relations avec l'Algérie. Savoir dire pardon n'est pas céder à la mode du "wokisme". L'exercice de la repentance grandit celui qui la pratique. On ne bâtit rien de durable si l'on continue d'ignorer délibérément les cicatrices laissées par le passé. La France d'Emmanuel Macron a su trouver les mots justes au Rwanda, et elle a fait les efforts nécessaires pour normaliser autant que faire se peut notre relation avec Alger. Il sera plus difficile désormais au pouvoir algérien de s'enfermer dans une attitude purement négative de défiance et de ressentiment.

Un sentiment positif unanime... sauf dans la Hongrie d'Orbán

Au cours des cinq dernières années, le long d'un cheminement qui a été tout sauf un voyage tranquille, Emmanuel Macron a su acquérir une stature internationale de premier plan, et pas seulement parce que la nature ayant horreur du vide, la compétition s'est faite plus rare autour de lui. De Rome à Berlin en passant sans doute par Washington (et même si c'est plus compliqué, Londres) il existe un sentiment positif à l'égard de l'actuel locataire de l'Elysée, qui ne tient pas seulement à la peur qu'inspirent les deux candidats de l'extrême droite, ou à la traditionnelle préférence pour la continuité des chancelleries.

De Rome à Berlin en passant sans doute par Washington (et même si c'est plus compliqué, Londres) il existe un sentiment positif à l'égard de l'actuel locataire de l'Elysée.

De fait, pour aller à l'essentiel, on pourrait dire aujourd'hui que l'Europe vote Emmanuel Macron (à l'exception notable de la Hongrie d'Orbán) et espère et croit en sa victoire. Ce ne sont pas les camionneurs qui entendent bloquer Paris qui devraient modifier cet état de choses. Si leur priorité est vraiment la défense de la liberté, ils devraient rouler vers Kiev et non vers Paris et Bruxelles.

Ne pas tomber dans une politique "munichoise"

Il demeure certes un doute sur la politique étrangère du Président Macron. À force de pratiquer avec subtilité le "en même temps", on peut se perdre dans les arcanes de sa pensée et avoir un doute sur la compatibilité des objectifs qu'il poursuit. Il est clair qu'en Ukraine, ce qui est une exigence incontournable pour Moscou est une ligne rouge pour Kiev et vice versa. Le Président français veut à tout prix éviter l'escalade vers la guerre. Mais jusqu'où veut-il, peut-il aller, pour apaiser Poutine, sans tomber dans une politique d'apaisement "munichoise" à son égard ? Il entretient délibérément le doute sur ses relations avec Washington et l'Otan.

Y a-t-il, comme il le laisse entendre, une parfaite division du travail entre Paris et Washington ? Ou bien le Président français se perçoit-il plutôt comme un intermédiaire à égale distance entre Washington et Moscou : et dont l'ambition est de promouvoir le rôle diplomatique et stratégique de l'Europe, plus encore que la défense de ses valeurs ?

 

Avec l’aimable autorisation des Echos, 14/02/2022.

Copyright : BERTRAND GUAY / POOL / AFP

 

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