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Les quartiers pauvres, débat manqué de la présidentielle ?

Analyses - 4 Avril 2022

À quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, les habitants des quartiers populaires semblent être les grands oubliés de la campagne. Les quelques 1500 quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), qui représentent plus de 6 millions de Français, soit les 10 % de la population parmi les revenus les plus bas (43,6 % de la population des QPV vivent sous le seuil de pauvreté, avec des revenus inférieurs à 60 % du revenu médian, soit 18 500 euros annuels) ne semblent pas être une priorité dans l’agenda des candidats. Ces territoires restent, dans l’opinion publique comme dans les programmes de campagne, relégués, prisonniers de clichés, voire considérés comme favorisés par l’action publique.

Depuis quarante ans, ces quartiers concentrent les flux migratoires et les difficultés économiques, malgré les progrès permis par la politique de la ville et l’action des élus et acteurs de terrain. Face à une situation qui se dégrade, l'État semble avoir du mal à tenir sa promesse républicaine et à proposer un système de solidarité efficace dans ces quartiers. De cette concentration des maux se nourrissent les communautarismes venant concurrencer nos institutions, alimentant les clichés sur ces territoires "archipellisés". Le rapport de l’Institut Montaigne Les quartiers pauvres ont un avenir, publié en octobre 2020, insistait déjà sur la nécessité de changer de regard sur ces quartiers en déconstruisant les clichés les plus tenaces. Par exemple, les habitants sont davantage contributeurs que bénéficiaires de la solidarité nationale : le département de la Seine-Saint-Denis est le huitième contributeur au financement de la protection sociale alors qu’il est le département le plus pauvre de France. C’est ce même département qui a créé le plus de richesse ces dix dernières années pour ceux qui y travaillent, comme en témoigne l’augmentation de la masse salariale globale de près de 30 % en dix ans. Pourtant, ce sont ces quartiers qui souffrent le plus du sous-investissement public, chiffré à près d’un milliard d’euros annuels pour l’État, soit environ 800 euros par habitant sur les seuls domaines de l’éducation, la sécurité et la justice. À l’aune d’un nouveau quinquennat, il est essentiel de battre en brèche les idées reçues et de remettre les quartiers pauvres au cœur du débat public, et leurs habitants, au cœur de la solidarité nationale. Pourquoi ? Parce que c’est l’intérêt de tous, et pas seulement de leurs habitants. 

Comment les candidats à l’élection présidentielle s’adressent-ils aux habitants des quartiers populaires ? Quelles sont leurs propositions pour ces territoires ? Dans le cadre de l’élection présidentielle, l’Institut Montaigne a lancé l’opération de chiffrage Présidentielle 2022 afin de décrypter les mesures saillantes présentes dans les programmes des candidats à l’élection. Cet article propose ainsi une analyse du traitement de la question des banlieues populaires par les candidats, à la lumière du travail de l’Institut Montaigne sur ces territoires. 

Une campagne entre le "tout sécuritaire" et l’absence des candidats historiques à gauche 

Il serait erroné de dire que les quartiers populaires sont absents de la campagne, ils sont même très présents. Mais, pas pour trouver des solutions pour y améliorer la situation, plutôt pour dénoncer leurs habitants : l’obsession d’Eric Zemmour, de Marine Le Pen, les discours enflammés de Valérie Pécresse contre l’islamisme sont pour eux une façon indirecte de parler des habitants de ces quartiers. De l’autre côté de l’échiquier politique, la question des quartiers est à peine, voire pas du tout abordée, alors que les candidats communistes et socialistes ont un ancrage électoral historiquement important (29,3 % des votes pour Mélenchon au sein des quartiers au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 contre 19,6 % pour l’ensemble de la France métropolitaine), malgré une légère baisse ces dernières années, sur fond d'abstentionnisme marqué (27,6 % d’abstentionnistes au sein des banlieues populaires au 1er tour des présidentielles de 2017). 

Le "tout sécuritaire" prend le dessus sur la lutte contre la pauvreté et les inégalités.

Ainsi, les habitants sont souvent enfermés dans les clichés bien connus des banlieues, où la jeunesse est assimilée à la délinquance et au trafic de drogues, et où le sujet de l’immigration  alimente l’image négative des quartiers. Le "tout sécuritaire" prend le dessus sur la lutte contre la pauvreté et les inégalités, et c’est finalement la stratégie du "bouc émissaire" qui est souvent reprise par les candidats à l’extrême-droite pour s’adresser à ces quartiers. 

Avec à la clé, aucune proposition ou presque : les slogans tels que "tolérance zéro", "zéro immigration", "assimilez-vous" n’ont jamais fait une politique. 

Les propositions envers les populations immigrées vont pourtant du conditionnement des aides sociales à cinq ans de séjour régulier en France pour Valérie Pécresse, au retrait des aides sociales non contributives aux étrangers extra-européens (RSA, APL, minimum vieillesse, allocations familiales) pour Eric Zemmour, qui propose également l’interdiction du port du voile – et que du voile, pas de la kippa -, de renvoyer les étrangers venus travailler au terme d'une période sans emploi de 6 mois, ou bien la suppression du droit du sol, tout comme Marine Le Pen. À gauche, Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon et Anne Hidalgo proposent le droit de vote pour les étrangers, mesure qui n’est pas nécessairement réclamée par ces mêmes étrangers. Le point commun à ces propositions : un traitement identitaire de la justice sociale et de la citoyenneté, qui n’observe que les conséquences de la concentration des flux migratoires dans certaines zones de notre territoire national. 

Pas de grand plan pour les quartiers : quel avenir pour ces territoires oubliés ?

Si les quartiers ne font pas l’objet de mesures spécifiques dans les programmes des candidats, la question de la justice sociale et de la lutte contre la pauvreté n’est cependant pas absente des discours. Ce traitement global des inégalités - et non ciblé sur les banlieues sous-dotées - saura-t-il être suffisant pour répondre aux enjeux des quartiers et permettre d’améliorer les conditions de vie des habitants ? 

À ce jour, les propositions des candidats se concentrent plutôt sur les prestations sociales, la jeunesse et l’emploi - sans cibler spécifiquement les banlieues défavorisées. Ainsi, Emmanuel Macron propose d’augmenter de 50 % l’allocation de soutien familial pour les familles monoparentales (rappelons que le taux de familles monoparentales s’élève à 24,1 % en QPV contre 15,7 % au niveau national) ou encore de mettre en place la solidarité à la source pour lutter contre le non-recours et la fraude ; notons au passage que contrairement aux idées reçues, le non-recours aux aides est particulièrement important en banlieue : 43 % pour le RSA socle.

À ce jour, les propositions des candidats se concentrent plutôt sur les prestations sociales, la jeunesse et l’emploi - sans cibler spécifiquement les banlieues défavorisées. 

Jean-Luc Mélenchon propose de lutter contre le non-recours aux droits sociaux et civiques par la simplification des démarches. L’écologiste Yannick Jadot se positionne lui aussi sur la question des allocations familiales, en proposant d'octroyer les allocations familiales dès le premier enfant, tandis que Valérie Pécresse promet d’attribuer des allocations familiales d'un montant de 900 euros par an (75 euros par mois) elle aussi dès le premier enfant, et d’augmenter de 15 % le montant des allocations pour le deuxième et le troisième enfant. Ces mesures auraient un impact particulier dans les quartiers, où les taux de natalité sont relativement élevés. 

Enfin, en matière de jeunesse, le candidat Jean-Luc Mélenchon propose de verser une allocation d'autonomie de trois ans, sous réserve d'une formation qualifiante et sous conditions de ressources, pour les 18-25 ans, tandis qu’Anne Hidalgo propose d’allouer 5000 euros pour les jeunes quand ils atteignent 18 ans, sur critères sociaux, pour les classes populaires et moyennes. Valérie Pécresse entend créer un revenu jeune actif d'un montant de 670 euros pour les jeunes souhaitant se former dans les métiers qui recrutent et le Président candidat Emmanuel Macron souhaite faire accéder 200 000 jeunes au plan "1 jeune, 1 solution" d'ici fin 2022. Ces mesures vont dans le bon sens. Mais, elles ne traitent pas un sujet spécifique aux quartiers pauvres, celui de la petite enfance, ce moment de la vie où se forment les inégalités. Sur cette question, un “droit opposable à la garde d’enfants”, pour Emmanuel Macron ou la création d’un service public de la petite enfance et l’ouverture de 500 000 places en crèche en cinq ans pour Jean-Luc Mélenchon sont proposés.

Enfin, le Président candidat Emmanuel Macron a annoncé à Dijon le 28 mars dernier un plan "Quartiers 2030" - avec une attention sur l’école, le renouvellement urbain, l’entrepreneuriat, la vie associative et la santé -, mais le contenu de ce plan pour les quartiers n’est pas encore dévoilé. 

Donner la parole et le pouvoir d’agir aux habitants : un impératif du prochain quinquennat

Si les propositions pour les quartiers manquent, quelles sont les demandes et attentes des habitants vis-à-vis de cette élection et du prochain quinquennat ?

D’abord, il est important de rappeler que les quartiers pauvres se caractérisent surtout par leur diversité. L’Institut Montaigne, dans son rapport d’octobre 2020, avait élaboré une typologie de ces territoires : les quartiers métropolitains, situés en périphérie des grandes métropoles et en particulier en Île-de-France, dont ils profitent du dynamisme économique et y contribuent. Les quartiers "post-industriels" situés sur les anciens bassins industriels du Nord et de l’Est de la France sont marqués par un fort taux de chômage, particulièrement de leur jeunesse. Enfin, les quartiers "excentrés", situés à l’intérieur ou en périphérie des petites villes et villes moyennes, affichent un taux de pauvreté relativement moins important que les autres quartiers. Loin des clichés, les quartiers et leurs habitants sont multiples, tout comme leurs intentions de vote. 

Selon un sondage de l’IFOP paru en janvier dernier, une distinction se dessine entre les banlieues populaires qui ne sont pas situées en QPV (caractérisées comme les communes situées en périphérie d’une agglomération qui affichent un niveau de vie médian annuel par habitant qui les classent parmi les 10 % des "banlieues" les plus pauvres de France) et les QPV à proprement parler. Alors que les premières penchent à droite (58 % des habitants sondés indiquent leur préférence pour un candidat situé à droite de l’échiquier politique, avec 42 % pour un candidat à l’extrême-droite), les habitants des QPV, marqués par une proportion plus importante d’habitants issus de l’immigration, continuent d’être situés à gauche (56 % des habitants sondés expriment une préférence pour un candidat situé à gauche de l’échiquier politique, 46 % des habitants sondés pour un candidat de la gauche radicale). Cette nouvelle tendance illustre l’importance du vote d’extrême-droite dans ces quartiers où elle supplante maintenant la gauche (qui réalise pour l’ensemble de ces quartiers 36 % des intentions de vote) : les discours identitaires sont reçus favorablement parmi les habitants de quartiers limitrophes aux HLM. 

L’abstention illustre probablement plus un sentiment d’abandon que le désintérêt profond pour la politique.

Il serait erroné de croire que les habitants des banlieues se désintéressent de la politique, comme pourrait en témoigner le niveau d’abstention dans ces territoires. Au contraire, les sujets d’intérêt se concentrent autour de la santé (pour 80 % des sondés), le relèvement des salaires et du pouvoir d’achat (76 %), la lutte contre le chômage (62 %), l’éducation (68 %) et la sauvegarde des services publics (51 %). 

Enfin, qu’ils résident en quartier pauvre ou prioritaire, la question de l’insécurité reste primordiale (74 %), bien qu’elle soit plutôt associée à des problématiques identitaires pour les habitants des banlieues moins défavorisées. L’abstention illustre probablement plus un sentiment d’abandon que le désintérêt profond pour la politique. 

Face à ce manque de volontarisme politique pour les quartiers, des associations d’élus et des collectifs citoyens ont pris la parole pour interpeller les candidats. Six associations d’élus ont publié, le 28 mars dernier, une contribution commune aux candidats : un plaidoyer pour un "pacte de confiance durable entre l’État et les collectivités". Ces élus appellent à une politique de la ville aux moyens renforcés, et des mesures ciblées dans différents domaines d’intervention publique : logement, santé, sécurité, éducation, jeunesse, emploi…afin de renforcer la présence et les services publics dans ces territoires. De même, le collectif Pas sans nous, présidé par Mohammed Mechmache, acteur historique des quartiers, défend le renforcement des services publics dans les quartiers et met l’accent sur la participation citoyenne, à travers la création de Tables de quartier réunissant les citoyens pour mener des projets visant à améliorer leurs conditions de vie, en dialogue avec les pouvoirs publics. Enfin, Jean-Louis Borloo (ministre de la Ville entre 2002 et 2004) sonne l'"alarme" et préconise la mise en place d’un "plan massif, immédiat, avec une efficacité mesurable" qui doit être accompagné parallèlement par une "maîtrise réelle du peuplement", reconnaissant les difficultés liées à la concentration des vagues d’immigration dans certains territoires.

Dans un contexte politique polarisé entre des discours enfermant les quartiers dans leurs clichés et l’absence de considérations profondes sur les attentes des citoyens de ces zones reléguées, il est essentiel de donner la parole aux habitants, de les écouter, et de favoriser des actions renforçant leur pouvoir d’agir sur leur quotidien. La lumière doit être mise sur la situation des quartiers, par une meilleure connaissance de leurs habitants, condition pour rapprocher les attentes des habitants des politiques déployées, pour une réelle justice sociale et pour rétablir l’égalité républicaine. L’Institut Montaigne s’apprête à rendre publique la suite de son premier rapport sur les banlieues d’octobre 2020. Ce deuxième tome formule des solutions opérationnelles pour améliorer le quotidien et les conditions de vie des habitants en partant de la demande des citoyens rencontrés sur les territoires - et non de l’offre publique existante -, et en proposant une méthode d’action publique qui privilégie la mise en place de moyens sur le temps long et d’actions adaptées aux besoins des territoires. Les quartiers pauvres ont un avenir, à condition de reconnaître la réalité des difficultés vécues par les habitants et de se donner les moyens de lutter contre cette concentration des maux qui ne met pas tous les citoyens sur le même pied d’égalité.

 

COPYRIGHT : GERARD JULIEN / AFP

 

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