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Les menaces russes - premier test pour la nouvelle coalition allemande

Analyses - 21 Janvier 2022

Olaf Scholz et Annalena Baerbock sont d’accord pour utiliser tous les canaux de dialogue avec Moscou, notamment le format "Normandie", et pour ne pas livrer d’armes à l’Ukraine. Sans menacer directement de sanctionner Nord Stream 2, ils endossent l’engagement pris par la grande coalition auprès de Washington de prendre des mesures si l’énergie était utilisée par le Kremlin comme arme à l’encontre de Kiev. Les dissensions internes au SPD ne dissipent pas cependant tous les doutes sur l’attitude de Berlin en cas de confrontation avec la Russie.

Une opinion critique de la Russie, mais soucieuse d’éviter la confrontation

Le comportement de Vladimir Poutine qui exige ouvertement la révision de l’architecture européenne de sécurité, consacrée en 1990 par la Charte de Paris, et qui concentre aux frontières ukrainiennes des troupes dans le but avoué de faire pression sur les Occidentaux, suscite des réactions diverses dans l'Allemagne de l'après-Merkel. Certains responsables politiques, comme le président de la CSU bavaroise, ont déjà critiqué le manque de réactivité de la nouvelle coalition. D’après Markus Söder, "Angela Merkel aurait depuis longtemps téléphoné à Poutine ou l'aurait déjà rencontré". En décembre dernier, dans une tribune ("sortir de la spirale de l'escalade ! Pour un nouveau départ dans la relation avec la Russie"), des anciens diplomates et militaires de haut rang ont appelé le gouvernement fédéral à des initiatives politico-militaires et au maintien des importations d'énergies fossiles russes pour éviter une escalade. Un autre appel collectif, publié récemment par die Zeit, demande un "changement radical" de politique face à l’agressivité russe. Le président de la conférence sur la sécurité de Munich, Wolfgang Ischinger propose quant à lui de privilégier une diplomatie discrète (cf. l'Ostpolitik), conjuguant dissuasion et dialogue envers Moscou, et d'impliquer les pays d'Europe centrale et orientale. 

L'image de la Russie, très abîmée depuis l'annexion de la Crimée en 2014, continue de se détériorer ces derniers temps.

Ce désir de médiation est partagé par une partie importante de l'opinion. Une partie des Allemands reste tentée par le pacifisme ou l’anti-américanisme. Il subsiste aussi des sentiments de culpabilité et de gratitude à l’égard de la Russie, à la fois car elle reste assimilée à l’Union soviétique (malgré les protestations de l’ambassadeur d’Ukraine à Berlin) et en raison de l’attitude de Mikhaïl Gorbatchev, qui a permis la réunification pacifique du pays. L'image de la Russie, très abîmée depuis l'annexion de la Crimée en 2014, continue de se détériorer ces derniers temps (Deutschlandtrend - janvier 2022).

Seuls 17 % des Allemands considèrent la Russie comme un partenaire fiable (- 11 % par rapport à août 2019) et près des deux-tiers (65 %) souhaitent que les Européens s'engagent plus pour apaiser les tensions. La question de nouvelles sanctions à l'encontre de Moscou est controversée : 47 % (+ 3 % par rapport à 2018) y sont favorables, mais 41 % hostiles, en particulier dans les nouveaux Länder. Une majorité assez nette (60 %) - plus conséquente encore (70 %) sur le territoire de l'ex-RDA - soutient toujours le gazoduc Nord Stream 2, dont la construction est désormais achevée, mais dont la certification par l'agence fédérale compétente (Bundesnetzagentur) est en attente. Alors que les experts n'écartent pas un conflit armé, le débat public sur l'attitude à adopter envers la Russie était, récemment encore, cantonné aux milieux spécialisés, comme le montre la première séance de questions au gouvernement de l’année, organisée au Bundestag, qui n’a donné lieu qu’à une seule interpellation du chancelier sur ce sujet. 

Un gouvernement fédéral qui affiche son unité

Pour la nouvelle coalition (SPD, Verts, FDP), il s’agit du premier test majeur de politique étrangère. Le contrat de coalition dénonce la répression interne en Russie et l'attitude agressive du pouvoir de Vladimir Poutine sur le plan extérieur, mais le gouvernement Scholz entend maintenir ouverte la voie du dialogue et de la coopération. Depuis sa nomination à la tête de l'Auswärtiges Amt, Annalena Baerbock s'est efforcée de promouvoir cette ligne, mettant en garde contre les conséquences "politiques et économiques massives" d'une nouvelle ingérence russe en Ukraine, affichant sa solidarité avec ce pays, tout en refusant la livraison d'armes ("une nouvelle escalade militaire n'apporterait pas de sécurité supplémentaire à l'Ukraine"), comme elle l’a répété le 17 janvier à Kiev. Le lendemain, à Moscou, elle a souligné son attachement au dialogue avec la Russie et plaidé, sans obtenir de réponse positive de son homologue Lavrov, pour une nouvelle réunion en format "Normandie" (Allemagne, France, Russie, Ukraine). S'agissant de Nord Stream 2, Annalena Baerbock a souligné que le projet devait respecter le droit européen et rappelé que la grande coalition, en accord avec l'administration Biden, avait prévenu que "l'utilisation de l'énergie comme arme" aurait des conséquences très sérieuses.

"Sur le plan géopolitique, Nord Stream 2 était une erreur", a admis Robert Habeck, ministre fédéral de l'Économie, qui a réitéré l'avertissement de sa collègue ("une nouvelle violation de l'intégrité territoriale de l'Ukraine et une escalade ne resteraient pas sans conséquences"), marquant qu’aucune option n’était exclue. Le FDP est également sur une ligne de fermeté. 

"Sur le plan géopolitique, Nord Stream 2 était une erreur", a admis Robert Habeck, ministre fédéral de l'Économie.

Présidente de la Commission de la défense du Bundestag, Marie-Agnès Strack-Zimmermann considère que les Occidentaux ne devraient pas négocier sous la menace, elle juge impraticable, dans les circonstances présentes, l’exploitation de Nord Stream 2 et invite à réfléchir à la livraison d’armes défensives à l’Ukraine, prise de position contestée, y compris dans son parti. La ministre de la Défense social-démocrate a également tenu des propos fermes à l'égard de la Russie. Pour son premier déplacement officiel à l'étranger, Christine Lambrecht s'est rendue en Lituanie, où elle a admis "comprendre très bien les inquiétudes des Ukrainiens" et déclaré sans ambiguïté que "la Russie est l'agresseur". "Aujourd'hui, nous devons cibler Poutine et son entourage. Les responsables d'une agression doivent en subir personnellement les conséquences, par exemple ne plus pouvoir voyager pour faire leur shopping à Paris sur les Champs-Elysées". 

Longtemps, le chancelier Scholz s'en est tenu à des propos généraux. Lors d'un premier contact, téléphonique, avec le Président russe, le 21 décembre 2021, il a "fait part de ses préoccupations" sur le renforcement de la présence militaire russe à proximité de l'Ukraine, a évoqué la "nécessité urgente d'une désescalade" et de progrès dans les négociations en format "Normandie" (des consultations ont réuni, début janvier, à Moscou son conseiller diplomatique, Jens Plötner, et ses homologues, français, russe et ukrainien). Dans son allocution du Nouvel an, Olaf Scholz a mentionné tout le prix qu'il attache au principe de l'inviolabilité des frontières. Compte tenu de son histoire, la nouvelle Ostpolitik de l’Allemagne ne pouvait qu'être européenne. Au Bundestag, le 12 janvier, Olaf Scholz n'a pas confirmé les affirmations du tabloïd Bild qui lui prêtait l'intention de rencontrer rapidement Vladimir Poutine pour donner un "nouveau départ" à la relation Berlin-Moscou. Il a aussi répété à plusieurs reprises que Nord Stream 2 est "un projet économique" dont le sort devait être décidé "de manière totalement apolitique par une agence en Allemagne". Recevant le 18 janvier le secrétaire général de l’OTAN, Olaf Scholz a durci son discours. Admettant qu’en cas de nouvelle agression russe contre Kiev, toutes les options seraient sur la table, il s’est référé lui aussi à la déclaration germano-américaine du 21 juillet 2021, par laquelle le gouvernement de grande coalition (auquel il appartenait) s’engageait à prendre des mesures, y compris des sanctions, si la Russie utilisait l’énergie comme arme contre Kiev.

Un SPD qui apparaît divisé, à la différence de ses deux partenaires de coalition

Dans le débat, récurrent en Allemagne, qui oppose Russlandversteher et Russlandkritiker, Olaf Scholz ne démontre pas de sympathie particulière envers le Kremlin. Tout en ayant plaidé pendant la campagne électorale en faveur d'une "nouvelle Ostpolitik" et du maintien du dialogue avec "des gouvernements très différents du nôtre", il apparaît, sur cette question également, proche d'Angela Merkel. L’Ostpolitik, inscrite dans l'ADN du SPD, est associée à deux personnalités tutélaires, Willy Brandt et Helmut Schmidt. Mais la figure du premier chancelier social-démocrate de l’histoire de la RFA, incarnation du dialogue avec Moscou, est dominante au sein du SPD, par rapport à celle d’un Helmut Schmidt qui s’était montré ferme lors de la crise des euromissiles, même si, tardivement, il avait manifesté une certaine compréhension à l’égard de la Russie de Poutine. 

Aujourd’hui, les sociaux-démocrates apparaissent divisés. Ceux qui, comme Michael Roth, le nouveau président de la Commission des affaires étrangères du Bundestag, entendent contrer les menaces et les manœuvres de déstabilisation russes s’opposent à ceux qui continuent de croire aux vertus du "Wandel durch Handel" et qui, à l'instar du Président Steinmeier, estiment que "les liens énergétiques sont presque le dernier pont entre la Russie et l'Europe". Ainsi, le secrétaire général du SPD appelle les Verts à ne pas remettre en cause l'avenir de Nord Stream 2 : "Notre palette d'instruments diplomatiques offre heureusement plus de possibilités que la simple fermeture d'un gazoduc".

Du côté russe comme du côté ukrainien, certains acteurs poussent au conflit. [...] "L'encerclement" que dénonce Moscou n'existe pas.

Dans un entretien au quotidien alternatif Tageszeitung (taz), le chef du groupe parlementaire social-démocrate au Bundestag fait un exposé tout en nuances de la situation. Certes, la responsabilité de l'escalade actuelle incombe d'abord au régime russe, qui attise les tensions à l'extérieur en vue d'une mobilisation interne, mais l'Ukraine n'a pas accordé au Donbass l'autonomie prévue dans les accords de Minsk, note Rolf Mützenich. Du côté russe comme du côté ukrainien, certains acteurs poussent au conflit, juge-t-il. "L'encerclement" que dénonce Moscou n'existe pas. 

On peut cependant comprendre son analyse de la menace, compte tenu du déséquilibre des potentiels militaires et du déploiement, en Pologne et en Roumanie, d'éléments du système anti-missiles de l'OTAN. Alors que le contrat de coalition promet une meilleure coordination en matière diplomatique ("la politique extérieure de l'Allemagne doit être cohérente ('aus einem Guss') et élaborer des stratégies communes interministérielles"), on a assisté à un début de polémique entre Rolf Mützenich et les Verts, le premier revendiquant pour la chancellerie fédérale la conduite de la politique étrangère, propos qu'il a tempérés dans son entretien à la taz

Une crise ouverte entre la Russie et l'Occident mettrait à mal ce fragile équilibre au sein de la coalition "Ampel", en particulier si la confrontation revêtait une dimension militaire. On peut alors s'attendre à de vives discussions, notamment au sein du SPD. L'exploitation de Nord Stream 2 serait probablement repoussée sine die ("Si la Russie attaque l’Ukraine, il n’y aura pas de Nord Stream 2", admet l’ancien ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel), ce qui aurait un impact sur le programme ambitieux que vient de présenter Robert Habeck, pour assurer la transition énergétique - la priorité des Verts -, qui implique le recours au gaz pour une longue période. Pour conjurer ces menaces, Olaf Scholz mise sur la poursuite du dialogue, même si les efforts diplomatiques n’ont à ce stade pas produit de résultat tangible. La prestation d’Annalena Baerbock à Moscou, face à un Sergueï Lavrov très expérimenté a été jugée réussie, mais elle n’a pas obtenu de date pour une nouvelle réunion du groupe "Normandie", son homologue russe la conditionnant à la mise en œuvre par Kiev des engagements pris en 2019 lors du sommet de Paris. Dans sa composition actuelle, cette enceinte ne semble plus intéresser le Kremlin, le ministre russe s’est toutefois exprimé positivement sur une éventuelle participation des États-Unis à ce format, qui aurait pour conséquence probable de marginaliser le rôle des Européens. Le conflit du Donbass n'a pas conféré à la diplomatie russe le levier qu'elle escomptait pour peser sur la politique ukrainienne, "l'ultimatum" aux Occidentaux a pour objet de traiter non pas la seule question du statut des régions irrédentistes, mais celle du statut de l'Ukraine dans son ensemble.
 

 

Copyright : MAXIM SHEMETOV / POOL / AFP

 

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