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Le pari taliban de la Chine pour assurer la protection de ses ressortissants 

Analyses - 3 Septembre 2021

L’évacuation des ressortissants étrangers d’Afghanistan s’est achevée le 31 août, dans des conditions de sécurité difficiles, marquées par un attentat meurtrier. Si la Chine, qui avait effectué son opération de rapatriement un mois plus tôt, n’a pas eu à subir cette séquence, la sécurité des ressortissants chinois en Afghanistan et dans la région sera un facteur déterminant de l’avenir de ses relations avec les Talibans au pouvoir.

Au cours des dernières années, l’Afghanistan a joué un rôle crucial dans l’élaboration de la politique menée par la Chine pour protéger ses ressortissants à l’étranger, politique que nous analysions dans un livre publié en 2015. La mort de onze Chinois dans une attaque à Kunduz en 2004 avait alors fait office de tournant. Depuis cet incident et d’autres de même nature, Pékin a fait de la sécurité de ses ressortissants à l’étranger une priorité, notamment en obtenant des engagements de la part des pays concernés ou en menant des évacuations. Le rapatriement de ses ressortissants d’Afghanistan cet été est ainsi la dix-huitième opération de ce type menée par la Chine depuis 2006. La plupart ont été effectuées par des moyens civils - par ferry ou charter. La Chine a toutefois mobilisé l’Armée populaire de libération par deux fois : en Libye, en 2011, avec l’implication de l’armée de l’air et de la marine, et au Yémen, en 2015, où la marine a pris en charge l’essentiel des opérations. L’échelle de l’évacuation libyenne, avec 36 000 ressortissants alors exfiltrés, est aujourd’hui sans équivalent, mais ces opérations constituent désormais la réponse chinoise standard à des crises sécuritaires à l’étranger. 

Sur le plan diplomatique, l’enjeu de protection des intérêts de la Chine lors de changements de régimes a transformé son approche traditionnelle de la non-ingérence. Auparavant, la Chine privilégiait jusqu'au bout les relations bilatérales de gouvernement à gouvernement, avec de très rares contacts avec les forces d'opposition, ce qui rendait la défense de ses intérêts vulnérable en cas de transition brutale. Ces dix dernières années, la diplomatie chinoise a progressivement gagné en anticipation et en souplesse, se rapprochant volontiers des forces d’opposition pour se prémunir contre les aléas propres aux changements de régime. Le dossier afghan l’a de nouveau démontré. La rencontre du 28 juin dernier entre le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi et le président de la Commission politique des Talibans afghans, le Mollah Abdul Ghani Baradar, appelé à jouer un rôle central dans un gouvernement mené par les Talibans, est le point culminant des efforts diplomatiques de la Chine vis-à-vis du mouvement islamiste. 

À ce moment-là, les États-Unis considéraient encore qu’il était impossible que les Talibans prennent le pouvoir si rapidement. Lorsque le Mollah Baradar est reçu en Chine, en juin dernier, Wang Yi obtient des Talibans la garantie qu’ils ne "laisseront jamais une quelconque force utiliser le territoire afghan pour fomenter des actions contre la Chine". Le dirigeant taliban indique quant à lui qu’il espère que la Chine puisse "jouer un rôle plus important dans les efforts de reconstruction et de développement économiques à venir", promettant de créer un "environnement d’investissement favorable". 

Rapatrier ses ressortissants à temps 

La Chine a montré la même capacité d’anticipation en matière de protection de ses ressortissants. Le 21 juin, une semaine avant la réunion entre Wang Yi et les Talibans, le ministre des Affaires étrangères appelle alors tous ses compatriotes en Afghanistan à quitter le pays. Le 2 juillet, un vol charter décolle de Kaboul, évacuant 210 citoyens chinois vers Wuhan. En 2011, les Chinois évacués de Libye avaient été célébrés à leur retour au pays comme un glorieux succès de politique étrangère, symbolisant l’efficacité de la Chine et son statut de grande puissance. Cette fois, les médias chinois sont restés plutôt discrets sur un sujet sensible qui touche à la sécurité du Xinjiang, tout en soulignant malgré tout les cas de Covid-19 importés par les rapatriés. 

Les membres de l’équipage du vol avaient, selon les médias, été choisis parmi "des cadres du parti présentant un haut niveau de conscience politique". L’avion a dû stationner une journée entière sur le tarmac pour attendre les 70 citoyens chinois qui rencontraient des difficultés à rejoindre la capitale ; ce fut là une péripétie complexe et risquée, mais avec un degré de dangerosité moindre comparé aux évacuations menées au mois d’août, conduites sous la menace constante d’attaques terroristes de grande ampleur de la part de la branche afghane de l’État islamique. 

À l’inverse de nombreux pays occidentaux, il semble que la Chine n’a procédé à aucune expatriation d’Afghans ayant travaillé pour ses intérêts, ou dans une perspective humanitaire. L’histoire récente suggère que les médias chinois se seraient saisis de telles évacuations pour souligner la bienveillance de la puissance chinoise. Ce fut le cas en 2015 au Yémen, lorsque la marine chinoise avait évacué des ressortissants étrangers, y compris des citoyens allemands et pakistanais, les médias chinois présentant alors la puissance navale chinoise comme un bien public mondial. 

Mais si la Chine n’a pas cherché à évacuer de ressortissants afghans avant la prise de Kaboul, ce n’est pas seulement parce que la prise de la capitale par les Talibans n’était pas encore écrite, mais aussi par souci de cohérence avec l’approche chinoise à l’égard des Talibans, qui consiste à accorder du crédit à leur promesse de former "un gouvernement ouvert et inclusif pour l’Afghanistan et de prendre des actions responsables afin de protéger la sécurité des citoyens afghans et des missions diplomatiques étrangères". Par conséquent, l’ambassade chinoise fonctionne toujours, démontrant la confiance, au moins relative, que Pékin place dans les garanties obtenues des Talibans en matière de sécurité. Le nombre exact de citoyens chinois toujours en Afghanistan n’est pas connu, mais le ministère évoque une "présence composée d’individus restés de leur propre chef".

Les événements en Afghanistan confirment que la Chine a, depuis 2011 et la Libye, un bilan solide en matière de protection de ses ressortissants. 

Malgré une couverture médiatique dans l’ensemble discrète, quelques médias et comptes sur les réseaux sociaux se sont rétrospectivement réjouis du fait qu’en agissant plus vite que la plupart des pays occidentaux, la Chine ne se soit pas fait piéger dans le chaos de l’aéroport de Kaboul. Les références au blockbuster chinois Wolf Warrior II et son récit d’une évacuation musclée de civils chinois depuis un pays en guerre ont fleuri, amenant à la conclusion selon laquelle "Vous pouvez toujours faire confiance à la mère patrie". 

Les événements en Afghanistan confirment que la Chine a, depuis 2011 et la Libye, un bilan solide en matière de protection de ses ressortissants. Alors que les risques de violence sont loin d’avoir disparu, l’ambassadeur chinois poursuit le dialogue avec les dirigeants talibans pour obtenir des garanties crédibles quant à la sécurité des diplomates et du personnel chinois. 

Pas d’investissement sans garanties sécuritaires 

De nombreuses analyses soulignent aujourd’hui combien la Chine pourrait chercher à inclure l’Afghanistan dans ses nouvelles routes de la soie et y investir massivement ; il n’est à ce titre pas inutile de rappeler l’histoire récente de ses investissements dans le pays. Avant le retour au pouvoir des Talibans, la situation sécuritaire du pays avait déjà été à l’origine de la décision prise par trois entreprises chinoises - la Metallurgical Corporation of China, la Jiangxi Copper Corporation, et la China National Petroleum Corporation - de geler les deux plus grands projets d’investissement en Afghanistan : la mine de cuivre Mes Aynak, et un projet d’exploitation pétrolière dans le bassin d’Amou-Daria. Au moment du lancement de ces projets au tournant de la décennie 2010, la Chine a été accusée de profiter de la sécurité offerte par le déploiement militaire occidental. C’était l’époque de la stratégie AfPak de l’administration Obama, qui cherchait en particulier à impliquer la Chine dans la stabilisation de l’Afghanistan en tant que partenaire. La coopération entre la Chine, les États-Unis et leurs partenaires européens n’a cependant jamais pris son envol, restant cantonnée à quelques initiatives mineures et symboliques. Dans le même temps, les risques pour les ressortissants chinois vivant en Afghanistan ont atteint un niveau tel que leur nombre a drastiquement diminué - d’environ 1 000 en 2009 à moins de 400 en 2015. En 2012, la mine de Mes Aynak a été la cible d’une attaque à la roquette tandis que ses travailleurs faisaient l’objet de plusieurs menaces d’enlèvement. 

À en juger par les contacts étroits déjà établis, la Chine devrait être l’un des premiers pays à reconnaître un nouveau gouvernement taliban. Le pays avait pourtant été le dernier membre du Conseil de sécurité à reconnaître les nouveaux gouvernements dans d’autres cas de changements de régimes, comme en Libye, en 2011, où Pékin avait eu du mal à nouer des liens avec les nouveaux maîtres du pays et ainsi perdu contrats et opportunités. 

La capacité des Talibans à tenir leurs engagements envers la Chine déterminera la participation de cette dernière à la reconstruction de l’Afghanistan. 

La stratégie consistant à exiger du nouveau régime que la sécurité de ses ressortissants soit assurée n’est pas nouvelle. Pékin l’avait déjà employée, sans reconnaître le gouvernement taliban, avant que le 11 septembre ne vienne tout bouleverser. À la fin des années 1990, la Chine s’est appuyée sur le Pakistan afin d’obtenir des Talibans qu’ils bloquent toute activité hostile à Pékin et qu’ils aident à surveiller les militants ouïghours. Les garanties demandées au Mollah Baradar en juillet sont similaires. 

Les Talibans peuvent-ils être à la hauteur de leurs promesses ? 

La capacité des Talibans à tenir leurs engagements envers la Chine déterminera la participation de cette dernière à la reconstruction de l’Afghanistan. Trois questions subsidiaires, particulièrement épineuses, demeurent : les limites de l’influence pakistanaise sur les décisions à venir en Afghanistan, la possibilité que les Talibans mettent davantage l’accent sur le contrôle de l’influence chinoise sur la société afghane que sur le besoin d’infrastructure, "à la nord-coréenne", et la question de savoir si certaines franges des Talibans ne chercheront pas à cautionner, voire à mener des actions hostiles contre la Chine en raison de son traitement des Ouïghours au Xinjiang.

Au Pakistan, pays le plus meurtrier et le plus dangereux pour les ressortissants chinois au cours des vingt dernières années, l’insécurité était auparavant un frein important aux projets économiques chinois. La décision prise par le Président Xi Jinping de déployer la "Belt and Road Initiative" dans le pays a changé la donne : le gouvernement pakistanais s’est engagé à offrir en retour une protection spéciale aux travailleurs et au personnel chinois, menant à la création en 2016 d’un régiment de sécurité particulier composé de 9 000 soldats pakistanais et de 6 000 troupes paramilitaires déployés sur les ports, routes et projet hydrauliques. Cependant, cette protection n’a pas toujours été un succès. Plusieurs attaques ont ainsi ciblé des ressortissants chinois ces dernières années. La Chine tentera peut-être de convaincre les Talibans de s’inspirer cette approche et de se doter d’une "unité talibane spéciale" afin de protéger les intérêts chinois, s’ils grandissent et s’accompagnent d’un afflux d’ingénieurs et d’ouvriers. Ce serait alors un chaînon important dans la couverture des nouvelles routes de la soie par la Chine. 

Jusque-là, la manière dont les événements se sont déroulés pour la Chine en Afghanistan souligne les bénéfices de la prudence et de l’anticipation. Si d’aventure elle réussit à s’assurer que les Talibans protègent ses ressortissants et ses investissements et s’abstiennent de soutenir des mouvances djihadistes en Chine et les Ouïghours en général, la Chine pourrait sortir gagnante de la fondation d’un émirat islamique à sa frontière. Un tel dénouement est loin d’être certain, mais c’est celui auquel elle œuvre aujourd’hui. 

 

Avec l'aimable autorisation du German Marshall Fund (publié le 26/08/2021)

 

Copyright : WU HONG / POOL / AFP

 

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