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[Le monde vu d'ailleurs] Peut-on faire la paix avec Poutine ?

Analyses - 1 Décembre 2022

Tous les quinze jours, Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères, nous propose un regard décalé sur l’actualité internationale. Nourris d'une grande variété de sources officielles, médiatiques et universitaires, ses décryptages synthétisent les grands enjeux du moment et nous invitent à poursuivre la réflexion en compagnie des meilleurs experts étrangers. Cette semaine, les possibilités de négociation avec Poutine.

Loin d’accroître la marge de manœuvre du Kremlin, la multiplicité des raisons invoquées par Vladimir Poutine pour justifier l'invasion de l'Ukraine ne permet pas de mobiliser la population derrière son armée, dont l'incapacité à emporter la décision sur le terrain conduit le président russe à poursuivre la guerre, consubstantielle à son régime.

L'ambiguïté du discours de Poutine nuit à l'adhésion de l'opinion 

Depuis longtemps, le Président russe fustige un projet d'élargissement de l'OTAN jusqu'aux frontières de la Russie. Plus récemment, il a attribué à l'Occident une volonté de transformer l’Ukraine en "anti-Russie", l’accusant de faire peser une "menace existentielle", d'ordre civilisationnel, sur son pays. Il nie l'existence d’une nation ukrainienne et, en 2022, comme en 2014 (et en 2008 en Géorgie) évoque un prétendu "génocide" dont seraient victimes les populations russophones. À la veille de l'invasion de l'Ukraine, il déclare que les objectifs de "l'opération militaire spéciale"  sont la "dénazification" et la "démilitarisation" de l'Ukraine, avant de se poser en "rassembleur des terres russes" et d’esquisser une comparaison avec Pierre le Grand. Les propagandistes proches du pouvoir évoquent une "dé-ukrainisation", voire la "désatanisation" de l'Ukraine. Autres signes de la difficulté à formuler un narratif convainquant sur la guerre qu'il mène en Ukraine, non seulement Vladimir Poutine évite autant que possible d'en parler, mais il a repoussé sine die les deux rendez-vous annuels incontournables de ses présidences que sont la "ligne directe" avec la population et l’adresse à l’Assemblée fédérale. 

L'absence d'argumentaire clair au début de "l'opération militaire spéciale" n'est pas surprenante, le Kremlin escomptant alors qu’elle serait achevée en quelques jours. Mais, au fil des mois et des revers, cette question des buts de guerre reste sans réponse. Certes, ces ambiguïtés laissent au Kremlin une marge de manœuvre pour décider de son attitude et définir ce qui constitue une victoire ou une défaite, mais le flou entretenu sur ses objectifs ne permet pas de convaincre la population du bien-fondé de la cause défendue en Ukraine et les militaires engagés sur le terrain de sacrifier leur vie. À juste titre, le Kremlin, qui a assis son pouvoir sur la dépolitisation de la société, a redouté les effets de la mobilisation, même "partielle", décidée en septembre, qui a fait entrer la guerre dans tous les foyers russes. Les déconvenues de son armée conduisent Poutine à rester en retrait et à en faire porter la responsabilité au ministère de la Défense et à l'état-major. Le Kremlin semble néanmoins prendre conscience de cet impératif d'une adhésion de l'opinion. En charge des territoires occupés au sein de l'administration présidentielle, Sergueï Kirienko a estimé que la Russie pouvait l'emporter, à condition que la "guerre devienne véritablement populaire".

La guerre met à mal le narratif du Kremlin

La population ukrainienne s'est, elle, massivement rangée derrière son gouvernement, la conscience nationale ukrainienne s'est affirmée, la performance de l’armée ukrainienne est nettement supérieure à celle de l’armée russe. Non seulement le camp occidental a fait preuve de cohésion et aidé l'Ukraine, mais de nouveaux pays (Suède, Finlande) ont décidé de rejoindre l'OTAN. Le révisionnisme de Poutine inquiète jusqu’à ses alliés de "l'étranger proche" (Kazakhstan). Autant d'éléments susceptibles d’alimenter un dossier à charge contre Poutine, mentionnés dans le réquisitoire récent dressé par le général Leonid Ivachov, figure de la mouvance nationaliste qui, dès janvier, avait mis en garde le Kremlin contre une intervention en Ukraine. Le concept de souveraineté, au cœur de l'idéologie poutinienne, est aussi malmené par la guerre en Ukraine.

Le concept de souveraineté, au cœur de l'idéologie poutinienne, est aussi malmené par la guerre en Ukraine. 

La Russie ne contrôle que partiellement les régions annexées fin septembre, mais leur sort ne peut faire l'objet de négociations, la constitution russe, amendée en 2020, interdit (art. 67. §2.1) les "actions" et les "appels" visant à "l'aliénation d'une partie du territoire russe". Le monopole de la violence légitime de l'État est battu en brèche par l'officialisation du rôle de la milice Wagner (alors que les sociétés militaires privées n'ont pas d'existence légale en Russie) et l'envoi d'unités tchétchènes autonomes sur le front ukrainien.

Cette fragmentation des services de sécurité est pour Vladimir Poutine un moyen de se prémunir contre un putsch. L'instrumentalisation de la "grande guerre patriotique", à laquelle se livre le Kremlin - le terme de "guerre populaire", utilisé par Sergueï Kirienko, est emprunté au lexique de la seconde guerre mondiale - risque de détruire le principal ciment de la société russe, estime l’historien Ivan Kurilla.

À ce stade, la population russe ne remet pas en cause, dans sa majorité, l'intervention armée en Ukraine, qui crée toutefois un trouble au sein des élites russes. Depuis le 24 février, "V. Poutine et son entourage s'emploient à se convaincre et à convaincre les autres que l'invasion n'était pas une erreur", analyse le politologue Maxim Trudoljubov. Le retrait de Kharkiv et, récemment, de Kherson suscite des interrogations, y compris dans la mouvance nationaliste, comme chez les "bloggers militaires", rapporte Tatiana Stanovaya. Les différents groupes proches du pouvoir donnent un sens différent à la défaite. Pour les militaires, elle signifie une succession de revers sur le champ de bataille, les ultra-nationalistes l'associent à la survie de "l'anti-Russie" (l'Ukraine), les Siloviki y voient un échec de la confrontation avec l'Occident, pour d'autres membres de l'élite, elle est synonyme de mise en cause de leur sécurité personnelle et politique. Mais tous s'accordent à juger inacceptable un retour à la ligne de contact antérieure au 24 février, qui non seulement marquerait la fin de l'influence russe en Ukraine, mais entérinerait une "nouvelle réalité géopolitique humiliante pour Moscou". Pour les élites russes, il ne s'agit pas d'une "guerre expansionniste", il y va de "leur survie", explique la politologue. Vladimir Poutine reste quant à lui convaincu, d'après Tatiana Stanovaya, qu'il n'a d'autre choix que de poursuivre ses attaques contre une Ukraine qui, tôt ou tard, s'effondrera, l'objectif du Kremlin, rappelle Tatiana Stanovaya, reste "la capitulation de Kiev" et la reconnaissance des territoires annexés en Ukraine.

Un régime en voie de radicalisation

La confrontation avec l'Ukraine a eu pour effet de radicaliser la scène politique russe, à l’exemple de l'évolution de responsables à la réputation libérale comme l'ex-Président Medvedev et l'ancien premier ministre Kirienko. 

L'opposition démocratique a été décimée, ses représentants sont en prison ou en exil, des clivages existent en son sein. Des responsables radicaux comme le secrétaire du conseil de sécurité, Nikolaï Patrouchev, et le leader tchétchène Ramzan Kadyrov plaident pour une mobilisation idéologique, militaire et économique totale. Une personnalité jusque-là marginale comme Evgeny Prigogine est désormais au centre du jeu politique.

L'opposition démocratique a été décimée, ses représentants sont en prison ou en exil, des clivages existent en son sein.

Au sein de l'élite, beaucoup craignent toute forme de négociation sur l'Ukraine, qui provoquerait le départ de V. Poutine, braderait les intérêts russes et pourrait ouvrir la voie à des poursuites pénales à leur encontre. En mettant sur pied, mi-octobre, un "conseil de coordination", dirigé par le premier ministre M. Michoustine, Poutine tente non seulement d'éviter une mainmise totale des Siloviki sur les décisions, il prend également soin d'associer à l'effort de guerre les technocrates de son équipe, qui tentaient de se maintenir à l'écart du conflit. 

Les crises auxquelles Vladimir Poutine a été confronté (Tchétchénie, révolution "orange" en Ukraine, élections truquées de 2011-12, guerre de 2014 avec l'Ukraine) l'ont à chaque fois conduit à accentuer le caractère autoritaire de son régime, notamment lorsque ses services de sécurité ont été mis en échec (prise d'otages au théâtre de la Dubrovka en 2002 et à l'école de Beslan en 2004), rappelle le politologue Kirill Rogov. Pour éviter les questions sur les raisons réelles de l'entrée en guerre contre l'Ukraine et sur le coût humain, politique et économique croissant de ce conflit, la meilleure option est de poursuivre les hostilités et d'intensifier les attaques contre la population civile ukrainienne, en misant sur une résilience des Russes supérieure à celle des Ukrainiens et des Occidentaux. "Pour rester au pouvoir, Poutine a besoin de rester en guerre", résume Lawrence Freedman, il est protégé par le sentiment patriotique de la nation en danger, qui justifie la censure et la répression de toute dissidence. "A défaut d'une intervention divine, il n'y a pas de voie réaliste pour mettre un terme rapidement au conflit", conclut Leonid Bershidsky. "Il n'y aura pas de paix durable en Europe tant que Poutine sera au Kremlin", affirment aussi bien l'historien britannique Timothy Garton Ash que le politologue allemand Ralf Fücks.

Comment les Russes peuvent-ils renoncer à leur statut de victimes ?

Il est naïf de penser qu'une pression diplomatique accrue et des sanctions supplémentaires provoqueront un changement de la politique russe et qu'une démocratie libérale émergera des décombres du régime de Vladimir Poutine, estime Leonid Bershidsky. Les Russes ont besoin d'une perspective - comparable à celle que les Alliés ont ouverte à l'Allemagne et au Japon après 1945 - qui puisse les convaincre que leur pays fait partie de l'Occident et qu'il n'est pas condamné à la défaite perpétuelle. 

Il est naïf de penser qu'une pression diplomatique accrue et des sanctions supplémentaires provoqueront un changement de la politique russe.

Pour transformer la mouvance "réaliste" qui existe au sein du pouvoir russe en un "parti de la paix", affirme aussi Tatiana Stanovaya, l'Occident doit marquer clairement que le retour de la paix ne se traduira pas pour Moscou par une "défaite stratégique ou par l'effondrement de l'État". Parallèlement aux négociations russo-ukrainiennes devrait s'engager, selon la politologue, un dialogue stratégique Moscou-Washington afin d’apporter des assurances sur l'intégrité de l'État russe et sur le fait que les garanties de sécurité apportées à Kiev ne s'inscrivent pas dans un "projet antirusse".

Pour éviter qu'à l'instar de l'Allemagne des années 1930, la Russie ne soit taraudée par l'humiliation et le ressentiment, et que soit enfin surmontée la "catastrophe russe" - synonyme de dégradation intellectuelle et morale, d'oubli des valeurs de liberté, de culte de la force et de prédominance du sentiment impérial - celle-ci doit, à l'instar de la RFA, être intégrée dans les normes et structures occidentales, plaide aussi l'économiste libéral Vladislav Inozemtsev

Cela dit, rappelle Leonid Bershidsky, la démocratisation de l'Allemagne et du Japon a réussi, parce qu'en 1945 ces pays ont été occupés et démilitarisés. D'après Timothy Garton Ash, la "pire chose que nous puissions faire c'est de pousser à des négociations de paix avec Vladimir Poutine, la meilleure chose à faire pour la paix c'est d'accroître notre soutien militaire, économique et humanitaire à l'Ukraine, afin qu'elle soit, un jour, en mesure de négocier en position de force". Si la Russie devait conserver les territoires qu'elle occupe actuellement, Vladimir Poutine pourrait se prévaloir d'avoir partiellement restauré la Novorossia de Catherine II et accréditer l'idée que "l'agression armée paie". Depuis le début de la "mobilisation partielle", les livres sur l'Allemagne nazie connaissent un véritable engouement, note Ivan Kurilla, signe, d’après lui, d'un intérêt nouveau du public russe pour le sort des Allemands sous le III Reich, qui "commencent à s'identifier à leurs anciens ennemis", ce qui remet en cause le récit officiel véhiculé depuis des décennies. Ces experts s'accordent cependant à penser que la voie qui mènera les Russes, comme les Allemands après 1945, à se reconnaître, non plus comme victimes mais comme coupables de crimes, sera longue et difficile. "Dans les années 1990, la Russie a tenté d'éliminer par elle-même les conséquences du stalinisme - et a échoué", observe Leonid Bershidsky. Une "défaite de la Russie en Ukraine est une condition nécessaire, mais pas suffisante pour un renouveau", souligne Ralf Fücks. Un travail de mémoire douloureux sur l'histoire russe, faite de violences à l'intérieur et hors des frontières, est nécessaire, selon lui, de même que le développement d'une conscience citoyenne sur les droits et devoirs, la réforme du système carcéral et de l'armée, aujourd'hui incubateurs de violence. En Russie, rappelle l'ancien président de la fondation Heinrich Böll, les défaites militaires ont souvent engendré réformes et révolutions. 

 

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