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[Le monde vu d'ailleurs] Mobilisation, annexions : où va le régime russe ? 

Analyses - 6 Octobre 2022

Tous les quinze jours, Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères, nous propose un regard décalé sur l’actualité internationale. Nourris d'une grande variété de sources officielles, médiatiques et universitaires, ses décryptages synthétisent les grands enjeux du moment et nous invitent à poursuivre la réflexion en compagnie des meilleurs experts étrangers. Cette semaine, l'évolution de la politique interne de la Russie suite à la mobilisation partielle annoncée par Poutine et les référendums d’annexion qui ont suivi. 

Tenu en échec en Ukraine, le Président russe s'est engagé dans une escalade en faisant de l'Occident un ennemi irréductible et en prenant des décisions (mobilisation, annexion), qui remettent en cause les pactes tacites conclus avec la population et les élites russes. 

"L'ordre européen issu de la seconde guerre mondiale est détruit", s’alarme le FT au lendemain de l’annexion des quatre régions séparatistes de l’est de l'Ukraine. Le 30 septembre marque "un tournant historique", cette date est "beaucoup plus importante que la réintégration de la Crimée au sein de la Russie", se félicite pour sa part Alexander Douguine. "Comme l'a laissé entendre Poutine dans son discours historique", écrit le théoricien néo-eurasiste, "il est évident pour chacun que Moscou pose désormais la question des accords de Belovejsk (qui ont signé la fin de l'URSS en 1991), nous allons réviser toute l'histoire post-soviétique de la Russie, et donc, du monde".

L’ennemi c’est l’Occident 

Bien que le Kremlin se refuse toujours à employer le mot "guerre", la mobilisation "partielle" de l'armée russe, décrétée le 21 septembre, marque un seuil dans le conflit russo-ukrainien et dans la position du Kremlin. Pour justifier une option qu'il avait écartée jusque-là, Vladimir Poutine ne s'étend guère, dans son allocution télévisée sur la situation militaire dans le Donbass et sur les revers subis par son armée, il évoque en revanche longuement "la nécessité de prendre des mesures urgentes pour défendre la souveraineté, la sécurité et l’intégrité territoriale de la Russie. Le chef de l’État russe évoque, sans plus de précisions, des "déclarations de hauts responsables de grands États membres de l'OTAN", qui auraient jugé licite l'emploi contre la Russie d'armes de destruction massive. Les conditions chaotiques dans lesquelles l'ordre de mobilisation a été exécuté par le ministère de la Défense et les gouverneurs traduisent une absence de planification préalable et donnent une piètre image de l'armée russe. Cette mobilisation a aussi suscité des protestations dans plusieurs dizaines de villes de Russie, non seulement dans les grandes métropoles comme Moscou et Saint Pétersbourg, mais aussi dans les républiques périphériques comme le Daghestan; elle a provoqué le départ de Russie de plusieurs centaines de milliers de Russes redoutant d’être envoyés sur le front ukrainien, qui s'ajoute à l'exode enregistré en février/mars lors du déclenchement de "l’opération militaire spéciale". 

La dénonciation du "colonialisme" occidental prend une importance inédite dans son propos, pour tenter de gagner les pays du "sud" à sa cause.

Dans son intervention devant l'Assemblée fédérale, le 30 septembre, Vladimir Poutine justifie l’annexion des régions ukrainiennes en ayant recours à son narratif traditionnel, notamment au thème de la victimisation (les Russes séparés de la mère-patrie après l'écroulement de l'URSS). Il mentionne brièvement des arguments juridiques, le "génocide" dont auraient été victimes les populations du Donbass et le droit à l’autodétermination des peuples. Mais ce sont le révisionnisme, assumé sans complexe, et la vigueur des attaques contre l'Occident qui retiennent particulièrement l'attention. 

Le 18 mars 2014, devant cet auditoire, le Président russe avait exposé des arguments similaires pour justifier l'annexion de la Crimée, mais seulement le tiers de son discours était consacré à dénoncer l’attitude occidentale.

Cette année, les trois-quarts de l'allocution y sont dévolus, des accusations très graves sont portées contre l'Occident, qui aurait "toujours rêvé"de "détruire la Russie", de "créer la discorde entre ses peuples, de les condamner à la pauvreté et à l’extinction". La confrontation actuelle est présentée comme une guerre menée contre "l'État-civilisation" qu’est la Russie, dont la culture et les traditions sont exposées, selon lui, à une "menace directe". La dénonciation du "colonialisme" occidental prend une importance inédite dans son propos, pour tenter de gagner les pays du "sud" à sa cause. Cette diatribe s'accompagne de menaces à peine voilées sur le recours possible à l’arme nucléaire, Poutine estimant que la destruction des villes d'Hiroshima et de Nagasaki a "créé un précédent". Alors qu’en 2014, l'annexion de la Crimée avait suscité une indéniable ferveur populaire, que reflétaient les réactions de l’establishment russe, réuni dans l'imposante salle Saint-Georges du Kremlin, cette fois, l'opinion et l'élite russes ne manifestent aucun enthousiasme au rattachement des entités séparatistes ukrainiennes, peu d'applaudissements ont ponctué le discours du chef de l'État.

Le changement de paradigme du système Poutine

En décidant, de manière précipitée, la mobilisation et l'annexion de nouvelles terres ukrainiennes, le Kremlin espère reprendre l'initiative, politique et militaire, et sanctuariser les régions désormais incluses dans la fédération de Russie, ce qui ne dissuade pas Kiev de poursuivre sa contre-offensive, comme le montre la reconquête de la ville, stratégique, de Lyman. En lançant des accusations aussi radicales contre l'Occident, il s'agit aussi de remobiliser une opinion russe jusque-là passive et peu convaincue par les buts de guerre affichés ( "dénazification"), le Donbass étant loin de revêtir aux yeux des Russes la dimension symbolique de la Crimée. L'objectif est aussi d'expliquer les revers subis par l'armée russe, car confrontée à un adversaire supérieur (OTAN, "Occident collectif"). Bien qu'il se soit largement construit sur l'opposition à l'Occident, incarnation de la "figure de l'ennemi", le discours de Poutine implique un changement de paradigme idéologique pour son régime, dont les ressorts ont été jusqu'à présent l'humiliation et le ressentiment (le spectre des années 1990), le sentiment de supériorité morale (la "grande guerre patriotique") face à la décadence occidentale et la dépolitisation de la société. 

Poutine continue à exploiter le registre de la victimisation (la "russophobie") et du "rassemblement des terres russes", mais il porte à son paroxysme la haine de l'Occident et opère un revirement spectaculaire s’agissant des relations État/société civile, puisqu'il remet en cause le pacte social - "bien-être social/passivité politique" - en vigueur jusqu'à présent, qui fait de la politique une "chose sale", réservée au leader de la nation. "Pour la plupart des gens, la politique n'existe pas : ils tentent le plus possible de s'en tenir à l'écart, n'y pensent pas, sont persuadés que ce qui se passe dans le monde sur le plan politique ne les concerne pas", observe le sociologue Gregori Ioudine.

Poutine continue à exploiter le registre de la victimisation (la "russophobie") et du "rassemblement des terres russes", mais il porte à son paroxysme la haine de l'Occident.

L'inauguration, le 10 septembre, à l’occasion de la "journée de la ville", de la roue panoramique de Moscou, en présence du président russe, le jour où les forces russes battaient en retraite à Izioum, illustre la volonté, qui était encore celle des autorités russes il y a quelques semaines, de tenir leur population à distance du conflit en Ukraine. 

Un conflit qui accentue les clivages au sein de l’État et de la société russes

En imposant dans les foyers russes la guerre comme une nouvelle réalité, Poutine ébranle les fondements de son pouvoir, souligne Gulnaz Sharaftudinova. Quel sentiment va l'emporter, se demande la politologue, la défense de la patrie ou le mécontentement susceptible de remobiliser la population, hostile à une guerre impopulaire ? À ce stade, le sociologue Lev Goudkov n'anticipe pas de mouvement de contestation de grande ampleur ("les gens sont mécontents, mais demeurent passifs"), le responsable du centre Levada évoque cependant une "résistance passive" qui pourrait se développer. Le Kremlin prend en compte les sentiments hostiles d'une partie de la population, en ayant offert la possibilité à ceux qui refusent la mobilisation de quitter le pays, les frontières jouant le rôle de "soupapes de sécurité" pour affaiblir la contestation interne. Jusqu'à présent, le régime Poutine est parvenu à renouveler sans trop de difficultés son modèle idéologique et à l'adapter à la situation politique, mais ce potentiel est en voie d'épuisement, pronostique Andreï Zorine, professeur à Oxford. "La conscription représente un tournant dramatique dans la guerre et pour le système Poutine", soulignent Michael Kimmage et Maria Lipman, qui s'attendent à ce que "le mix idéologique complexe de la culture politique de l'ère Poutine" se radicalise dans un sens encore plus nationaliste et entraine une répression accrue, non seulement de l'opposition libérale, mais aussi parmi ses soutiens. 

"La Russie actuelle se divise en deux", affirme l'écrivain nationaliste Alexander Prokhanov, qui distingue "la Russie des petites villes, de la province russe, des régions russes, celle qui se bat dans le Donbass (...), assume tout le poids de la guerre" et "l'autre Russie, repue, soignée, la Russie de Saint Pétersbourg et de Moscou, qui célèbre la 'journée de la ville', fait la fête dans les restaurants". Le fondateur du club d'Izborsk s'inquiète de l'influence des "forces qui ne veulent pas la Victoire Russe".

Après l'élimination de l'opposition libérale, la mouvance nationaliste et belliciste pourrait devenir l'un des problèmes majeurs pour les autorités russes.

"Où sont les colonnes de chars et les systèmes modernes d'armes que pourraient envoyer au front Alisher Ousmanov, Abramovitch, Fridman, Aven et nos autres oligarques ?", interroge Alexander Prokhanov, qui se rassure en rappelant que, dans son histoire, notamment en 1945, "la Russie a su transformer les plus terribles défaites en victoires". Evgenii Prigojine, qui a récemment admis être le fondateur du groupe Wagner, s'en prend aussi à Alisher Ousmanov, évoquant une remise en cause des privatisations des années 1990, il apporte son soutien au leader tchétchène Ramzan Kadyrov, qui dénonce violemment l'incompétence des généraux russes. 

Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine et les déboires de l'armée russe, l'aile nationaliste presse le Kremlin, qui misait sur une guerre-éclair, de décréter la mobilisation, ces bloggers sont de plus en plus présents sur les réseaux sociauxAprès l'élimination de l'opposition libérale, la mouvance nationaliste et belliciste pourrait devenir l'un des problèmes majeurs pour les autorités russes, car Poutine ne la considère pas comme un adversaire idéologique agissant au profit de ses ennemis étrangers, explique Tatiana Stanovaya. D'après la politologue, de nouveaux échecs militaires, à Kherson par exemple, vont creuser les clivages existants et instiller le doute sur la capacité de Poutine à contrôler la situation.

Paix improbable, défaite impossible

"Poutine ne peut gagner, il ne peut pas non plus se permettre de perdre, aussi utilise-t-il de la chair à canon", résume Andreï Kolesnikov, ce faisant, "il oublie que la principale menace pour son pouvoir ne provient sans doute pas de l'opposition politique (...), mais des Russes ordinaires, qui ont longtemps soutenu son régime". Le pays se prive d'une partie importante de sa jeunesse, qui émigre, le régime actuel est de plus en plus dépendant du soutien des agents publics ("Бюджетники"), ceux qui sont acheminés sur la Place rouge pour les meetings officiels et qui cherchent à échapper à la conscription, les administrations et les entreprises présentant au ministère de la Défense des listes pour exempter leurs employés de la mobilisation. Une montée des tensions régionales est perceptible dans les républiques périphériques non slaves (Caucase du Nord, Sibérie), particulièrement mises à contribution en Ukraine. Ces territoires sont très dépendants des transferts financiers du "Centre" qui, du fait des sanctions, va disposer de moins de ressources pour acheter la loyauté de la population. 

Mais l'interrogation porte aussi sur l'attitude des élites (Siloviki et technocrates), jusqu'à présent solidaires de Poutine. La quinzaine de responsables, politiques et économiques, interrogés par Farida Rustamova et Maxim Tovkaylo, indique que le soutien à la guerre recueille peu de soutien au sein des élites russes, sans pour autant qu’on observe jusqu'à présent des signes de dissension. Ces responsables se montrent en revanche préoccupés par l’absence de consultation et dénoncent "un manque total de coordination. C'est une pagaille totale, Poutine dit à chacun une chose différente", ce qui vaut pour l'économie comme pour la conduite des opérations militaires. L'évolution négative de la situation conduit à une fuite en avant, analyse Tatiana Stanovaya. À la différence de V. Poutine, les milieux dirigeants ne considèrent pas l'Ukraine comme un "problème existentiel pour la Russie", ils s'interrogent sur "le prix qu'il est prêt à payer pour l'Ukraine". En l'absence de victoire, deux options subsistent, indique cette spécialiste des arcanes du pouvoir russe : une défaite, "dont les élites russes commencent à admettre la possibilité", qui emporterait le régime, ou une escalade nucléaire, qui ferait peser une menace sur toute l'humanité. La programmation budgétaire pour les années 2023-25 montre que le Kremlin se prépare à une guerre longue, le budget alloué aux "structures de force" (Défense, organes de sécurité) est en nette hausse, au détriment des dépenses d’infrastructure, d’éducation et de santé. 

 

Copyright : Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

 

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