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[Le monde vu d'ailleurs] - Le "choc des civilisations": une version russe

Analyses - 8 Septembre 2022

Tous les quinze jours, Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères, nous propose un regard décalé sur l’actualité internationale. Nourris d'une grande variété de sources officielles, médiatiques et universitaires, ses décryptages synthétisent les grands enjeux du moment et nous invitent à poursuivre la réflexion en compagnie des meilleurs experts étrangers. Pour cette semaine de rentrée, la Russie et le choc des civilisations.


Avec la guerre en Ukraine, la confrontation idéologique entre Moscou et un Occident accusé de vouloir lui imposer des valeurs qui lui sont étrangères, atteint son paroxysme, ce qui conduit le Kremlin à magnifier la Russie comme "État-civilisation" et accentue aussi sa tendance au repli ("l’île Russie"). 

Dans sa brève intervention prononcée le 22 août 2022 à l'occasion de la "journée du drapeau", Vladimir Poutine souligne que cet emblème "symbolise notre foi dans les valeurs traditionnelles auxquelles nous ne renoncerons jamais". "Le désir de vivre selon notre volonté, de choisir notre propre voie et de la suivre, est désormais constitutif du code génétique de notre peuple", affirme-t-il. Cette notion de code est présente depuis longtemps dans son discours. En janvier 2012, alors que la Russie est secouée par des protestations contre son retour au Kremlin, qui vont accentuer le "tournant conservateur" du régime, Poutine évoque, dans une tribune consacrée à la "question nationale", l'identité russe, caractérisée par un "autre code culturel", que "l'on a tenté et que l'on tente de casser" et qu'il faut donc "préserver, renforcer et nourrir". Fréquemment, il se réfère aussi au concept de "passionarité" de Lev Goumilev, forme d’énergie bio-cosmique qui serait source de vitalité pour le peuple russe. Celui-ci, d’après Poutine, a vocation à se situer au cœur d'un "État-civilisation", rassemblant d'autres peuples, autour "d'une culture et de valeurs communes". Face au risque de voir la Russie gagnée à son tour par une "révolution de couleur", il s'agit pour le Kremlin de s'éloigner d'un Occident jugé en perte de repères, de se présenter ouvertement comme un régime conservateur, attaché à la défense des "valeurs traditionnelles", de discréditer l'opposition libérale en Russie et de trouver des alliés dans l'extrême-droite occidentale. Ce narratif civilisationnel est utilisé en 2014 pour justifier l'annexion de la Crimée (conversion à la foi orthodoxe du prince Vladimir à Kherson en 988), ce qui a fait dire au philosophe Ilya Boudraitskis que, "depuis qu'il existe, le régime de Poutine a été l'élève modèle d'Huntington". 

"État-civilisation" et "Île Russie"

L'idée d’une Russie "État-civilisation" est abondamment propagée ces dernières années par la propagande officielle. Dans un entretien, diffusé en mai 2020, Vladimir Poutine parle de la Russie, "non seulement comme un pays, mais comme une civilisation distincte grâce à ses riches traditions, à son caractère multiethnique, à ses nombreuses cultures et confessions". C'est également en mai 2020 que Nikolaï Patrouchev, dans une longue interview, souligne l'importance de la réforme constitutionnelle, qui "ouvre une nouvelle page dans l'histoire de l'État russe". 

La défense des valeurs traditionnelles et de la vérité historique et la protection de la culture russe, désormais inscrites dans la constitution, sont fondamentales.

La défense des valeurs traditionnelles et de la vérité historique et la protection de la culture russe, désormais inscrites dans la constitution, sont fondamentales, souligne le secrétaire du conseil de sécurité, car "notre pays, au sens littéral du terme, a souffert pour ses valeurs" et la "tâche principale des générations futures c'est de les conserver et de les faire prospérer". Toute tentative pour "standardiser sous une forme universelle les valeurs russes ou autres" relève d'une "agression socio-culturelle".

Les amendements adoptés en 2020 modifient en effet l'identité constitutionnelle du pays, ils mettent en cause le pluralisme idéologique et politique, la primauté du droit international et les jugements de la CEDH, ils interdisent aux citoyens détenteurs d'une autre nationalité ou d'un permis de résidence à l'étranger d'occuper des emplois publics, ce qui traduit concrètement la volonté du Kremlin de "nationalisation des élites" russes. 

Dans un article intitulé "la solitude du sang-mêlé", publié il y a quatre ans, Vladislav Sourkov, ancienne éminence grise du Kremlin, explique que l'année 2014 marque "la fin du cheminement épique de la Russie vers l'Occident, la fin des tentatives répétées et invariablement vouées à l’échec de devenir partie de la civilisation occidentale". Le conflit avec l'Ukraine a provoqué un tournant dans la perception de la Russie comme puissance européenne, il a mis fin à ses deux grands projets géopolitiques ("grande Europe" et "grande Eurasie"), et la conduit au repli, explique l’historien Igor Torbakov. D'où le regain d'intérêt pour Vadim Tsymboursky, auteur en 1993 d'un ouvrage de référence, "l'île Russie", dans lequel il se fait l'avocat d'une Russie insulaire. Vadim Tsymboursky met cependant en garde contre la transformation de la Russie en une "troisième Rome" et contre le "rassemblement des terres russes", tout en considérant, note Torbakov, que l'Ukraine orientale, la Crimée et certains territoires du Caucase et d'Asie centrale appartiennent au "plateau continental" russe. Vadim Tsymboursky s'est avéré prophète en ayant compris, voici trente ans, qu'il n'y avait pas d'alternative à "l'île Russie", estime le politologue Boris Mejouev, mais il a eu tort, selon lui, de considérer que "l'Occident n'absorberait pas de manière agressive les territoires limitrophes". Des intellectuels libéraux se sont aussi ralliés à l'idée d'un conflit civilisationnel avec l'Occident. En février 2021, le metteur en scène Konstantin Bogomolov dénonce "l'enlèvement de l'Europe 2.0", manifeste dans lequel il fustige des valeurs qui ont, selon lui, transformé "le monde occidental actuel en nouveau Reich moral", doté d'une "éthique nouvelle" rappelant le national-socialisme, il appelle à "décrocher le wagon russe" du "train fou" européen, ce "nouveau totalitarisme" en charge de la police de la pensée se montrant encore plus inquisiteur que l'ancien, puisqu'il cherche à "contrôler les émotions". 

La "guerre de civilisation" menée par l'Occident

L'invasion de l'Ukraine va radicaliser le discours du Kremlin. S'il refuse d'employer le mot "guerre" à propos de l'Ukraine, Vladimir Poutine accuse les Occidentaux de vouloir "éliminer nos valeurs traditionnelles pour nous imposer leurs fausses valeurs". Le 16 mars, il dénonce leur soutien à une "cinquième colonne", à des "nationaux traîtres", qui "gagnent de l'argent dans notre pays, mais vivent là-bas, non pas au sens géographique mais dans leur esprit, dans leur mentalité servile" et qui "prétendent appartenir à une caste, à une race supérieure". "Mais toute nation, et plus encore le peuple russe, affirme Poutine, sera toujours capable de distinguer les vrais patriotes de la racaille et des traîtres et de les recracher comme on le fait avec un moucheron avalé par mégarde". Il se déclare "convaincu qu'un processus d'autopurification de la société renforcera notre pays, notre solidarité et notre cohésion". Nikolaï Patrouchev se montre aussi violent dans sa dénonciation des États-Unis, qui ont créé "un empire du mensonge, fondé sur l'humiliation et l'anéantissement de la Russie" et qui "utilisent leurs protégés à Kiev pour créer un antipode à notre pays, choisissant cyniquement pour cela l'Ukraine, tentant de diviser un peuple en réalité uni". Il y a quelques jours, le secrétaire du conseil de sécurité affirme que l'Occident, "depuis huit ans, a tenté d'imposer au peuple ukrainien des valeurs qui lui sont étrangères". Le patriarche de l'Église orthodoxe russe Kirill sanctionne de son autorité ce discours qui, le 6 mars 2022, déclare que "ce qui se passe aujourd'hui dans le Donbass ne relève pas uniquement de la politique (...). Dans le Donbass, il y a un rejet fondamental des soi-disant valeurs proposées aujourd’hui par ceux qui prétendent au pouvoir mondial".

Des propagandistes proches du pouvoir emboîtent le pas à ce discours martial et clivant. Anna Chafran et Andreï Ilnitski considèrent que, "fin février 2022, a débuté une nouvelle phase du combat du Bien et du Mal", qui traduit une "accentuation de la confrontation historique entre la Russie et l'Occident", sous la forme d'un "conflit de civilisation" entre la "cancel culture" et le nouveau monde en gestation. En proie à des "troubles mentaux" l'Occident a déclaré à la Russie "une guerre d'anéantissement", affirment-ils, mais cet Occident est "un colosse civilisationnel aux pieds d'argile", c'est un "monstre immuno-déficitaire", une action, même faible, sur lui "peut s'avérer mortelle". 

Des politologues libéraux se résignent à voir leur pays se détourner de l'Occident. "Les fondements de la culture russe demeurent certainement européens, estime Dmitri Trenine, mais plusieurs éléments de la scène culturelle occidentale, en particulier le culte dominant de l'expression individuelle, un libéralisme échevelé de plus en plus répressif, l'érosion des valeurs familiales et la multiplication des conflits de genre sont en contradiction avec le code culturel traditionnel de la majorité des Russes".

Pour la Russie, capituler devant l'Occident n'est certainement pas une option.

"Pour la première fois dans l'histoire, la Russie est confrontée à un Occident uni", observe Dmitri Trenine, "la rupture politique est complète", la reprise des relations ne pourra intervenir qu'à l'issue d'une guerre hybride, "qui durera des années, sinon des décennies". En effet, "pour la Russie, capituler devant l'Occident n'est certainement pas une option". Les sanctions rigoureuses ne seront pas levées, même après la fin des opérations militaires en Ukraine et "l'expérience douloureuse du gel des actifs à l'étranger laissera des traces profondes", avertit l'ancien directeur du bureau de la Carnegie à Moscou. 

Une "indifférence civilisationnelle" envers l'Occident ?

Avec l'invasion de l'Ukraine, "les dirigeants russes ont décidé de changer radicalement l'orientation du pays", constate Fiodor Loukjanov, qui s'attend à une "décennie très difficile". Ce "refus assumé" d'une coopération avec l'Occident "à ses conditions" va conduire la Russie à "compter beaucoup plus sur ses propres forces", sans que l'on sache jusqu'où ira le rapprochement avec l'Asie, explique cet expert proche du Kremlin. Depuis des siècles, les Russes sont à la recherche de leur identité nationale, analyse encore Fiodor Loukjanov, mais le complexe dont ils souffrent est différent du "siècle d'humiliation" subi par les Chinois. Les Russes pour leur part ne parviennent pas à correspondre à certains critères exigés d'eux. Ceux qui ont quitté la Russie après le début de "l'opération militaire spéciale" sont membres d'une "élite cosmopolite", qui ne peuvent "admettre que cet environnement a disparu".

Les contradictions internes de "l'Occident collectif" ne doivent pas être surestimées

Fiodor Loukjanov juge très pertinente "l'indifférence civilisationnelle" envers l'Occident, préconisée par Boris Mejouev qui, précise-t-il, ne signifie "ni l'hostilité, ni l'absence d'intérêt, mais simplement une absence d'émotions", attitude que la Russie n'est pas parvenue à maintenir depuis 300 ans, admet Fiodor Loukjanov. 

"L'indifférence civilisationnelle de la Russie vis-à-vis de l'Occident collectif est-elle possible ?", se demande Boris Mejouev. D'après ce disciple de Vadim Tsymboursky, les contradictions internes de "l'Occident collectif" ne doivent pas être surestimées, il est fort possible qu'il en vienne à constituer un "bloc civilisationnel uni" dans lequel il n'y a de place ni pour la Russie ni pour la Turquie. Fort heureusement pour la Russie, d’après lui, car son "occidentalisation" la soumettrait à un processus socio-culturel bien plus douloureux que dans les années 1990, à savoir une réduction drastique de l'armée russe, la "suppression des œuvres de Tolstoï, Dostoïevski et même en partie de Pouchkine des manuels scolaires", "l'élimination de toute la philosophie russe, l'interdiction de tout discours impérial jugé politiquement incorrect" et des "mesures strictes de réduction de la natalité". Dans le même temps, Boris Mejouev met en garde les jusqu’au-boutistes russes qui considèrent que seule la capitulation de l'Ukraine peut garantir le retour à la paix. Ces radicaux ne remarquent pas que voisins et alliés de la Russie prennent leurs distances, à l'exemple du Kazakhstan sur lequel plane l'ombre de la Chine, tandis que la Turquie renforce son influence dans "l'étranger proche" et que l'espace de coopération préservé qu'était l'Arctique est déstabilisé. 

L'invasion de l'Ukraine aura accéléré le "tournant civilisationnel" voulu par V. Poutine, notamment la "nationalisation des élites" - qui, à l'instar des "oligarques", avaient maintenu des liens étroits avec l'Occident - et achevé la marginalisation de l'opposition libérale. En jugeant improbable cette agression, parce que contraire aux "intérêts" de la Russie, les Européens ont méconnu le fait que, pour Vladimir Poutine, il y va de l'identité du pays et de ses "valeurs", sur lesquelles il n'est pas disposé à transiger, et aussi de la mission historique qu'il s’est assignée de maintenir l'Ukraine dans le "monde russe". Cette guerre permet aussi au Kremlin, incapable de proposer une vision d'avenir et contraint de recourir de plus en plus massivement à la fraude électorale, de remobiliser l’opinion et de combler un déficit croissant de légitimité. 

 

Copyright : Alexander NEMENOV/ AFP

 

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