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Le coût de l’Energiewende pèsera-t-il dans les urnes ?

Analyses - 23 Septembre 2021

L’accélération de l’Energiewende constitue un immense défi technique dont nous avons survolé le cahier des charges et les impacts environnementaux dans nos précédents articles. Avec une dette publique à peine supérieure à 70 % de son PIB (soit 25 % de moins que la moyenne de la zone Euro), l’Allemagne dispose de marges de manœuvres pour répondre aux impératifs climatiques. Mais elle n’a pas fait le choix de mobiliser cette capacité pour accélérer sa décarbonation (ni pour moderniser ses infrastructures, y compris dans le domaine du numérique), faisant porter une partie importante de l’effort sur les ménages et les PME via le prix de l’électricité. La soutenabilité de ce "modèle" est régulièrement pointée par la Cour des Comptes allemande, encore cette année. Question d’autant plus sensible à l’abord d’élections qui se déroulent dans un contexte de flamblée des prix de l’électricité dans toute l’Europe. Au-delà de cette échéance, le partage des coûts de l’Energiewende restera à l’avant-scène du débat politique au long de cette décennie.

L’Energiewende  : à quel coût ? et comment en répartir la charge ?

Le coût du tournant énergétique a fait l’objet d'évaluations qui permettent de fixer des ordres de grandeur. En 2018, une étude commanditée par le Bundesverband der Deutschen Industrie (BDI, Fédération de l'Industrie allemande) estimait les investissements additionnels à 70 Mds d’euros par an jusqu’en 2050. En 2021, pour Agora Energiewende, l’atteinte de la neutralité en 2045 impliquait des coûts de 75 Mds d’euros par an. L’effort ainsi évalué, bien qu’important, ne représente "que" 2,5 % du PIB environ et ne semble donc pas hors de portée. D’autant que la transformation de la société allemande présentera un "rendement", à la fois en termes économiques et environnementaux, notamment en matière de qualité de l’air, que le gouvernement allemand a tenté d'évaluer.

Le problème est, de fait, moins celui du coût global que celui de sa répartition. 

Le problème est, de fait, moins celui du coût global que celui de sa répartition. L’Energiewende a conduit les ménages allemands à payer l’électricité au prix le plus fort d’Europe (aux alentours de 30 ct/KWh), devant le Danemark, prix dont les trois quarts sont constitués de taxes (notamment l’Erneuerbare-Energien-Gesetz/EEG, destinée à soutenir les renouvelables) et de coûts d’accès au réseau.

En 2021, la Cour des Comptes a réitéré avec force des critiques déjà formulées. Son président, Kay Scheller, s'exprimait ainsi, en mars dernier, devant le Bundestag  : "Depuis notre dernier examen en 2018, trop peu de choses ont été faites pour réussir la transition énergétique. […] Le gouvernement fédéral continue de piloter le processus de transformation de manière inadéquate. Je suis préoccupé par les prix élevés de l'électricité pour les ménages privés et les petites et moyennes entreprises. […] Cela met en danger la compétitivité de l'Allemagne. Il est nécessaire d'agir dans ce domaine : Nous proposons une réforme fondamentale du système des prélèvements et des taxes d'État".

Outre cette charge élevée pour les ménages, la Cour souligne les risques concernant la sécurité d’approvisionnement, avec une insuffisante prise en compte de la fermeture progressive des centrales à charbon, de la montée en puissance de l’hydrogène (susceptible d’entraîner une augmentation de la demande d'électricité), des difficultés d’adaptation des réseaux, des incertitudes sur les besoins de stockage, ainsi que de l'insuffisante disponibilité de l’électricité photovoltaïque ou éolienne. 

La Cour enjoint le gouvernement allemand à clarifier sa vision de prix "abordables" de l’électricité et pointe une menace sur leur acceptabilité si, de surcroît, la qualité des services délivrés devenait incertaine, alors même que des transferts d’usages massifs s’annoncent, concernant tout particulièrement la mobilité électrique. À l’appui de son alerte, la Cour mobilise une étude estimant les coûts cumulés dans le seul secteur électrique, entre 2000 à 2025, à 520 milliards d´euros.

Dans sa réponse, le Ministère de l’Économie (BMWi) estime que la capacité des ménages à assumer les coûts de l’Energiewende ne peut se résumer au seul prix de l’électricité. Dans son 8ème rapport de suivi, soumis chaque année au Parlement, le BMWi considère que le poids des dépenses d'énergie dans le PIB ne progresse pas et est même, à 6,5 %, au niveau le plus bas depuis 2002. Et, tout en admettant que le prix de l´électricité ait progressé plus vite que par ailleurs en Europe, il souligne que le poids de la consommation finale d’électricité est resté stable, sous les 2,5 % du PIB.

L’acceptabilité des citoyens soumise à un "stress test" dans les temps prochains

Cette passe d’armes n’est toutefois qu'un épisode d’un débat loin d'être clos. Et, quelles que soient ces divergences de vues, il est clair qu’un niveau élevé des prix de l’électricité, s’il est favorable aux gains d’efficacité énergétique, contrarie les efforts pour accélérer la mobilité électrique ou la diffusion des pompes à chaleur, en lieu et place des combustibles fossiles.

Surtout, le constat fait par le BMWi pourrait être contredit dès ses prochains rapports de suivi de l’Energiewende, à mesure de l’avancée dans la décennie 2020 : l’année 2021 risque de se prolonger dans un état de "choc énergétique" (par analogie avec les chocs pétroliers des années 1970), avec une progression forte et conjointe des prix du pétrole, du gaz et de l’électricité.

L’année 2021 risque de se prolonger dans un état de "choc énergétique".

Ce choc procède de facteurs multiples : reprise économique (notamment en Asie), difficultés "techniques" dans les livraisons de gaz russe, éoliennes en "berne" par défaut de vent et insuffisance de capacités, doublement du prix du CO2 depuis le début année, etc. De telles circonstances pourraient se banaliser dans la décennie en cours. Et, rien ne garantit que la traversée du prochain hiver sera sereine, en fonction de la capacité à rehausser le niveau des stocks de gaz (à l'aune de la "géopolitique commerciale" russe), des caprices d’Éole, et naturellement du degré de rigueur hivernale.

En cette fin d’année 2021, le coût de l'énergie en Allemagne est d’ores et déjà à son plus haut niveau depuis 2012. Un comparateur de prix, Verivox, considère que sa progression est de 20 % depuis août 2020, pesant plus de 4 000 euros par an pour un ménage de trois personnes. Selon ce portail, 32 fournisseurs de gaz régionaux ont annoncé des augmentations de prix de 12 % en moyenne pour septembre et octobre, reflétant une forte montée du coût des importations (plus de 50 % depuis janvier, selon l'Office fédéral allemand de l'économie et du contrôle des exportations).

Un sujet au cœur des négociations pour former la prochaine coalition

Cette progression générale du budget énergétique des ménages ne peut que conduire à une attention particulière au prix de l’électricité.

Dans son dernier rapport de suivi, le BMWi décrit la trajectoire qui devrait permettre de contenir le prix de l’électricitén : "le gouvernement fédéral s'efforce de rendre la transition énergétique aussi efficace et rentable que possible, en ayant réduit la surcharge EEG de 6,88 à 6,79 ct/kWh en 2018, avec une nouvelle réduction à 6,41 ct/kWh en 2019. En 2020, elle s'est élevée à 6,76 ct/kWh. Les recettes de la tarification nationale du CO2 et les subventions du paquet de relance économique et d'avenir réduiront la surtaxe EEG à 6,5 ct/kWh en 2021 et à 6,0 ct/kWh en 2022". Cela dit, comme cette baisse sera en partie compensée par les recettes de la taxe carbone introduite début 2021, laquelle renchérit le chauffage au fioul et le carburant pour les ménages, ce transfert ne réduira pas nécessairement la pression sur le budget énergie.

L’activation plus "dynamique" des leviers budgétaires directs (Energie und Klimafonds) et des prêts gérés par la banque publique d’investissement (KfW) devra sans doute faire partie de la nouvelle équation du financement, compte tenu du rehaussement des objectifs de décarbonation à l’horizon 2030. Évidemment, ce transfert vers le budget (et la dette) d’une part de l’effort, sera un sujet sensible pour former la prochaine coalition.

Certes, le soutien général à la politique climatique reste élevé (l’Allemagne étant de surcroît pionnière dans les projets d’énergie citoyenne) et devrait se traduire en une "disponibilité à payer" pour la transition, plausiblement plus encore après les inondations tragiques de l’été 2021. Mais, l’expérience française des "gilets jaunes" peut conduire à s’inquiéter des effets sur le pouvoir d'achat d’une accélération de la transition énergétique, en particulier d’une augmentation de la tarification du CO2. Cela d’autant plus que la plupart des mesures de la politique énergétique et climatique allemande, qu'il s'agisse des subventions photovoltaïques, des subventions pour la rénovation énergétique des bâtiments ou des primes à l'achat de véhicules électriques, redistribuent les revenus… "du bas vers le haut".

Ce qui nous conduira, dans les prochaines semaines, à nous pencher sur la résolution de ce problème de "quadrature du cercle" par la nouvelle coalition. Nous aurons, entretemps, examiné dans notre prochain article, l’Energiewende au prisme de la politique industrielle allemande.

 

 

Copyright : JOEL SAGET / AFP

 

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