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Le charme discret de la vie politique allemande

Analyses - 4 Octobre 2021

Dans un livre publié en 2019, "Learning from the Germans : Race and the Memory of Evil" (Apprendre des Allemands : race et mémoire du mal), Susan Neiman - la directrice américaine de l'Einstein Forum de Berlin - appelait "le maître" à s'inspirer de "son élève" en matière de démocratie. Face à ses divisions, à ses dérives, et à son incapacité à confronter et transcender les traumatismes issus de son passé (sinon de son présent de discrimination raciale), l'Amérique avait beaucoup à apprendre de l'Allemagne : un pays qui a su mieux que d'autres faire œuvre de repentance et traiter la question de la mémoire. N'est-il pas plus "simple" aujourd'hui d'être juif en Allemagne, que noir aux États-Unis ?

Au lendemain des élections allemandes et à six mois de l'élection présidentielle en France, on peut se demander également, si les Français n'ont pas, eux aussi, à "apprendre des Allemands" sur le plan politique ? Il est certes légitime de s'inquiéter du vide que risque de connaître la première puissance économique européenne au cours des semaines, sinon des mois à venir : le temps que s'installe une nouvelle coalition autour d'un contrat de gouvernement.

Mais cette inquiétude est peut-être excessive. Les conservateurs de l'Union CDU-CSU ne peuvent que se résigner à devenir le premier parti de l'opposition. Et les Verts et les libéraux (FDP) devraient parvenir à un compromis entre eux avant d'entamer un processus de négociation avec le SPD. On peut regretter la lourdeur des mécanismes qui accompagnent la création de coalitions en Allemagne. Mais si l'on fait un premier bilan des élections de septembre 2021 en Allemagne, il semble être nettement plus positif que négatif.

Pas de débat sur l'immigration

Le taux de participation est resté élevé, supérieur à 75 %. Les partis extrêmes, de l'extrême gauche (Die Linke) à l'extrême droite (l'AfD) ont vu leur électorat se réduire. À eux deux, ils ne représentent pas plus de 15 % des votants. Pour exprimer leur volonté de changement, sinon leur rejet de ce qui existe, les jeunes ont choisi de voter pour les Verts ou les libéraux : deux partis fondamentalement modérés, sinon presque centristes dans leur incarnation actuelle. L'agenda de la campagne a été dominé par des questions concrètes, pratiques même, concernant principalement le niveau de vie des Allemands, les écarts de richesse entre eux, ou au lendemain des inondations tragiques de cet été, les enjeux écologiques et d'infrastructures vieillissantes.

Dans un pays qui a donné refuge sur son territoire à plus d'un million de migrants en une seule année en 2015, la question migratoire n'a pas constitué un enjeu idéologique et émotionnel majeur. Le vainqueur, le leader du SPD, Olaf Scholz, a fait campagne sur sa proximité avec Angela Merkel. "Si vous voulez la continuité, votez pour moi" a-t-il martelé, non sans succès, profitant des erreurs de ses principaux opposants au sein de l'Union CDU-CSU et des Verts.

Les Allemands ont fait une fois de plus un vote raisonnable, rassurant même. 

Autrement dit, les Allemands ont fait une fois de plus un vote raisonnable, rassurant même. On peut regretter l'absence de charisme du probable futur chancelier, Olaf Scholz : "Un homme modeste et qui a toutes les raisons de l'être" pour reprendre la formule cruelle de Winston Churchill sur son rival travailliste en 1945, Clement Atlee.

Mais est-il si grave que la première puissance d'Europe soit dirigée par un chancelier compétent et discret ?

Dans l'Europe de demain, il existera peut-être un "Club des trois" constitué de l'Allemagne, de la France et de l'Italie : avec deux personnalités plus fortes - sur le papier au moins - à Rome et à Paris qu'à Berlin : Mario Draghi et Emmanuel Macron se substituant à Angela Merkel dans le rôle de "sages de l'Europe". Louis Buñuel, dans un de ses films les plus puissants, avait décrit de manière violemment critique "Le Charme discret de la bourgeoisie". Ne pourrait-on aujourd'hui à l'inverse louer "le charme discret de la vie politique allemande" ?

La vaccination du passé

Ce n'est pas en Allemagne qu'une candidature comme celle (toujours entre parenthèses) d'Eric Zemmour serait simplement envisageable. Ce n'est pas en Allemagne, qu'un débat comme celui qui opposa Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour attirerait quatre millions de "spectateurs", à la recherche de divertissement, d'un équivalent moderne de ce qu'étaient, dans la Rome antique (la violence physique en moins), les jeux du cirque. La lutte contre l'ennui métaphysique ne saurait se substituer au besoin de clarification politique.

Il y a des tabous que l'on ne transgresse pas, même si en Allemagne aussi, la tentation de le faire est bien présente, surtout dans la partie est de la République fédérale. L'ultranationalisme antimusulman d'Eric Zemmour - pour cultivé que le tribun provocateur puisse être - évoque tout simplement trop de mauvais souvenirs de l'autre côté du Rhin. Sur ce plan, la vaccination du passé - même si elle devient vraiment lointaine - continue d'exercer ses effets protecteurs. Dans le débat politique allemand, la provocation pure est tout simplement perçue comme un risque trop grand pour l'équilibre démocratique.

Dans le débat politique allemand, la provocation pure est tout simplement perçue comme un risque trop grand pour l'équilibre démocratique.

Nul besoin de saltimbanque

Si les futurs dirigeants politiques allemands peuvent, après les seize ans de "règne" d'Angela Merkel, apparaître comme bien tristes et conventionnels, c'est tant mieux. Les qualités requises pour gérer de manière digne et responsable un pays, ne sont pas celles d'un saltimbanque, habile à distiller les provocations, à approfondir les divisions, bref à semer la haine. Pas plus que l'Allemagne, la France n'a besoin d'idéologues : contrairement à ce que soutenait dernièrement dans ce journal, Gaspard Koenig.

Elle a besoin d'hommes (et de femmes) d'État, passionnément modérés et responsables, qui comprennent la multiplicité et la complexité des enjeux et qui cherchent à rassembler autour de leurs personnes et de leurs programmes - et ce idéalement avec pédagogie, énergie et modestie - une majorité de leurs concitoyens.

Sur ce plan les systèmes majoritaires comme ceux dominant en France et aux États-Unis peuvent apparaître plus efficaces que les systèmes à la proportionnelle à l'allemande pour créer rapidement, sinon automatiquement des majorités de gouvernement. Mais en favorisant la polarisation de la société, ils sont peut-être aussi plus fragiles, sinon plus dangereux.

 

Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 03/10/2021).
 

 

Copyright : Christof STACHE / AFP

 

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