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L'avertissement de Joe Biden à Vladimir Poutine

Analyses - 21 Juin 2021

Entre la rencontre au sommet Reagan-Gorbatchev les 19 et 20 novembre 1985 et celle qui vient de se tenir entre Biden et Poutine, il n'existe guère de points communs. Si ce n'est la ville dans laquelle les deux rencontres se sont tenues : Genève.

En 1985, le sommet entre Reagan et Gorbatchev contribua à changer le cours de l'Histoire. Le président américain - beaucoup plus intuitif et beaucoup moins léger que ses critiques ne le disaient alors - fut frappé, comme l'avait été avant lui, son amie et mentor Margaret Thatcher, par ce nouveau dirigeant soviétique d'une nature très différente de tous ses prédécesseurs. Leur dialogue commencé à Genève, approfondi à Helsinki, amena, la chute du Mur de Berlin aidant, à la fin de la guerre froide, et accessoirement à la fin de l'URSS.

Un troisième acteur : la Chine

Au delà de la comparaison avec 1985, il est intéressant de juger de la rencontre Biden/Poutine à l'aune d'autres sommets entre présidents russe et américain, intervenues depuis le début du XXIe siècle. En 2000, Bill Clinton en fin de second mandat, s'était empressé de louer en Poutine "l'homme qui avait la capacité de restaurer la liberté et la prospérité en Russie". Et en 2001, George W. Bush allait plus loin encore, en faisant part au monde, de son impression d'avoir "senti l'âme de Poutine et d'avoir confiance en elle".

En 2009, Barack Obama avait pour ambition en rencontrant le Président russe Medvedev - mais le vrai pouvoir était toujours entre les mains de Poutine, alors Premier ministre - de donner un nouveau départ (un "reset") aux relations entre Washington et Moscou. En 2018 à Helsinki, lors d'une nouvelle rencontre en tête à tête entre dirigeants russe et américain, Poutine avait du mal à cacher tout le mépris qu'il pouvait éprouver à l'égard de Donald Trump, ce président des États-Unis si imprévisible, si peu sérieux : et pourtant si plein de bonne volonté à l'égard de Moscou.

Qu'espérer de la rencontre entre deux hommes qui s'étaient respectivement traités de "tueur" et de "gâteux", qui se connaissaient depuis 2011 et ne s'appréciaient guère ?

On attendait très peu, sinon rien, du sommet Biden-Poutine. Qu'espérer en effet de la rencontre entre deux hommes qui s'étaient respectivement traités de "tueur" et de "gâteux", qui se connaissaient depuis 2011 et ne s'appréciaient guère ? De fait, tout les différencie, tout les oppose, sauf un point fondamental. Ils ont eu tous les deux, lors de leur tête à tête à Genève, les yeux tournés vers Beijing. De fait, aucune rencontre bilatérale entre les États-Unis et la Russie n'a été à ce point dominée par la considération donnée à un troisième acteur : la Chine.

Fermeté et ouverture

Dans son livre Mythes et réalités de l'impérialisme colonial français, l'historien Henri Brunschwig écrivait que la France allait vers l'Afrique au lendemain de sa défaite dans la guerre de 1870/1871, les yeux tournés vers l'Europe et plus précisément l'Allemagne. Son empire avait pour vocation d'aider Paris à reprendre le dessus en Europe sur Berlin. L'obsession française de l'Allemagne a laissé place aujourd'hui à une obsession chinoise, également partagée par Washington et Moscou.

Cette obsession nous fournit la meilleure des clés de lecture pour comprendre le sommet qui vient de se tenir à Genève. Moscou veut être reconnu par Beijing comme un allié à part entière. "Je ne suis pas un partenaire junior. Je joue dans la cour des très grands. J'ai eu droit à un sommet en tête à tête avec le président des États-Unis. Traite-moi avec le respect et la considération qui me sont dus". C'est en tout cas le message que Poutine entend faire passer à Xi Jinping.

Le message de Washington à l'égard de Beijing est certes d'une autre nature. Pour Biden, il convient tout à la fois de calmer le jeu avec une Russie qui n'est pas l'adversaire principal - pourquoi disperser inutilement ses énergies ? - et de faire passer un message de clarté et de fermeté, destiné aussi bien aux Chinois qu'aux Russes. Le nouveau président des États-Unis se veut être un réaliste-idéaliste qui concilie pragmatisme diplomatique et valeurs démocratiques. Le message de fermeté et d'ouverture de Biden du style "Je ne laisserai rien passer, mais j'entends éviter les escalades incontrôlées et inutiles" s'applique aussi bien à Xi Jinping qu'à Poutine.

Le nouveau président des États-Unis se veut être un réaliste-idéaliste qui concilie pragmatisme diplomatique et valeurs démocratiques.

Un cadeau, et un avertissement

Dans sa lecture de la Russie de Poutine, Biden est sans illusion. Il sait bien que la stratégie offensive de Moscou va rester la même. On peut la résumer ainsi : "Si vous avez peur de ce que je peux faire pour vous déstabiliser, vous surprendre, vous garder sur la défensive, c'est que je suis sur la bonne voie". Biden sait aussi que la Russie de Poutine n'est pas sur le point de s'effondrer. La répression contre les dissidents et opposants, à commencer par Navalny, ne va pas s'atténuer.

On serait presque tenté de parler aujourd'hui d'une "biélorussisation" du pouvoir à Moscou. Hier Poutine gardait ses distances avec Loukachenko, considéré comme peu présentable. Aujourd'hui le despote de Minsk servirait presque de modèle au maître du Kremlin. L'image du pouvoir russe est certes affaiblie par sa gestion peu convaincante de la crise sanitaire. Moscou et sa région sont à nouveau confinées. La méfiance de nombreux citoyens russes à l'égard de leur propre vaccin est l'illustration de cette crise de confiance. Mais le pouvoir, bien que fragilisé, n'est pas sur le point de tomber. Avec la hausse récente du prix des hydrocarbures, ses caisses se remplissent à nouveau. Dans quatre ans, qui peut dire qui sera au pouvoir à Washington ? À l'inverse Poutine, sauf problèmes de santé ou circonstances exceptionnelles, devrait toujours être à son poste au Kremlin.

Mais être sans illusion sur Poutine et le pouvoir russe est une chose. Se résigner à la poursuite du dangereux statu quo actuel - avec le minimum d'interaction et le maximum de prises de risques du coté russe - en est une autre. Poutine doit savoir que s'il continue dans le seul registre du cynisme et de l'agressivité, sa première rencontre bilatérale avec Biden risque d'être la dernière. C'était bien là le message de Genève : un sommet qui était tout autant un cadeau qu'un avertissement au dirigeant russe.

Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 20/06/2021)

 

Copyright : Brendan Smialowski / AFP

 

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