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La sourde inquiétude des États-Unis à l'égard de l'Europe

Analyses - 12 Avril 2021

"Ce n'est pas tant le "bien" que l'Europe peut faire, à nos côtés, sur le plan international qui m'importe. C'est le "mal" qu'elle peut se faire à elle-même, en sombrant dans le populisme, qui m'inquiète".

Mon interlocuteur a exercé hier de très hautes fonctions au sein de la diplomatie américaine. Son commentaire traduit un mélange de continuité et de changement dans les attentes et non attentes qui sont celles des États-Unis à l'égard de l'Europe. À Washington, désormais, se préoccuperait-on davantage de "l'essence" de l'Europe, que de ses "performances" ?

L'Histoire est pleine d'ironies. Il y a quatre ans, en avril 2017, à la veille de l'élection présidentielle qui allait se tenir en France, de nombreux Américains qui avaient voté contre Donald Trump voyaient en notre pays le dernier rempart de la rationalité démocratique : une oasis d'espoir dans un monde "gangrené" - et en son cœur, les États-Unis par la tentation populiste.

Au lendemain de l'élection de Joe Biden et dans le contexte de la lutte contre la pandémie, il s'est produit comme une révolution copernicienne par rapport à 2017.

En avril 2021, au lendemain de l'élection de Joe Biden et dans le contexte de la lutte contre la pandémie, il s'est produit comme une révolution copernicienne par rapport à 2017. L'espoir vient des États-Unis, en dépit des divisions profondes qui persistent en son sein. À l'inverse, l'inquiétude vient d'Europe. La coïncidence entre le départ d'Angela Merkel en Allemagne et (à peine six mois plus tard) le risque de voir Marine Le Pen l'emporter à l'élection présidentielle en France crée une inquiétude nouvelle au sein de l'élite libérale de l'autre côté de l'Atlantique.

Et si, cette fois, le plafond de verre se brisait ? Marine Le Pen arriverait au pouvoir à Paris, à un moment où Berlin, en pleine période de transition politique, ne serait plus à même d'exercer le rôle rassurant de pilier de stabilité qui a été le sien.

Mollesse

L'Amérique de Donald Trump n'attendait rien d'une Europe qu'elle méprisait pour sa mollesse, et rejetait pour ses instincts libéraux "de gauche". L'Amérique de Joe Biden, en dépit de son multilatéralisme bien réel et de ses déclarations d'amitié appuyées, n'attend pas beaucoup de l'Europe. Mais précisément parce que le Président Biden, dans ses premières semaines au pouvoir, est nettement plus "à gauche" que ne l'avait été le candidat Biden durant toute sa campagne, Washington se préoccupe des évolutions de la politique intérieure européenne, même s'il est évident que le nouveau Président des États-Unis ne se réveille pas le matin en se demandant qui sera le (ou la) prochain(e) locataire de l'Elysée.

Le Parti Républicain aux États-Unis est toujours plus proche, dans ses options populistes, du parti de Marine Le Pen en France que des conservateurs en Grande-Bretagne. Une victoire du RN à l'élection présidentielle de 2022 serait donc une bonne nouvelle pour les ultra-conservateurs américains. Dans le monde toujours plus interdépendant qui est le nôtre, ce n'est plus seulement l'Amérique qui est perçue comme le futur de l'Europe.

L'évolution politique de la France peut apparaître comme l'avenir d'une Amérique post-Biden. Les rôles peuvent s'intervertir si facilement. De fait, une victoire de Marine le Pen en France en 2022 - qui demeure peu probable pour l'auteur de ces lignes, mais moins inenvisageable qu'en 2017 serait un tremblement de terre pour l'Union européenne. Elle serait au moins l'équivalent de ce que furent, hier pour le monde, le vote en faveur du Brexit et l'élection de Donald Trump.

Pouvoir compter sur la France

On ne saurait bien sûr oublier les questions internationales. Washington voit dans les pays européens qui participent à la négociation sur le nucléaire iranien - à travers le JCPOA - des médiateurs utiles. L'Amérique souhaiterait également que les pays de l'Union européenne prennent plus clairement parti entre Washington et Pékin, et Washington et Moscou, même si la Chine et la Russie semblent tout faire désormais pour pousser les Européens dans les bras de l'Amérique. Et du Sahel à la Libye, l'Amérique se réjouit de pouvoir compter sur des acteurs européens, au premier rang desquels la France.

Mais au moment où l'Amérique lance sur le plan interne un programme de réformes économiques et sociales d'une ampleur exceptionnelle, il est légitime de se demander si l'esprit et la volonté de réformes n'ont pas traversé l'Atlantique. Alors qu'à l'international, une question l'emporte sur toutes les autres - la compétition/confrontation avec la Chine -, il est curieux de constater que certains, à Washington, se demandent peut-être moins comment maximiser la contribution européenne, et davantage comment minimiser le risque européen.

L'inversion qui vient de se produire entre les deux rives de l'Atlantique est spectaculaire.

Inversion spectaculaire

De 2017 à 2020, l'Europe, grâce à Donald Trump, est apparue comme la partie la plus "civilisée" du monde occidental : tout comme le Canada était devenu, pour les mêmes raisons, la partie la plus "humaine" du continent nord-américain. Dans les esprits, au moins, l'inversion qui vient de se produire entre les deux rives de l'Atlantique est spectaculaire.

Trump pouvait apparaître comme une chance pour Macron : de sa vulgarité à son inculture, il semblait, initialement au moins, jouer le rôle de repoussoir. "Quelle chance vous avez", me disaient au lendemain de l'élection de Macron mes amis américains. "Vous avez un Président jeune, brillant et intellectuel, et regardez qui nous avons : un clown dangereux !"

En 2021, Biden serait-il un "risque" pour Macron : un contre-exemple de modestie, d'empathie et de sagesse ? N'y a-t-il pas eu, au cours des dernières années, comme un processus d' "Obamisation" d'Emmanuel Macron ? Un Président dont la qualité des discours est incomparable, mais dont la capacité à mettre en œuvre les réformes est très inférieure à sa capacité à les énoncer ? Pire, même si la tentation de parler de Macron comme d'un "Trump à la française" m'a toujours semblé fausse, le Président français n'est-il pas trop souvent tombé dans une compétition d'ego avec son équivalent américain d'hier ?

L'Europe vue de Washington apparaîtrait-elle toujours plus comme un "mineur" dans la cour des grands ? Ce qui lui est demandé est avant tout de bien se comporter, et de ne pas ajouter au désordre en votant de manière irresponsable.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (mise en ligne le 12/04/2021). 

Copyright : STR / BELGA / AFP

 

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