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La défense, une industrie essentielle en danger 

Analyses - 15 Mars 2022

L’environnement de la sécurité européenne s’est profondément dégradé depuis les années 2010. La guerre qui a éclaté en Ukraine a rappelé au continent la nécessité d’investir dans sa défense. Dans ce premier épisode de la série Financer la défense au 21ème siècle, Nicolas Baverez rappelle la spécificité de l’industrie de défense, rouage essentiel, mais menacé, d’une Europe plus souveraine. 

L’environnement de sécurité des démocraties, et tout particulièrement de la France et de l’Europe, s’est rapidement et profondément dégradé depuis les années 2010, sous la pression croisée des ambitions de puissance des empires autoritaires et du djihadisme. L’invasion de l’Ukraine par la Russie et le recours de Vladimir Poutine à la menace nucléaire ont dramatiquement matérialisé ces risques. Le retour de la guerre au cœur de l’Europe, mobilisant tous les ressorts des conflits hybrides, souligne la vulnérabilité du continent. 

L’agression de l’Ukraine, par son ampleur, sa brutalité et sa duplicité, constitue un électrochoc pour l’Europe et les Européens, dont la plupart ne l’avaient ni anticipée, ni préparée. Elle a réveillé l’Allemagne, qui a décidé de rompre avec son mercantilisme et sa complaisance envers la démocrature moscovite, pour investir 100 milliards d’euros dans ses Armées et porter son effort de défense à 2 % du PIB. Elle a fait basculer l’Union européenne dans l’univers de la puissance en approuvant des sanctions contre la Russie inédites par leur ampleur et leur rapidité, en prévoyant de livrer des équipements militaires à l’Ukraine à hauteur de 450 millions d’euros et en interdisant sur son territoire les vecteurs de la propagande russe, RT et Sputnik. 

L’Europe s’engage donc dans la voie d’un réarmement qui implique de moderniser ses forces militaires mais aussi son industrie de défense. Or, celle-ci se trouve aujourd’hui écartelée par des injonctions contradictoires qui compromettent sa mobilisation. D’un côté, l’Union a créé un fonds de défense doté de 7 milliards d’euros pour contribuer au financement de ses investissements et de l’innovation. Mais de l’autre, le mouvement en faveur de la finance durable suscite la crainte des industriels de voir se tarir leurs financements, ce qui remettrait en question leur capacité à se développer, à innover, à exporter et à attirer des talents.  

La tragédie ukrainienne et le réinvestissement massif qu’elle exige des Européens dans leur sécurité imposent d’accélérer une clarification qui aurait en tout état de cause été nécessaire.

Il n’existe pas de développement durable sans sécurité, qui demeure la condition première de la liberté.

L’industrie de défense doit s’inscrire pleinement dans les normes concernant la gouvernance, la lutte contre la corruption, la transition énergétique ou la parité. En revanche, il convient de veiller à ce qu’elle ne soit pas mise à l’écart des financements de marché par l’effet collatéral d’un agenda réglementaire mal maîtrisé ou à la suite de pressions de certaines parties de la société civile. Il n’existe en effet pas de développement durable sans sécurité, qui demeure la condition première de la liberté.

Dans cette série de trois articles, l’Institut Montaigne souhaite revenir sur l’importance de l’industrie de défense pour l’Europe, sur les risques que l’agenda en faveur de la finance durable peuvent faire courir à son financement et formuler des propositions pour assurer que, face à la nécessité de renforcer sa défense, l’Europe conserve une base industrielle qui lui assure une autonomie stratégique suffisante.

Une industrie spécifique mais essentielle 

L’industrie de défense comporte d’importantes spécificités. Elle fait partie intégrante de la sphère de la souveraineté, ce qui implique une large présence de l’État dans le développement des projets, les commandes et les autorisations pour les ventes à l’exportation, et parfois même au capital des entreprises. À ce titre, elle dépend très directement de la volonté politique et son financement ne peut en faire abstraction, que ce soit dans la nature des actionnaires, comme en témoignent les dispositions touchant au contrôle des investissements, ou s’agissant de la nature (largement souveraine) du risque pris.

Son modèle économique repose sur des cycles longs, généralement supérieurs à 10 ans et pouvant atteindre jusqu’à 25 ans, ce qui implique deux contraintes fortes. L’exigence de "non obsolescence", d’une part, qui vient encore renforcer la deuxième exigence, de performance à la conception : parce que les équipements doivent durer, il est impératif qu’ils mettent en œuvre des technologies à la fois innovantes et robustes. L’industrie de défense se doit d’être à la pointe de l’innovation. Un positionnement qui en fait aussi un acteur important de l’innovation dans le domaine civil et qui explique l’importance des entreprises "duales" (servant des marchés militaires et civils) dans la base industrielle et technologique de défense.

Parallèlement, ces cycles longs et l’importance de l’innovation contribuent à renforcer les contraintes de financement des acteurs du secteur : ils doivent pouvoir s’appuyer sur des fonds propres suffisants, une dette dont la maturité est cohérente avec la durée du cycle de développement et, en particulier pour les sous-traitants, un financement qui reconnaisse la nature des programmes et la qualité des donneurs d’ordre.

L’industrie de la défense européenne constitue un pôle d’excellence majeur, représentant un chiffre d’affaires annuel de 100 milliards d’euros et autour d’1,4 millions d’emplois directs et indirects. Au-delà de cette seule importance numérique, nombre des fleurons industriels européens ont développé des activités mixtes, à la fois civiles et militaires - les deux activités développant des synergies évidentes, en particulier en matière de recherche et développement. Dans cet ensemble, la France tient une place de premier plan, avec 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour une base industrielle et technologique regroupant dix grands groupes, plus de 4000 entreprises et plus de 200 000 emplois de haute technicité.

L’industrie de la défense européenne constitue un pôle d’excellence majeur, représentant un chiffre d’affaires annuel de 100 milliards d’euros et autour d’1,4 millions d’emplois directs et indirects.

Cette industrie est un vecteur d’autonomie stratégique pour la France, en particulier parce qu’elle dispose et déploie la dissuasion nucléaire, cible privilégiée des critiques de principe visant l’industrie de l’armement.  

De manière paradoxale, le financement de l’industrie européenne de défense a rencontré des difficultés croissantes au cours des dernières années, alors même que le continent est confronté à des menaces accrues à sa sécurité. Ce resserrement progressif prend de multiples formes : rétrécissement de la liquidité et décote des groupes cotés en bourse ; durcissement des financements de haut de bilan et de l’accès à la dette ; complications et coûts croissants du financement des exportations ; refus de partenaires bancaires historiques de contribuer à la transmission d’entreprises familiales. 

La fermeture progressive du financement de l’industrie de défense touche aussi bien les grands groupes que les PME, les entreprises travaillant uniquement pour la défense que celles possédant des activités duales. Elle s’observe dans tous les pays européens, y compris le Royaume-Uni. Elle implique tous les acteurs de la finance, des banques aux marchés en passant par les fonds d’investissement.   

Si l’origine de ce mouvement est probablement en partie économique, il est aussi réglementaire. Plus encore que d’autres secteurs, l’industrie de défense a été visée par le renforcement des régimes de conformité, dont les dispositions peuvent se contredire, notamment entre l’Union européenne et les États-Unis, qui ont érigé le contrôle des exportations en armes de souveraineté. Les dispositifs de sanctions se sont de même démultipliés, avec là encore des mesures qui peuvent diverger selon les juridictions. Échaudées par des sanctions particulièrement sévères et parfois contestables, les institutions financières ont été amenées à redoubler de prudence - jusqu’à envisager un retrait complet d’une activité jugée trop sensible.

La dynamique risque de s’emballer alors que l’Europe poursuit l’ambition, louable, de faire de la finance durable une norme - sans avoir défini précisément ce que cet objectif recouvre.

À présent, la dynamique risque de s’emballer alors que l’Europe poursuit l’ambition, louable, de faire de la finance durable une norme - sans avoir défini précisément ce que cet objectif recouvre. À l’heure où tout doit devenir "durable" et où la lutte contre le greenwashing justifie de donner un caractère réglementaire à ce qui était hier une option parmi d’autres, l’industrie de défense court le risque d’être une victime collatérale d’institutions qui cherchent à passer l’ensemble des activités qu’elles financent au crible des objectifs du développement durable et, préférant une lecture simpliste de l’ODD 16 (promouvoir l’avènement de sociétés pacifiques et inclusives) à la sagesse antique (si vis pacem para bellum), exclurait par principe les activités de défense au nom de la poursuite de la paix.

Simultanément, les projets de directive sur le devoir de vigilance, qui envisagent d’imposer aux entreprises de rendre compte de l’utilisation des produits par leurs clients, pourraient se révéler incompatibles avec la vente d’équipements militaires qui fait par ailleurs l’objet d’un contrôle spécifique, en particulier un régime d’interdiction général qui impose que toute vente soit soumise à autorisation préalable de la part des États.

Parce qu’elle reste mal comprise et une affaire de spécialistes, la défense peine à trouver sa place dans notre débat public national et européen - jusqu’au jour où nous sommes tirés par la force des choses, ou des armes, d’un confort intellectuel oublieux. Pour les mêmes raisons, le revers industriel de la défense reste à la marge de nos réflexions économiques et réglementaires. Une périphérie dangereuse qui, si l’on n’y prend garde, conduira inévitablement à l’éviction de l’industrie de la défense des financements de marché, en raison d’une réglementation inadaptée qui s’ajouterait aux risques juridiques et réputationnels auxquels sont confrontés les acteurs de la finance. Cette rupture aurait des conséquences majeures. Elle enclencherait une spirale de dévalorisation des entreprises du secteur. Elle compromettrait le développement des grands projets et l’innovation qui ne peuvent reposer uniquement sur la mobilisation de l’argent public. Elle ruinerait la capacité de l’industrie de défense à attirer les talents et les cerveaux qui lui sont indispensables. Elle pèserait lourdement sur la compétitivité des entreprises européennes face à leurs concurrents étrangers. Dans un monde où la force s’impose très visiblement, elle condamnerait l’Europe à rester un acteur incapable d’assurer sa propre sécurité et de choisir son destin.

 

Copyright : Ludovic MARIN / AFP

 

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