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La chute de BoJo, ou la fragilité du modèle démocratique occidental

Analyses - 11 Juillet 2022

La chute de Boris Johnson est l'illustration caricaturale, après Donald Trump et les événements du Capitole, de la crise du politique dans le monde démocratique, estime Dominique Moïsi. Cela signifie-t-il pour autant que les dictatures vont triompher ?

Même Vladimir Poutine n'a pu sauver Boris Johnson. L'invasion de l'Ukraine a fait gagner quelques semaines, voire quelques mois, au chef du parti conservateur. Mais trop, c'était trop. Celui qui se présentait comme l'héritier en droite ligne de Winston Churchill n'était qu'un acteur, certes plein de panache, mais surtout un menteur invétéré : l'illustration caricaturale, après Donald Trump, de la crise du politique dans le monde démocratique.

Chronique d'une chute annoncée, la démission de Boris Johnson du poste de leader du Parti conservateur est d'autant plus spectaculaire qu'il disposait, depuis les élections de 2019, d'une majorité très confortable de quatre-vingts députés à la Chambre des communes. Et le contexte international aurait logiquement dû jouer en sa faveur. Mais c'est l'homme qui est rejeté bien plus que sa politique, c'est son absence d'intégrité qui fait problème.

Il est clair que, de Moscou à Pékin, on se réjouit de la chute d'un homme qui avait apporté un soutien indéfectible tant aux Ukrainiens qu'aux forces libérales à Hong Kong. Les troupes russes sont peut-être moins fortes que ne le pensait Poutine, mais la vie politique britannique est pour le moins chaotique. Le bonheur des uns fait le malheur des autres.

Nos alliés asiatiques s'inquiètent de notre instabilité

De fait, nos alliés asiatiques se demandent de plus en plus si, pour faire face à la Chine, ils ne prennent pas un risque politique trop grand en comptant sur le soutien de Washington, Londres et Paris, sans même évoquer Bruxelles.

Pour eux, l'Occident démocratique est devenu au moins autant une source de problèmes qu'une solution. L'Amérique se déchire et fait face à une tentative de contre-révolution culturelle menée par une droite fondamentaliste qui a, depuis les années Trump, la majorité à la Cour suprême.

De Tokyo à Séoul, de Djakarta à New Delhi, on s'inquiète légitimement. Les puissances occidentales font-elles semblant de s'intéresser au monde ?

Ses mensonges en série ont conduit à la chute de Boris Johnson. Et depuis les dernières législatives, Emmanuel Macron ne dispose plus que d'une majorité relative en France. De Tokyo à Séoul, de Djakarta à New Delhi, on s'inquiète légitimement. Les puissances occidentales font-elles semblant de s'intéresser au monde ? Depuis la crise à Londres, la BBC, focalisée sur les nouvelles intérieures, ne traite plus la guerre en Ukraine qu'en passant. Vladimir Poutine, qui accélère dans le Donbass, semble l'avoir compris.

Et même si l'intérêt de l'Occident pour le monde est réel, se donne-t-il vraiment les moyens de ses ambitions ? En Afrique ou en Amérique latine, à l'inverse de l'Asie, l'Occident est perçu comme s'intéressant trop à l'Ukraine et pas assez aux autres tragédies du monde.

Dans une Asie qui vit de plus en plus à l'ombre de la menace chinoise, on ne dénonce pas les émotions sélectives de l'Occident, mais son incapacité à se concentrer sérieusement sur les défis du monde. Le zapping n'est pas le privilège de l'Occident, certes. Mais les capitales asiatiques qui partagent avec nous un ensemble de valeurs communes, dont le socle est la démocratie, nous reprocheraient presque le dysfonctionnement de nos systèmes politiques.

Leur message pourrait être le suivant : "Faites preuve de plus de continuité, de plus d'efficacité, même si cela signifie un peu moins de démocratie."

L'Amérique peut-elle pourrir de l'intérieur et rester forte à l'extérieur ?

Les difficultés politiques de la Grande-Bretagne ou celles de la France constituent certes un obstacle au rôle international de ces deux pays. Mais soyons honnêtes, dans le reste du monde démocratique non occidental, on se soucie bien plus de l'avenir des États-Unis que de celui des grandes nations européennes. Une Amérique profondément divisée peut-elle continuer à être le leader du monde démocratique et le principal protecteur du continent asiatique face à la montée des ambitions de la Chine ?

Pour certains analystes, le fait même que l'opinion publique américaine s'intéresse peu aux questions internationales est plutôt bon signe. Un mélange d'indifférence et d'ignorance devrait permettre à Washington de mener à bien ses objectifs de politique étrangère. L'empire américain est certes sur le déclin, mais le rythme du processus est trop lent pour constituer un véritable obstacle aux ambitions de l'Amérique. Autrement dit, l'Amérique pourrait "pourrir" de l'intérieur et rester forte à l'extérieur.

Une Amérique profondément divisée peut-elle continuer à être le leader du monde démocratique et le principal protecteur du continent asiatique ?

L'analyse est peut-être objectivement juste. Elle ne tient pas compte de la dimension émotionnelle du problème. En décrétant que les femmes, contrairement aux hommes, ne peuvent librement disposer de leurs corps, la Cour Suprême des États-Unis s'est aliénée un peu plus de la moitié de l'humanité. Et ce au moment même où les organisations humanitaires dénoncent l'usage systématique du viol comme arme de guerre par les soldats russes. Des viols perpétrés sous les yeux des familles, pour faire le plus de dommages psychologiques à long terme. Au même moment, en Afghanistan, les talibans ont fermé l'accès à l'éducation au sexe féminin.

Le despotisme oriental ne triomphera pas pour autant

La crise incontestable du modèle démocratique occidental ne signifie pas nécessairement le triomphe inéluctable du despotisme oriental, porté par un Poutine qui rêve de Pierre le Grand et un Xi Jinping qui se voit comme un mélange entre un empereur de la dynastie Ming et Mao Tsé-toung, sans négliger sa fascination étrange pour Staline. Comme tous les régimes autoritaires, la Russie de Poutine est suspendue au sort des batailles. Et elle est loin de l'avoir encore emporté sur le terrain.

La Chine quant à elle, commence à se réduire démographiquement comme une peau de chagrin. Et depuis le durcissement spectaculaire du régime, il est plus difficile d'affirmer que le flambeau de l'histoire se déplace irrésistiblement vers une Asie dominée par la Chine. On peut même se demander si le grand bénéficiaire, à terme, de la centralisation extrême à l'intérieur et de l'aventurisme impérial à l'extérieur du pouvoir chinois, ne sera pas l'Inde, plus modérée en dépit du nationalisme religieux de son dirigeant actuel…

Voir dans les crises en Grande-Bretagne, en France et plus encore aux États-Unis, le symbole sinon la cause du passage de relais entre l'Occident démocratique et l'Asie autoritaire est un raccourci excessif. De fait, si l'on est pessimiste, il vaudrait mieux parler de décadence compétitive entre les systèmes démocratique et autoritaire.

 

 

Avec l'aimable autorisation des Echos, publié le 08/07/2022.

 

Copyright : JUSTIN TALLIS / POOL / AF

 

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