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Israël seul face à l'Iran

Analyses - 10 Janvier 2022

Alors que les États-Unis sont devenus un "tigre de papier", l'Iran poursuit sa course vers l'armement nucléaire, écrit Dominique Moïsi… L'espoir de conclure un accord s'éloigne chaque jour un peu plus, et Israël s'inquiète. Que prépare l'État hébreu ?

Tel un démon facétieux, l'Histoire joue à nous surprendre. C'est au moment où l'on s'y attend le moins que les situations de crises dégénèrent. La crise du nucléaire iranien pourrait-elle être plus dangereuse aujourd'hui du seul fait qu'elle est moins sur le devant de la scène ? À force d'avoir crié au loup pendant des années, l'opinion internationale a lentement détourné son attention. Il est vrai que les ambitions nucléaires des Iraniens entrent en compétition avec des sujets autrement plus nouveaux ou qui paraissent plus dramatiques encore.

L'opinion mondiale a un tempérament naturellement zappeur. Entre le Covid-19, la lutte contre le réchauffement climatique, les visées plus agressives des Russes et des Chinois, tout se passe comme s'il n'y avait plus de place pour les ambitions nucléaires des Mollahs. Les diplomates savent qu'il s'agit d'un dossier essentiel pour l'équilibre du Moyen-Orient sinon la paix du monde.

Mais la question fait "réchauffée" et bloquée. On ne la voit se résoudre ni par la guerre, ni par la négociation. Plagiant Raymond Aron, on serait tenté de dire sur le dossier iranien que "la guerre est improbable, et une vraie solution diplomatique impossible".

Un chef-d'œuvre d'ambiguïté

Les négociations (JCPOA) qui viennent de reprendre à Vienne le 29 novembre dernier entre l'Iran, l'Union européenne, l'Allemagne, la Chine, la France, le Royaume-Uni et la Russie n'avancent guère. Comment pourrait-il en être autrement ? La négociation se fait avec une partie iranienne double héritière de la sophistication de la diplomatie persane, et de la radicalité idéologique - renforcée depuis la victoire des "durs" aux élections du printemps 2021 - des Mollahs. De fait, sur la question du nucléaire, les positions de l'Iran demeurent un chef-d'œuvre d'ambiguïté délibérée.

Sur la question du nucléaire, les positions de l'Iran demeurent un chef-d'œuvre d'ambiguïté délibérée.

En posant des conditions qu'ils savent inacceptables pour les Américains, comme pour les Européens - la levée des sanctions économiques comme préalable à l'arrêt de leur course à l'enrichissement de l'atome - les Iraniens poursuivent plusieurs objectifs. Ils testent l'unité du camp occidental. Ils gagnent un temps qui leur permet de se rapprocher de l'accès à l'arme nucléaire. 

Et ils détournent, en faisant vibrer la carte du nationalisme, l'attention d'un peuple iranien, qui souffre toujours plus de la détérioration de ses conditions économiques et sociales.

Mais plus encore, à Téhéran, le pouvoir en place a le sentiment - peut-être dangereusement erroné - que le temps joue en sa faveur. Le fiasco de Washington en Afghanistan a confirmé Téhéran dans sa conviction que les États-Unis sont en train de devenir "un tigre de papier" pour reprendre la formule de Mao.

Vide stratégique

La faiblesse perçue ou bien réelle de l'administration Biden, n'encourage pas l'Iran a à faire des concessions. Et puis que signifie arriver à un accord, si l'Amérique - comme Donald Trump en a fait la démonstration en 2018 - peut s'en retirer à tout moment ?

Le vide stratégique laissé par les États-Unis n'est pas nécessairement une bonne nouvelle pour le régime des Mollahs. L'Amérique et ses alliés peuvent bien imposer des sanctions économiques toujours plus douloureuses à l'Iran, les États-Unis ont objectivement constitué dans le passé, un frein à des actions plus radicales. L'acteur régional le plus concerné par le scénario d'un Iran nucléaire est bien entendu l'État d'Israël. Téhéran a délibérément joué avec les nerfs de Jérusalem depuis des décennies.

Se retrouvant plus seul, face à un Iran toujours plus proche de l'arme absolue, l'État Hébreu pourrait-il être tenté une nouvelle fois d'agir de manière préventive ? Après avoir multiplié avec succès les attaques cyber contre le programme nucléaire iranien, quand ils ne procédaient pas à l'élimination physique d'éminents scientifiques, les Israéliens seraient-ils sur le point de procéder à des frappes chirurgicales contre des sites iraniens, avec bien sûr le risque de dérapage dans une guerre généralisée ?

L'État Hébreu pourrait-il être tenté une nouvelle fois d'agir de manière préventive ?

Solitude au sommet

Depuis la chute de Kaboul, les Israéliens se sentent plus seuls certes. Mais depuis la signature des accords d'Abraham, ils se sentent plus forts aussi. Tout se passe comme si leur "solitude au sommet" était comme compensée par la fin de leur isolement sur le plan régional. Les Israéliens se tournent vers une partie des états arabes sunnites en leur disant : "Je suis plus que jamais votre première ligne de défense face à un Iran au bord de l'arme nucléaire. Et contrairement aux États-Unis, je n'ai pas vocation à quitter la région."

L'excès de confiance en elles des deux parties - israéliennes et iraniennes - constitue un risque majeur pour la région.

L'excès de confiance en elles des deux parties - israéliennes et iraniennes - constitue un risque majeur pour la région, sinon pour le monde, au moment où aux rodomontades classiques de Téhéran, répondent la discrétion, sinon le silence, post-Netanyahou de Jérusalem. Ce risque est d'autant plus grand que les projecteurs du monde sont moins tournés vers l'Iran.

En 2015, les participants à l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien avaient réussi à se convaincre qu'un mauvais accord était préférable à pas d'accord du tout. En 2022, le contexte a changé, le ton aussi.

La carte nationaliste

Il convient toujours, pour les Américains, comme pour les Européens, d'éviter tout à la fois, l'escalade vers la guerre, et la possession par l'Iran de l'arme absolue. Mais si les objectifs demeurent les mêmes, l 'idée que la négociation puisse déboucher sur un accord véritable et pérenne a presque disparu. Les Iraniens vivent mal du fait des sanctions internationales, mais ils survivent, peut-être même mieux qu'ils ne le pensaient eux-mêmes. Le régime tient par la coercition et la peur qu'il inspire à ses citoyens, mais il compte aussi sur la carte nationaliste.

Une majorité d'Iraniens refuse de se voir imposer des limites par la communauté internationale. Pourquoi les héritiers de la Perse n'auraient-ils pas droit à une arme que possèdent des peuples "bien moins civilisés qu'eux", comme les Coréens du Nord ou les Pakistanais ?

Une interrogation demeure. Les Mollahs au pouvoir veulent-ils vraiment posséder une arme qui, dans leur esprit, assurerait la survie de leur régime ? Saddam Hussein ne possédait pas l'arme absolue, on connaît le sort qui fût le sien. Ou bien la négociation même, n'est-elle pas plus importante à leurs yeux que ne peut l'être son résultat ? Elle leur confère une centralité, qui sans elle, n'existerait pas.

 

Avec l’aimable autorisation des Echos (publié le 09/01/2022)

 

Copyright : ATTA KENARE / AFP

 

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