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Israël : la fin de l’ère Bibi 

Trois questions à Dominique Moïsi 

INTERVIEW - 24 Juin 2021

Le 13 juin 2021, une coalition historique allant de la gauche à l’extrême droite renversait avec une majorité d’une voix le gouvernement du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu, détenteur du record de longévité à cette fonction. Leader de la nouvelle coalition qui s’est vue accorder le vote de confiance du Parlement, Naftali Bennet reprend aujourd’hui les rênes d’un État riche, mais aussi au bord d’une rupture sociétale. Quel bilan peut-on faire des années Netanyahou ? Comment se profilent ces prochains mois ? Dominique Moïsi, conseiller spécial géopolitique à l’Institut Montaigne, répond à nos questions. 

Le 13 juin 2021 a marqué la fin d’une ère en Israël, lorsque Benyamin Netanyahu s’est fait écarter du gouvernement après 12 ans au pouvoir. Le pays a-t-il véritablement tourné la page "Bibi" ? Quelles évolutions de la politique israélienne peut-on attendre du nouveau gouvernement ? 

Le 13 Juin 2021 a en effet marqué un tournant important dans la vie politique d’Israël. Une coalition de 8 partis allant de la droite la plus dure à la gauche la plus radicale, incluant pour la première fois un parti arabe, a réussi à renverser "Bibi" par une majorité de une voix (60 contre 59). 

Si l’on veut aller à l’essentiel, ce n’est pas cette coalition qui a gagné, mais plutôt Netanyahou qui a fini par se détruire lui-même. Encouragé par ses réussites bien réelles sur une grande variété de dossiers allant de l’économie à la diplomatie en passant par le succès de sa politique vaccinale, Bibi a sombré dans l’hubris : une extrême arrogance, et, in fine, une perte de contact avec le réel qui a mobilisé contre lui ses anciens alliés et collaborateurs. Le Premier ministre d’Israël qui a battu tous les records de longévité au pouvoir a été victime d’un "dégagisme" qu’il a contribué à créer plus que toute autre force d’opposition. Sa chute a une dimension presque épique à la Shakespeare, si elle ne traduisait pas aussi le dysfonctionnement structurel d’un système politique, inadapté aux nécessités d’une puissance régionale dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

"C’était le meilleur des temps. C’était le pire des temps". Plagiant Charles Dickens, on pourrait dire de Netanyahou qu’il a été "le meilleur et le pire" des Premiers ministres qu’ait connus Israël.

On pourrait dire de Netanyahou qu’il a été "le meilleur et le pire" des Premiers ministres qu’ait connus Israël. 

L’État Hébreu est grâce à lui plus fort, plus riche qu’il ne l’a jamais été. Mais à cause de lui aussi, la société israélienne est plus inégalitaire, plus polarisée, plus divisée qu’elle n’a jamais été, et son système démocratique fondamentalement plus fragile, sinon au bord de la rupture. Un État plus fort et moins juste, une démocratie à bout de souffle qui sort peut-être renforcée d’avoir su retrouver la voie de l’alternance.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle coalition, qui va de la droite religieuse à la gauche, en passant par l’appui d’un parti arabe ? Pourra-t-elle véritablement se hisser au-delà des différends politiques pour gouverner ? 

Sur le papier, il est difficile d’imaginer que la coalition désormais au pouvoir puisse survivre très longtemps. Il semble n’exister entre les diverses forces qui la constituent que des désaccords sur les fondamentaux. Mais cette nouvelle coalition possède des atouts non négligeables. Le chef de l’opposition est désormais l’homme qu’une courte majorité d’Israéliens a rejeté : Netanyahou. La fatigue à l’égard de l’homme se double d’une fatigue à l’égard du processus électoral. Faire tomber la coalition au pouvoir, c’est se condamner à une cinquième élection. Est-ce cela que les Israéliens veulent ? À la fois idéologue et pragmatique, le nouveau Premier ministre pour deux ans, Naftali Bennet, sait que sa marche de manœuvre est très étroite. C’est pour lui une force autant qu’une faiblesse. Il n’a pas le droit à la moindre erreur. Il voudra démontrer "qu’il y a de la vie" après Bibi, qu’Israël peut "survivre, fonctionner et même progresser" dans certains domaines - comme la lutte contre les inégalités - sans son leader charismatique. Certes, lorsque l’on ne possède qu’une majorité d’une voix, tout peut arriver très vite. Mais il serait dangereux me semble-t-il d’enterrer prématurément cette nouvelle coalition. Son ciment, le rejet de Netanyahou, peut nous surprendre par sa résilience.

Quel est le bilan des années Netanyahou vis-à-vis de la question palestinienne, alors qu’un nouveau cycle de violences enclenché le 10 mai dernier entre Israéliens et Palestiniens a donné lieu à une guerre de 11 jours, et plus largement en matière de politique étrangère ?

La partie la plus négative du bilan de Netanyahou restera sans doute son traitement ou plutôt son non traitement de la question palestinienne. L’explosion de violence qui vient d’avoir lieu à partir de Gaza, mais aussi - et c’est nouveau et sans doute plus grave - dans des villes à populations mixtes entre citoyens arabes et citoyens juifs d’Israël en est l’illustration la plus criante. On ne peut, sans risque de réveils périodiques, considérer que le problème palestinien peut être négligé, étouffé, ou simplement reporté aux calendes grecques.

La partie la plus négative du bilan de Netanyahou restera sans doute son traitement ou plutôt son non traitement de la question palestinienne.

Le plan de paix de Jared Kushner, qui n’était de fait que le plan Netanyahou tant l’ancien Premier ministre d’Israël a pesé sur sa définition, était condamné à l’échec. Certes, le bilan de la politique étrangère de "Bibi" culminant avec les Accords d’Abraham et la paix avec de nombreux États arabes est loin d’être négligeable. Mais on peut penser que le passif est au moins aussi important. En s’alignant sur la parti républicain aux États-Unis, le Premier ministre d’Israël a violé les règles du bon sens politique et stratégique le plus élémentaire : on ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Bibi a ce faisant aussi délibérément pris le risque d’approfondir le fossé existant entre l’État d’Israël et la majorité de la communauté juive américaine de sensibilité démocrate et modérée. 

Enfin, le couple Trump/Netanyahou, dans son opposition au Traité de Vienne de 2015, a eu pour résultat direct de conforter les éléments les plus durs du régime iranien. Était-ce l’objectif poursuivi ? Était-ce un objectif légitime ? L’Histoire le dira. Elle jugera aussi sans complaisance un personnage hors norme qui demeurera longtemps une énigme. Était-il dès le départ un idéologue animé par la religion de la terre ou l’est-il devenu avec le temps, par calcul politique, pour demeurer le plus longtemps possible au pouvoir et pour échapper ainsi à la justice et aux procès auxquels il ne pourra plus se dérober désormais ? La démocratie israélienne a survécu à Netanyahou. Netanyahou survivra-t-il politiquement, juridiquement à la démocratie israélienne ?

 

 

Copyright : Emmanuel DUNAND / AFP

 

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