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Erdogan, Xi Jinping et Poutine : trois hommes, une même ambition

Analyses - 19 Avril 2021

Au début des années 2000 trois portraits ornaient le bureau de Vladimir Poutine au Kremlin : ceux de Pierre le Grand, d'Alexandre Pouchkine et du Général de Gaulle : le Tsar conquérant, le poète romantique, et le créateur de la Cinquième République. C'est en tout cas ce qu'il m'avait déclaré.

Quels portraits ornent aujourd'hui les bureaux de Xi Jinping et d'Erdogan ? On peut penser, dans le bureau de Xi Jinping, à celui d'un empereur de la dynastie Qing (1644-1911) - la dernière à avoir régné sur la Chine - encadré de portraits de Confucius et de Mao. Une vision syncrétique qui confère au nouvel empereur une triple légitimité : impériale, culturelle et idéologique.

Et que devrions-nous trouver dans le bureau du président Erdogan - dans son palais surdimensionné et très "kitch" d'Ankara ? : sans doute à côté du portrait de Mustafa Kemal Atatürk, "le père des Turcs", celui de Mehmed II, dit "Fatih", le Conquérant (1432-1481) ? Il s'agit du sultan qui, après l'échec de 23 sièges, s'empara enfin de Constantinople en 1453, mettant fin ainsi à l'Empire romain d'Orient. Mais pourrait-il s'agir d'une reproduction du portrait de Mehmed II, peint par le peintre vénitien Gentile Bellini en 1480 ? Ce tableau, que l'on peut admirer au Victoria and Albert Museum de Londres, accompagnait le traité de paix signé entre la Sérénissime et les Ottomans un an plus tôt. Le nouveau sultan Erdogan n'est pas animé par un esprit de rapprochement avec le monde occidental.

Humilier l'Europe

On peut voir en ce moment sur Netflix une série nouvelle intitulée Ottoman, réalisée par les Turcs. Il s'agit d'un docufiction habile et efficace, réalisé avec de grands moyens et qui constitue un hommage appuyé au courage, à la détermination de Mehmed II : des qualités qui font clairement défaut aux derniers Byzantins. Erdogan a pu se percevoir au début de son "long règne", comme une version islamique de Kemal Atatürk. Il est clair, aujourd'hui, que son ambition va plus loin et qu'il se place dans la continuité de Mehmed II. Il n'y a plus, certes, de Constantinople à conquérir. Mais on peut toujours étendre son influence régionale et à l'occasion - comme en "bonus" - humilier cette Europe qui a largement bâti son projet impérial depuis la fin du XVIIIe siècle, sur les dépouilles de l'Empire ottoman.

La désoccidentalisation du monde se poursuit et s'accélère donnant des ambitions accrues aux Chinois, aux Russes et aux Turcs.

"Pour qu'un empire naisse, il faut qu'un empire meure". C'est par ces mots que s'ouvre le générique de la série Ottoman. La formule pourrait servir de fil conducteur, sinon de clé de lecture, aux politiques menées par Poutine, Xi Jinping et Erdogan. L'Impérialisme occidental au sens classique du terme appartient au passé. La désoccidentalisation du monde se poursuit et s'accélère donnant des ambitions accrues aux Chinois, aux Russes et aux Turcs. 

Leurs ambitions ont pour ressort un esprit de revanche sur les humiliations subies dans un passé historique plus ou moins récent : le temps long de l'histoire pour les Ottomans : de 1840 au milieu du XXe siècle pour les Chinois : tout particulièrement de 1991 à 2000 pour les Russes.

"Des lignes dans le sable"

Au début du XXe siècle, l'Europe - à travers la Grande-Bretagne et la France - traçait encore "des lignes dans le sable", pour se partager les dernières dépouilles de l'Empire ottoman. Mais que connaît-elle à cette région ? Comment ose-t-elle donner, en Libye par exemple, des leçons de légitimité et d'histoire à la Turquie, héritière d'un empire qui a contrôlé et partiellement unifié cette région pendant des siècles ?

C'est au moins le ressenti des Turcs et c'est dans ce contexte qu'il convient de replacer la crise dite du "Sofagate" et la volonté délibérée d'Ankara d'infliger un affront à l'Europe. Mais l'Union européenne n'a pas été humiliée par la Turquie, elle s'est humiliée elle-même. Pour être plus précis, le président du Conseil, Charles Michel, n'a pas eu (c'est le moins que l'on puisse dire) le réflexe qui s'imposait. Il devait absolument et "quoi qu'il en coûte" - pour reprendre une formule à la mode - refuser avec fermeté et courtoisie, de s'asseoir, tant que la présidente de la Commission ne disposait pas d'un fauteuil à l'égal du sien.

Ce que ressentent les Turcs de l'engagement de l'Occident dans des terres qui furent ottomanes hier est très proche de ce que pensent les Russes de la problématique de l'Ukraine et les Chinois, de celle de Taïwan. Que savez-vous, que comprenez-vous à ces questions, nous disent-ils de façon toujours plus claire ?

Les empires plus ou moins "renaissants" d'aujourd'hui en appellent à l'histoire. 

En Juin 1830, la France de Charles X envoyait un corps expéditionnaire s'emparer d'Alger, pour restaurer l'image très écornée du souverain. Peine perdue, la prise d'Alger le 7 Juillet précéda, d'à peine trois semaines, la chute du dernier des Bourbons.

Nationalisme et frustrations

Utiliser le nationalisme de ses peuples pour détourner leurs regards de leurs frustrations est une stratégie qui vient naturellement à des régimes, qu'ils se sentent, ou non, vulnérables. Erdogan, Xi Jinping et Poutine, en ayant recours à cette stratégie plus que classique, disposent d'une carte qui s'avère particulièrement efficace : la mobilisation contre l'Occident. Les empires plus ou moins "renaissants" d'aujourd'hui en appellent à l'histoire : "Les jours où le monde occidental nous humiliait sont derrière nous", disent-ils tous, sinon d'une même voix, tout du moins de manière concordante. Et ce, qu'ils s'agissent des "loups combattants" chinois, des néo-ottomans turcs ou des néoslavophiles russes.

La désoccidentalisation du monde est un processus inéluctable et bien réel. On ne pourra plus parler, comme on le faisait hier encore, de l'Occident et du reste du monde. Mais les choses ne sont pas pour autant si simples. En fait, tout se passe comme si les régimes autoritaires non occidentaux et les démocraties occidentales, lisaient le monde à travers des lunettes différentes : les premiers privilégient l'identité culturelle, les secondes mettent l'accent sur l'identité politique, c'est-à-dire la nature démocratique ou non des régimes. Il n'est pas sûr que, à long terme, les secondes aient tort.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (mise en ligne le 17/04/2021). 

Copyright : TOBIAS SCHWARZ / AFP

 

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