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Élections présidentielles au Brésil : quels enjeux à une semaine du second tour ?

Grand entretien avec Thomas Traumann 

INTERVIEW - 24 Octobre 2022

Dimanche 2 octobre, Luiz Inácio Lula da Silva obtenait 48,4 % des suffrages lors du premier tour des élections présidentielles brésiliennes, contre 43,23 % pour Jair Bolsonaro. À une semaine du second tour, nous nous sommes entretenus avec le journaliste brésilien Thomas Traumann, qui décrypte les conséquences possibles de la victoire de l’un ou de l’autre. Qu’il s’agisse d’économie, de politique étrangère ou de démocratie, l’élection marquera profondément le pays, comme acteur régional et mondial.

Deux candidats parfaitement opposés se sont retrouvés au coude à coude au premier tour de l’élection. Quelles leçons peut-on en tirer sur la fragmentation politique dans le pays ?


Lors du premier tour des élections présidentielles brésiliennes, 92 % des Brésiliens ont voté pour Lula ou pour Bolsonaro. Généralement, les deux principaux candidats à une élection rassemblent environ 70 % des voix. Le résultat de ce premier tour illustre donc la division fondamentale au sein de la population brésilienne, entre l’ancien président de gauche et le président sortant de droite. Pour la première fois dans l’histoire du pays, les élections opposent un ex-président et un chef d’État aux responsabilités. Concrètement, cela signifie que depuis le début de la campagne nous avons assisté à un affrontement entre deux mandats et deux personnalités. Bien qu’opposés, Lula et Bolsonaro sont les deux politiciens les plus populaires que le Brésil ait jamais connus au cours des cent dernières années. Ils entretiennent tous les deux des liens puissants avec une large partie de l’électorat brésilien.

Bien qu’opposés, Lula et Bolsonaro sont les deux politiciens les plus populaires que le Brésil ait jamais connus au cours des cent dernières années.

Lors de sa présidence entre 2003 et 2010, Lula bénéficiait d’une grande popularité. Plus de 80 % des Brésiliens ont un avis favorable concernant son mandat, reconnaissant notamment le succès de ses réformes sociales visant à lutter contre la pauvreté, et sa politique de redressement rapide de la crise financière de 2008. Dilma Rousseff lui a ensuite succédé, avant d’être destituée en 2016, accusée d’avoir enfreint les lois budgétaires du Brésil, alors que le pays était aux prises avec la pire récession depuis plus d'un siècle.

L’opération "Lava Jato" (ou "scandale Petrobras", affaire de corruption politique de 2014, qui touche à la fois l’entreprise pétrolière contrôlée par l’État, Petrobras, et les géants brésiliens du BTP - bâtiment et travaux publics) a par ailleurs considérablement terni l’image de Lula et de son parti, visant les responsables du Partido dos Trabalhadores (PT - Parti Ouvrier du Brésil). L’ancien président a finalement été condamné et envoyé en prison en 2018, avec l’incapacité de se représenter comme président aux élections cette année-là. Durant ces élections, Jair Bolsonaro, officier militaire à la retraite et homme politique, s’était opposé à l'implantation du PT et avait obtenu un soutien considérable de la population. Il s'est également engagé, ce qui le différencie des partis d’extrême droite en Europe, à ce que des militaires soient mobilisés pour redresser la situation du Brésil. Promesse tenue : après avoir remporté l’élection, avec un avantage considérable, on comptait davantage de gradés aux postes ministériels que pendant le régime militaire (plus de 50% de son cabinet).

Un an après son arrivée au pouvoir, le monde a été frappé par le Covid-19. La gestion de la pandémie par Bolsonaro a été l'une des plus désastreuses du monde. Sa politique de recherche d’une immunité collective a entraîné la mort de 700 000 Brésiliens. Plus de 50 % de son peuple désapprouve Bolsonaro au lendemain de la pandémie, générant l’émergence d'un véritable sentiment "anti-bolsonariste" dans le pays. Cependant, même si une partie considérable de la population était contre Bolsonaro, il n’y avait pas de candidat suffisamment robuste en face de lui pour prétendre gérer le pays différemment. C’est à ce moment là que la Cour suprême du Brésil a finalement examiné le cas de Lula. Elle annule les condamnations pour corruption à son égard en réalisant que le juge Sergio Moro chargé de l’enquête était "partial" (juste après avoir condamné Lula, il est devenu ministre de la Justice de Bolsonaro). Blanchi, Lula se retrouve en position de se présenter comme candidat aux élections suivantes.

Dès le premier jour de cette campagne électorale, nous avons assisté à un bras de fer entre deux candidats extrêmement populaires, aussi haïs qu’adulés par la population. Le Brésil est aujourd’hui un pays foncièrement divisé entre les camps "anti-PT" et "anti-Bolsonaro". C’est pourquoi nous arrivons fatalement à de tels niveaux de polarisation politique, reflétés par les résultats des élections du 2 octobre. Par conséquent, chacun des deux candidats, s’il est élu, devra composer avec une opposition extrêmement forte.

Sur la gestion du Covid, l’économie ou la déforestation de l’Amazonie, le bilan de Bolsonaro est catastrophique. Comment expliquez-vous qu’en dépit de ce bilan il ait réussi à récolter 43 % des suffrages ? Les réformes avancées par Lula, en particulier sur l’économie, seront elles en capacité de redresser le pays ?


Tout cela est exact, mais malgré ces éléments, il est essentiel de rappeler que Bolsonaro reste très populaire au Brésil. Sur sa gestion du Covid-19, certains Brésiliens étaient convaincus de l’iniquité des mesures de confinement et que la population devait retourner au travail le plus rapidement possible. D'autres considèrent qu’un retour du PT au pouvoir serait la pire chose qui pourrait arriver au Brésil, qui risquerait de devenir un "deuxième Venezuela". Une partie des conservateurs pensent également que le programme politique de Lula est globalement plus libéral, qu’il s’agisse d’instaurer des mesures "d'action positive" à l'intention de groupes défavorisées, de droits des femmes, d’avortement ou de valeurs familiales. Le Brésil reste un pays profondément conservateur, avec un pourcentage important de personnes en désaccord avec certaines opinions libérales.

Bolsonaro défend les valeurs conservatrices, familiales et religieuses auxquelles s'identifie une grande partie de la population brésilienne. Pendant son mandat, il a établi un lien puissant avec l'Église évangéliste qui se développe au Brésil.

L’expansion du mouvement évangélique au Brésil est un phénomène apparent si l’on observe le dernier recensement. À l'époque de celui-ci, en 2010, 22,2 % des habitants se disaient évangéliques (contre 15 % en 2000). Les protestants évangéliques représentent environ un tiers de la population nationale et seront bientôt majoritaires. Ce phénomène est en rapport avec la perte d’affluence de l’Église catholique. Il y a 20 ans les catholiques représentait 75 % de la population et maintenant des estimations projettent que les catholiques représenteront moins de 50 % de la population brésilienne en 2030.

Le Brésil reste un pays profondément conservateur, avec un pourcentage important de personnes en désaccord avec certaines opinions libérales.


Sous le mandat de Bolsonaro, le ministre de l’Éducation était un prêtre calviniste, Milton Ribeiro. La ministre des Femmes, de la Famille et des Droits humains, Damares Regina Alves, était une pasteur évangélique. Les Évangélistes ont aussi nommé le juge André Mendonça à la Cour suprême pour la première fois dans l’histoire du pays. Ils détenaient un véritable pouvoir grâce à Bolsonaro, leur conférant la légitimité d’un parti politique. Ces premiers éléments permettent donc d’expliquer pourquoi Bolsonaro bénéficie encore d’un soutien substantiel de la part d’une grande partie de l’électorat brésilien.

En ce qui concerne l’économie, contrairement à l'Europe et aux États-Unis, les épisodes d’inflation les plus préoccupants sont déjà terminés au Brésil. L’inflation était très importante début 2022, de janvier à mars, mais on assiste maintenant à une déflation au niveau national. Elle s’explique par la réduction, par Bolsonaro, de l’ensemble des taxes fédérales sur le carburant - une mesure clairement électoraliste. Les prix ont donc baissé et l'inflation est plus faible aujourd'hui qu'il y a trois mois. Ces facteurs viennent nourrir un narratif selon lequel l’économie du Brésil ne se porterait pas si mal : inflation à la baisse, emploi à la hausse, légère croissance. Au cours du deuxième trimestre de 2022, l’économie brésilienne a progressé de 3,2%. Ces éléments nous permettent de mieux comprendre la position de Bolsonaro aujourd’hui. 

En Amazonie, au premier semestre de 2021, environ 1,5 million d'hectares de forêt ont été coupés ou sont partis en fumée, selon l’INPE, l’Institut national brésilien de recherche spatiale. La déforestation est à son plus haut niveau depuis une décennie. Si cette situation préoccupe les élites et la population instruite du pays, ce schéma n’est pas généralisé dans les États amazoniens du Brésil (Roraima, Paré, Mato Grosso, Rondônia, Amazônia et Tocantins), où la déforestaiton n’est pas une préoccupation majeure pour les habitants. Au premier tour des élections, Bolsonaro a remporté la majorité des votes dans les principaux États agricoles du pays, qui concentrent la plupart de la déforestation illégale et de l’exploitation minière, parce que les populations ne veulent plus de terres autochtones dans leur voisinage, et ne sont pas prêtes à se battre pour la préservation de la forêt, qui empêcherait l’exploitation et la création de bénéfices économiques.

Les membres du Congrès des États amazoniens sont à la fois anti-environnementaux et pro-agro-industriels et sont alignés sur la politique du laisser-faire de Bolsonaro à l’égard de l'Amazonie.

80 % des membres du Congrès des États amazoniens sont à la fois anti-environnementaux et pro-agro-industriels et sont alignés sur la politique du laisser-faire de Bolsonaro à l’égard de l'Amazonie. Leur voix a un poids considérable, au détriment des efforts des communautés autochtones et des associations qui luttent pour mettre fin à la destruction de cet écosystème irremplaçable. Par conséquent, Bolsonaro conserve un soutien considérable au sein du Brésil malgré ses antécédents parce qu’il défend des valeurs et des politiques publiques qui sont en accord avec les intérêts d’une grande majorité de la population. 

S’agissant maintenant du programme économique de Lula, il prévoit une augmentation des dépenses affectées aux programmes sociaux. Il s'agira d'un retour en arrière sur les restrictions budgétaires de Bolsonaro, en affectant davantage de ressources pour les pauvres, ainsi qu'à la santé et à l'éducation. Ce qui signifie qu'une partie des élites brésiliennes le verront comme du gaspillage et un manque de responsabilité financière. De nombreuses banques brésiliennes se montrent donc extrêmement critiques à l'égard de Lula et mènent déjà campagne pour Bolsonaro, convaincues que son gouvernement favorisera les privatisations, réduira les impôts et renforcera un environnement plus propice aux affaires que celui de Lula.

En matière de politique étrangère, la première décision de Lula sera probablement de tenter d’initier un nouveau dialogue avec l’Europe (verrouillé sous Bolsonaro, qui ne parle qu’à Poutine) et ses voisins Sud-Américains. La promotion d’un accord commercial entre le Mercosur et la Communauté européenne était effectivement un point majeur du programme antérieur de Lula. Ce dernier s'entendra sûrement mieux avec Biden, ainsi qu’avec la majorité des dirigeants Brésiliens et même Sud-Américains. Tout ce qu’il est susceptible de faire sur ce front sera une amélioration par rapport à ce que nous avons pu observer au cours des quatre dernières années.

À une semaine des résultats, peut-on s’attendre à ce que les campagnes des deux camps s'intensifient ? La menace d’un coup d’État post-électoral est-elle justifiée selon vous ?

Après avoir obtenu 48,4 % des suffrages au premier tour, Lula a besoin de moins de 2 millions de voix pour remporter l’élection, tandis que Bolsonaro doit en trouver 8 millions. Malgré une dynamique post-électorale pro-Bolsonaro, Lula est donc beaucoup plus proche de la victoire. Beaucoup de Brésiliens considèrent que Lula devra obtenir une victoire très confortable pour éviter une contestation des résultats par Bolsonaro, (il lui faudrait obtenir environ 10 millions de votes). Mais le contexte actuel plaide plutôt pour une marge très étroite entre les deux candidats. Le 2 octobre, elle était de 6 millions. Dimanche prochain, elle pourrait être encore plus faible. Bolsonaro pourrait alors instrumentaliser cette faible marge pour revendiquer la victoire et inciter ses partisans à manifester pour contester les résultats. La présence d’un second tour rend la défaite d’autant plus inacceptable et attaquable pour le dirigeant sortant. 

Le Brésil ne fera pas face à un coup d'état en soi, mais se trouvera dans une situation où les gens peuvent descendre dans la rue sous la forme de grandes manifestations. Si le scénario consistant à ce que des généraux armés s’emparent du pouvoir est peu probable, nous pourrions cependant assister à des soulèvements populaires, des occupations, avec des conséquences potentiellement dramatiques pour la population. Rappelons en effet que sous Bolsonaro, les ventes d’armes à feu ont explosé au Brésil, entraînant une escalade progressive de la violence. La brutalité à la suite d’une défaite de Bolsonaro est donc une possibilité, mais peut-être pas une fatalité. En somme, nous faisons face à une situation où les partisans des deux camps ont l’impression que leur sort est en train de se jouer, et voient donc ces élections comme une bataille entre le bien et le mal. Quels que soient les résultats du 30 octobre, le Brésil restera un pays aussi divisé que les États-Unis, mais avec des institutions irrémédiablement plus faibles.

 

Copyright: NELSON ALMEIDA / AFP

 

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