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Elections du "Super jeudi" : Boris Johnson affirme son pouvoir au Royaume-Uni

Analyses - 19 Mai 2021

Non, le Royaume-Uni n’est pas sur le point d’éclater, à en croire les résultats des élections du "Super Thursday" le 6 mai 2021, ce "Super jeudi" dont on parle tant outre-Manche.

Plusieurs élections se sont tenues concomitamment : les élections législatives des parlements écossais et gallois ; une élection partielle dans le Nord-Est de l’Angleterre, à Hartlepool, pour élire un nouveau député au Parlement de Westminster ; des élections municipales en Angleterre. Le moment était également venu d’élire les nouveaux commissaires de police en Angleterre et au Pays de Galles. 

En temps normal, les élections régionales et locales se tiennent deux ans après l’élection nationale. Pour le gouvernement, elles sont évidemment l’occasion de mesurer le soutien dont il dispose dans le pays et, pour les partis de l’opposition, une façon de démontrer la pertinence de leurs programmes en amont des scrutins nationaux suivants. Les résultats du 6 mai montrent deux choses : d’une part, le réalignement du paysage politique britannique suite au vote du Brexit s’accentue. Ce n’est plus le clivage gauche-droite qui compte, mais bien le clivage "leave-remain" qui anime la vie politique du Royaume-Uni aujourd’hui. D’autre part, c’est le parti des Tories qui est perçu comme le seul capable d’unifier le pays face à la montée indépendantiste en Ecosse.

Même si les Britanniques ne parlent plus tellement du Brexit, le Super Thursday démontre de façon éclatante que celui-ci continue de diviser le paysage politique britannique.

Le vote du Brexit en 2016 a été un cataclysme au Royaume-Uni. Et même si les Britanniques ne parlent plus tellement du Brexit, le Super Thursday démontre de façon éclatante que celui-ci continue de diviser le paysage politique britannique. Lors de l’élection de 2019, Boris Johnson a aisément remporté l’élection en s’emparant des bastions traditionnels du parti travailliste, "Labour", au nord de l’Angleterre qui avaient voté en faveur du Brexit au référendum de 2016. Et c’est une trajectoire qui ne dévie pas. Le parti conservateur, "Tories", vient de remporter l’élection partielle de Hartlepool, une conscription électorale au Nord Est de l’Angleterre, ajoutant ainsi un nouveau député à sa majorité déjà écrasante au Parlement de Westminster. 

C’est un signe du réalignement politique né du Brexit : Hartlepool qui, depuis 1959, était représenté sans discontinuité par un député travailliste, et s’était prononcé à hauteur de 70 % de ses électeurs pour quitter l’Union européenne en 2016. C’est un coup dur pour le parti : c’est seulement la troisième fois depuis 1982 qu’un gouvernement s’empare d’un siège de l’opposition lors d’une élection partielle. Bien qu’il garde la main sur plusieurs communes, il perd le contrôle de huit d’entre elles et plus de 318 conseillers municipaux. Le lendemain du Super Thursday, Keir Starmer, le dirigeant du parti, a d’ailleurs annoncé un remaniement de son cabinet. 

Que ce soit les conservateurs en Angleterre, le Scottish National Party (SNP) en Ecosse ou le parti travailliste au Pays de Galles, la crise du Covid-19 a conforté le pouvoir de tous. Qu’on se le dise, le moment des élections leur était assez favorable : plus de 30 millions de Britanniques avaient déjà reçu leur première dose du vaccin contre le Covid-19. Beaucoup de régions avaient aussi d’ores et déjà annoncé un assouplissement des mesures restrictives. Ce soutien populaire pourrait cependant vite s’effriter. En effet, les partis au pouvoir ne sont pas à l’abri de devoir imposer à nouveau des mesures restrictives pour contenir la diffusion du variant indien qui, à la date du 17 mai, avait déjà contaminé plus de 2 400 personnes. 

En Ecosse, c’est la question de l’indépendance, et non la gestion de la pandémie, qui occupe davantage les esprits des électeurs. Alors qu’en 2016, 80 % des électeurs du SNP se disaient favorables à l’indépendance de l’Ecosse, c’est aujourd’hui pas moins de 100 % des partisans du SNP et 50 % des Ecossais qui la soutiennent. Les Verts défendent également l’idée d’un référendum et détiennent, avec le SNP, une majorité au parlement écossais. Mais la nation est plus divisée qu’on ne le pense. Ceux qui s’opposent à l’indépendance ont fait preuve de tact : plutôt que de voter pour leur parti de choix, ils ont voté pour le candidat qui était le plus susceptible de détrôner le SNP. Pour freiner la montée du soutien pour l’indépendance, le gouvernement de Johnson pourrait investir massivement en Ecosse, tout en rappelant aux Ecossais le succès de la politique vaccinale et les mesures de chômage partiel qu’il leur a accordées.

Il est trop tôt pour acter la fin du parti travailliste. Bien sûr, ce n’était pas une bonne élection pour le parti travailliste, mais il faut quand même rappeler qu’il conserve la main sur les villes de Manchester, Londres, Liverpool et Bristol. Il a également repris les villes de Doncaster et West Yorkshire des mains des conservateurs. De plus, les travaillistes ont aussi réussi à faire basculer quelques villes traditionnellement conservatrices, telle que Cambridge ou dans le Surrey dont les communes avaient majoritairement voté pour rester membre de l’Union européenne en 2016.

En Écosse, c’est la question de l’indépendance, et non la gestion de la pandémie, qui occupe davantage les esprits des électeurs.

Comme l’a très justement noté Rob Ford, professeur de sciences politiques à l’Université de Manchester, lors d’un événement organisé par le think tank britannique "UK in a Changing Europe", le parti travailliste est "trop faible pour gagner, mais trop puissant pour mourir". S’il est difficile de voir comment il pourrait retrouver un semblant de majorité à la prochaine élection de 2024, il n’est pas pour autant impossible qu’il se retrouve au pouvoir dans un gouvernement de coalition. Après tout, il reste le seul choix de coalition pour le SNP, les Verts et les Liberal Democrats.

Mais il reste du pain sur la planche pour les travaillistes ! La grande richesse de son adversaire, le parti conservateur, est sa capacité à se réinventer continuellement. Le parti de David Cameron et George Osborne était, en 2010, très différent de celui de Boris Johnson et Rishi Sunak : Cameron et Osborne prônaient l’austérité et voulaient être le partenaire principal de la Chine. Le parti de Johnson et Sunak prône quant à lui la dépense et souhaite tisser une alliance démocratique pour contenir la Chine. Pour accéder au pouvoir, les travaillistes ne pourront pas s’en tenir qu’à l’attaque. Ils devront également présenter une vision crédible pour un avenir meilleur et nouveau pour le Royaume-Uni post-Brexit.

Tout n’est pas gagné pour Boris Johnson. Le parti conservateur a réussi à consolider son pouvoir auprès de ceux qui ont voté "leave" au référendum. Johnson a tenu sa première promesse ("Get Brexit done") en négociant un accord Brexit. Maintenant, il doit démontrer les bénéfices du Brexit et octroyer ses dividendes. Pour le moment, la crise du Covid-19 a en grande partie dilué la nouvelle réalité des difficultés commerciales engendrées par l’accord du Brexit. Les individus voyagent moins et beaucoup d’entreprises peinent encore à discerner les conséquences du Brexit de celles du Covid-19. Le plus grand défi de Boris Johnson consistera à tenir sa promesse de remise à niveau de toutes les régions du Royaume-Uni (le "levelling up") grâce à un programme d’investissement massif. S’il peine à y arriver, il perdra rapidement la confiance qui lui a été accordée.

 

 

Copyright : Matt Dunham / POOL / AFP

 

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