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Diplomatie - Emmanuel Macron et Olaf Scholz sont dans un bateau…

Analyses - 6 Septembre 2022

Il serait injuste de réduire l'allocution d'Emmanuel Macron le 1er septembre devant la conférence des ambassadrices et ambassadeurs à une énième défense du dialogue avec la Russie. Ou à une mise en valeur de son bilan sur sa politique européenne ou sur le multilatéralisme - qui effectivement comporte, surtout s'agissant de l'Europe, beaucoup d’aspects positifs. 

Sur le sujet qui domine tous les autres, il est clair que le Président a un jugement sain sur les conséquences de l'agression russe en Ukraine. "La guerre en Ukraine constitue une rupture historique car elle affecte directement notre sécurité, elle a des conséquences mondiales sur l'énergie, l'immigration, l'information". Elle se présente comme "une déflagration avec un impact mondial". M. Macron observe avec lucidité que cette guerre comporte le risque d'"une partition du monde" en ce sens qu’elle fait resurgir la division Nord-Sud. Dans un autre passage de son discours, il note que la Chine risque d’être la grande bénéficiaire de cet état de choses. Il ne lui échappe pas non plus que diviser les Européens entre eux "est l'un des buts de guerre de la Russie". 

Toujours sur le plan de l'analyse, c'est à juste titre que M. Macron resitue l'agression russe dans un continuum de bouleversements - climatiques, technologiques, économiques, géopolitiques - dont il s’était fait le théoricien depuis des années et notamment lors de sa dernière allocution devant les Ambassadeurs en août 2019. Pour lui, l'agression russe apparaît en quelque sorte comme un point d'orgue dramatique à une "grande bascule du monde" déjà amorcée depuis un certain temps. Il inscrit aussi la guerre en Ukraine dans ce "moment illibéral" qu'il a été l'un des premiers hommes d’État, dès 2017, à diagnostiquer.

Le discours présidentiel prend acte que "la géopolitique se structure progressivement autour d'une compétition entre les États-Unis et la Chine". De ce fait, "il y a en quelque sorte une compétition des universalismes qui est à l'œuvre", et qui "fragilise la capacité de l'ordre du monde". 

L'agression russe apparaît en quelque sorte comme un point d'orgue dramatique à une "grande bascule du monde" déjà amorcée depuis un certain temps.

Bref, Emmanuel Macron a, comme on dit maintenant, actualisé son logiciel, sans perdre le fil de sa grille de lecture globale. Avec quelles conséquences pratiques ? S'agissant de l'Ukraine, M. Macron a présenté la "fin de partie" souhaitable pour la France en termes moins sujets à controverse que cela a pu être le cas par le passé : "construire les conditions qui permettront à un moment que choisira l'Ukraine, soit une victoire militaire, soit une paix négociée dans des termes qui ne seront pas simplement ceux auxquels elle serait livrée si nous l’abandonnions à son sort".

Le président a marqué - peut-être insuffisamment ? - que nous devons nous préparer à une guerre longue et rappelé qu'un de nos objectifs doit être d’éviter une escalade.

Autre conséquence : une "diplomatie de combat" visant notamment à tenter de désamorcer le risque de division Nord-Sud. Dans cette optique, le Président a notamment appelé les diplomates à contrer la propagande qui en particulier en Afrique impose la lecture paradoxale selon laquelle l'agression russe ne relève pas de l'impérialisme puisque les anciennes puissances coloniales soutiennent l'Ukraine. M. Macron l'a dit avec ses mots : "nous devons enlever les sous-jacents des narratifs russe, chinois, et turcs qui expliquent que seule la France fait de la néo-colonisation en Afrique… nous devons casser leurs éléments de langage en étant plus agressifs et plus mobilisés". Dans un discours d'ailleurs remarquable, Mme Colonna, la Ministre des Affaires étrangères, a le lendemain donné une déclinaison pratique à cette orientation (nomination d’une ambassadrice spécialisée sur la diplomatie publique en Afrique, création d'une sous-direction de veille stratégique sur la contre-désinformation). 

C'est peut-être sur la Chine - et par extension sur l'Indopacifique - que l'approche du président reste le plus classique, au moins s’agissant de la stratégie à mettre en œuvre. Ainsi, le Président hausse le ton : face à l'opposition entre la Chine et les États-Unis, "nous n’avons pas à être sommés sur la manière de mener notre politique". On serait tenté de lui objecter que le risque - comme on l'avait vu au moment de l’affaire AUKUS - est plutôt que la France soit plus ou moins marginalisée dans un grand jeu où pourrait se décider le sort du monde. M. Macron insiste aussi que "nous ne sommes pas dans une logique confrontationnelle vis-à-vis de la Chine" (tout en voulant "endiguer les volontés d'hégémonie dans cette région") . Certes, mais nous ne l’étions pas non plus s’agissant de la Russie. La vraie question n'est-elle pas de savoir comment désamorcer ou résister à une confrontation imposée par les "puissances illibérales" aux démocraties libérales ? 

Sur le plan européen, on est frappé de l'absence d'idées neuves ou de propositions inédites. Pourquoi cette sobriété inhabituelle de la part d’un dirigeant français ? La raison en est peut-être que l’actualité européenne est accaparée par des problèmes immédiats - au premier rang desquels la crise énergétique. Une autre explication tient sans doute au fait que, d’un point de vue français, le "cadre" est désormais posé, largement grâce à l'impulsion donnée par le discours de la Sorbonne en 2017 et à la pédagogie de Paris : la souveraineté européenne est en marche, la prise de conscience de la nécessité de jouer "géopolitique" est faite, des instruments ont été mis en place, notamment en matière de défense, la Communauté politique européenne (CPE) offre un forum pour traiter des nouveaux défis.

La vraie question n'est-elle pas de savoir comment désamorcer ou résister à une confrontation imposée par les "puissances illibérales" aux démocraties libérales ? 

La meilleure preuve que la dynamique que les Français souhaitaient est enclenchée réside dans le discours prononcé par Olaf Scholz à Prague, à l'Université Saint-Charles, le 29 août. Le Chancelier du "Zeintenwende" (changement d’ère) s'est explicitement référé à l'Europe géopolitique et au thème de la souveraineté européenne en s’appropriant en quelque sorte les thèses françaises. M. Macron n’a pas manqué de saluer le propos du Chancelier allemand. 

Les deux discours - programmatique pour le Chancelier, plus institutionnel pour M. Macron - ne sont pas d’une portée comparable. C’est un fait cependant que, pour une fois, le dirigeant allemand paraît en avance sur son collègue français. M. Macron "actualise son logiciel" mais n’est pas encore passé à l'étape suivante qui serait d'imaginer une stratégie pour l'Europe de demain compte tenu de la situation créée par l’agression russe en Ukraine. Olaf Scholz avance au contraire - avec beaucoup de précautions certes pour ne pas apparaître dominateur - toute une série de propositions susceptibles de nourrir le débat sur un nouveau projet européen. 

Évitons tout malentendu : les Français ne peuvent que se réjouir que l'Allemagne devienne enfin puissance d’initiative en Europe. Emmanuel Macron a eu raison de saluer le discours d'Olaf Scholz et de ne pas chercher à lui faire concurrence. Cela ne doit pas nous dispenser d’examiner de près ce que dit le Chancelier allemand. Celui-ci, à l'Université Saint-Charles, a soigneusement positionné l'Allemagne en "pays au milieu du continent" ayant vocation à faire converger Est et Ouest, Nord et Sud. 

Les Français ne peuvent que se réjouir que l'Allemagne devienne enfin puissance d'initiative en Europe. 

Il n'a fait aucune mention du tandem franco-allemand. Il est manifestement soucieux de réduire la fracture qui s’est ouverte avec les pays de l'Europe centrale, les États baltes et les Scandinaves. Son style trouve sa force dans le caractère concret de l'approche allemande : sur l'Ukraine, il donne des chiffres concernant les matériels made in Germany qui vont être livrés à Kiev ; il soutient l'idée (aussi défendue par les Pays-Bas) d'une planification et d’une répartition des rôles dans les transferts d’armes à l'Ukraine dans la durée.

S'agissant des briques d'un éventuel projet européen, relevons deux aspects. Sur le plan institutionnel, le Chancelier se place dans la perspective d'un élargissement ou d’une série d'élargissements à terme de grande ampleur. Il en déduit toute une série de réformes à discuter concernant l'extension de la majorité qualifiée au sein du Conseil, la taille du parlement européen, le nombre et le rôle des Commissaires, ou encore le renforcement des instruments communautaires pour faire respecter l'état de droit par tous les États-Membres. Implicitement, la démarche contraste avec l'approche française qui reste toujours timide lorsqu'il s'agit des élargissements : tout en rappelant que la Communauté politique européenne ne doit pas être une alternative à l'intégration de nouveaux Membres, M. Macron a relevé dans son allocution aux Ambassadeurs qu'il s'agissait aussi "de stopper cette logique d’expansion infinie de l'Union européenne… qui a plutôt besoin d'être plus forte, plus souveraine et plus autonome".

Sur les questions de défense, la réflexion allemande apparaît particulièrement poussée et orientée vers les voisins orientaux de l'Allemagne - alors que les relations entre Berlin et Varsovie sont particulièrement détériorées en ce moment. Notons par exemple la suggestion d’une sorte de spécialisation des efforts au sein de l'Europe, l’Allemagne envisageant d'investir massivement dans la défense aérienne pour elle et les pays voisins, et la possibilité à ce sujet de développer un système avec une dizaine de pays de l'Est et du Nord (sans mention de la France alors que les deux pays travaillent entre autres à un projet de défense anti-missile dit Twister). D’autres propositions précises émaillent le discours de M. Scholz en matière économique ou d’immigration. 

Encore une fois, la France doit se féliciter de l'élan que le Chancelier paraît vouloir donner à un débat sur l'avenir de l'Europe. Peut-être ne convient-il pas pour autant de laisser à Berlin le monopole du leadership intellectuel sur le sujet. Par ailleurs, lorsque le président Macron s’est exprimé devant le parlement européen le 9 mai - lançant l'idée fructueuse de la Communauté politique européenne - il était trop tôt pour avancer un grand projet. Le moment vient où l'Europe devrait réfléchir à un renforcement de son intégration, de son périmètre et de ses structures dans l'après-guerre en Ukraine comme ce fut le cas avec Maastricht après la réunification allemande. Un tel projet aujourd’hui ne peut plus seulement résulter d'un accord franco-allemand comme ce fut le cas pour Maastricht fin 1989 entre Kohl et Mitterrand (et Delors). Mais il serait opportun que Français et Allemands se concertent avec d’autres - y compris les Polonais, les Baltes et les Scandinaves - pour que l'Ukraine ne soit pas seulement un drame, une épreuve, mais aussi une opportunité pour l'Europe. 

Comment organiser cette concertation ? Sans que cela soit exclusif du traitement des problèmes immédiats, on peut imaginer une "tournée d’écoute" du Président à Berlin, Varsovie, Vilnius, Stockholm par exemple - ainsi qu'à Prague, en amont de la rencontre prévue par la présidence tchéque en novembre au titre de la CPE. C'est aussi au niveau des officiels - Secrétaire d'État aux affaires européennes, hauts fonctionnaires, conseillers - que des séminaires pourraient être organisés en Europe Centrale, dans les pays baltes, en Scandinavie, et dans l'Europe du Sud - non pas à ce stade pour promouvoir des "idées françaises" mais pour entendre nos partenaires. 

 

Copyright : Ludovic MARIN / AFP

 

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