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Ce que l’Ukraine nous dit de l’avenir de la politique étrangère américaine 

Analyses - 23 Février 2022

Les secousses de la guerre en Ukraine se font sentir à travers le monde. Dernier exemple en date : la crise est devenue révélatrice de nouvelles divisions idéologiques aux États-Unis. Maya Kandel, senior fellow et directrice du programme États-Unis, décrypte la situation pour la série Ukraine, Russie : le destin d'un conflit.

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

Dans la crise en cours, l’administration Biden est cette fois restée fidèle à ses principes directeurs : choix de la diplomatie, niveau inédit de consultation avec les alliés et partenaires, défense de l’OTAN. Dès l’automne dernier, le Président Biden a pris trois décisions majeures sur la gestion de cette crise, deux innovations stratégiques et un classique : un partage du renseignement sans précédent avec les alliés (au niveau Five Eyes) ; une stratégie de communication offensive rendant publiques ces informations pour combattre les manipulations de Poutine ; une intensification des livraisons d’armes à l’Ukraine. Mais son administration n’a pas dévié non plus de ses propres lignes rouges : l’Ukraine n’étant ni un allié formel, ni un intérêt vital américain, il n’a jamais été question d’impliquer directement des soldats américains pour la défendre contre une invasion russe. Il est difficile de parler de succès aujourd’hui, mais l’histoire est en cours d’écriture. Ce qui est certain, c’est que cette approche a été affaiblie par l’absence de soutien clair de l’ensemble de la classe politique américaine. 

Le débat sur l’Ukraine aux États-Unis confirme et illustre l’évolution profonde des positionnements américains sur la politique étrangère, aussi bien dans l’opinion qu’au sein de la classe politique, dans les deux partis. Il traduit l’aboutissement de redéfinitions et convergences précipitées par Trump dont on retrouve des échos en Europe et en particulier en France. On savait déjà que la politique ne s’arrête pas au bord de l’eau (la formule reprend en l’inversant le vieil adage américain qui voulait que la politique étrangère échappe aux divisions partisanes, "politics stops at the water’s edge"), c’est le cas depuis la fin de la guerre froide. Ce que l’on voit aujourd’hui entérinée, c’est la fracture en gestation tout au long de la décennie 2010. Celle-ci ne divise pas droite et gauche, ni même pacifistes contre militaristes, mais plutôt blob contre anti-blob.

It’s the Blob vs. the anti-Blob, stupid

Tucker Carlson était ces dernières semaines la star de la télévision d’État russe, comme il domine l’audience américaine avec son talk-show quotidien sur Fox News, le plus suivi du pays. Or Carlson est devenu sous Trump le principal guide idéologique du nouveau parti républicain, toujours divisé sur la politique étrangère. Alors que la redéfinition du rapport au monde était au cœur de la révolution Trump en politique étrangère, le rejet des néoconservateurs et de leurs héritiers interventionnistes n’est pas encore acquis, comme le montrait une récente tribune au sujet de l’Ukraine des trois principaux porte-parole d’un des mouvements ascendants qui entend redéfinir le parti républicain, le national-conservatisme. Le prétexte de l’article est la situation en Ukraine et son objectif de profiter de la "crise" pour purger définitivement les néoconservateurs du parti républicain. Dans ce mouvement lancé par Yoram Hazony en 2019 pour redéfinir la ligne idéologique du parti républicain en intellectualisant le trumpisme, la politique étrangère était déjà le sujet le plus controversé. 

Le débat sur l’Ukraine aux États-Unis confirme et illustre l’évolution profonde des positionnements américains sur la politique étrangère.

C’était toujours le cas lors de la deuxième réunion du mouvement en novembre 2021 à Orlando en Floride : les discussions les plus animées portaient sur la politique étrangère, opposant très clairement les isolationnistes aux interventionnistes (contre la Chine). Si la Russie n’était guère un sujet, les isolationnistes comparaient cependant la situation de Taïwan (et l’attitude américaine face aux ambitions de Pékin) à celle de l’Ukraine, affirmant que ces deux pays étaient beaucoup plus importants pour Pékin et Moscou respectivement, et qu’en aucun cas les États-Unis ne devraient intervenir en cas de conflit. 

Des anciens de l’administration Trump (Michael Anton et Nadia Shadlow du NSC, Kiron Skinner du Policy Planning) rappelaient que Trump avait permis de commencer la transformation d’une politique étrangère américaine "prisonnière" de cadres de pensée périmée et d’alliances obsolètes, l’OTAN au premier chef. 

Hasard du calendrier, cette conférence à Orlando était suivie par une autre conférence à Washington centrée sur la politique étrangère et qui illustrait la convergence des positions des nationaux-conservateurs avec celles des réalistes de la communauté universitaire comme Barry Posen, John Mearsheimer ou Rajan Menon, et des progressistes du Quincy Institute. Il y était également question de l’OTAN, considérée ici comme l’alliance "ayant le plus besoin d’être réformée". Certains y défendaient même le retrait américain d’une structure destinée à défendre l’Europe et dont l’UE pourrait bien se charger, "comme le veut l’autonomie stratégique". 

Crise ukrainienne : la politique étrangère s’invite dans les primaires

Comme en France, la politique étrangère s’est invitée dans la campagne électorale en cours aux États-Unis (les élections de mi-mandat au Congrès ont lieu dans 7 mois). Les débats éclairent à la fois le retard pris par l’administration Biden sur les sanctions vis-à-vis de la Russie (dans l’attente d’une loi que le Congrès n’est pas parvenu à voter, ce qui aurait pourtant renforcé la position de Biden), les divisions au sein des deux partis, et la nature du débat actuel aux États-Unis. À noter que la redéfinition progressiste des positionnements démocrates a porté davantage sur les questions intérieures, même si elle s’est aussi emparée de la politique étrangère.

Côté républicain, le débat est beaucoup plus avancé. Dans les primaires, les candidats trumpistes accusent Biden de se soucier davantage des frontières européennes qu’américaines, quand ils ne demandent pas, à l’image de Tucker Carlson, que Washington soutienne Moscou plutôt que Kiev. Cette position est majoritaire auprès de la base républicaine, la plus active dans les primaires, qui rejette "l’interventionnisme libéral" considéré comme le "consensus des élites", qui a conduit à toutes les erreurs stratégiques récentes, notamment en Afghanistan, dont le retrait désastreux en août dernier est encore dans toutes les mémoires (et les clips de campagne).

Dans les primaires, les candidats trumpistes accusent Biden de se soucier davantage des frontières européennes qu’américaines.

Elle découle de la présidence Trump même si d’autres évolutions éclairent ce positionnement, comme l’affection pour la Russie au nom de valeurs traditionnelles chrétiennes communes, tendance plus ancienne au parti républicain. Ses arguments s’appuient toujours sur les deux mêmes présupposés : Biden et les démocrates mentent forcément, tandis que Poutine dit toujours la vérité ; cette vision embrasse donc les arguments russes. 

Au Congrès, les positionnements républicains reflètent l’horizon électoral des élus, répétant une dynamique déjà connue pendant toute la présidence Trump : les sénateurs non soumis à réélection en novembre prochain (le Sénat est renouvelé par tiers tous les six ans, tandis que le mandat de la Chambre dure deux ans) ou les élus dont la retraite a été annoncée défendent l’Ukraine sans ambiguïté. La majorité des autres - et en particulier les élus à la Chambre - sont sur la ligne Carlson Fox News, le positionnement dominant côté républicain étant bien résumé par Paul Gosar, ainsi que par de nombreux autres élus républicains.

Dans l’article déjà cité des trois hérauts du national-conservatisme, les parallèles avec Hitler ou les accusations d’apaisement invoqués par les sénateurs Rubio et Cotton sont dénoncés avec virulence, tandis que même le sénateur Josh Hawley au poing levé du 6 janvier est mis en garde car sa virulence contre la Chine inquiète. Hawley s’est fendu d’une lettre à Blinken et Austin exigeant un abandon clair par l’administration Biden de l’élargissement de l’OTAN. Expliquant que "le monde de 2008 n’existe plus", il y affirme que les États-Unis "ne peuvent plus porter la lourde charge qu’ils avaient assumée dans le passé dans des théâtres secondaires comme l’Europe", et exige des Européens qu’ils prennent en charge leur défense en commençant par augmenter leurs dépenses militaires au-delà de l’exigence des 2 % du PIB, considérée également comme "obsolète" dans le nouveau contexte international.

La convergence des visions alternatives

Cette position de Hawley rencontre un large écho favorable non seulement chez les intellectuels réalistes comme Mearsheimer, mais aussi chez certains politiques progressistes - même s’ils prennent tous soin de dire à quel point ils n’aiment pas Hawley avant de déclarer que, tout de même, il n’a pas tort : "he’s got a point". Bernie Sanders, qui s’est montré un auxiliaire fidèle de Biden sur la politique intérieure, vient également de rappeler dans un article la doctrine Monroe sur les sphères d’influence pour justifier la prise en compte des craintes russes concernant l’extension de l’OTAN.

Ces convergences traduisent ainsi l’émergence d’un "anti-blob" qui n’a pas d’objectifs communs et encore moins d’affection réciproque mais exprime à Washington dans les think tanks et la classe politique cette "war fatigue" de l’opinion, illustrée par de nombreux sondages des deux côtés du spectre politique depuis la fin de la décennie 2000.

Un président affaibli par les divisions de l’opinion et l’absence de soutien du Congrès

Une majorité d’Américains (53 %) ne souhaite pas que les États-Unis s’impliquent dans la crise entre l’Ukraine et la Russie.

Bruce Stokes, du German Marshall Fund, montrait dans un mémo du 20 février dernier basé sur des sondages du GMF, du Pew Research Center et de Morning Consult une opinion américaine divisée et polarisée, sans surprise, mais avec des éclairages et détails révélateurs : une majorité d’Américains (53 %) ne souhaite pas que les États-Unis s’impliquent dans la crise entre l’Ukraine et la Russie. Certes, seuls 37 % des démocrates ne veulent pas d’implication américaine, mais le chiffre est de 53 % chez les électeurs républicains et surtout de 61 % chez les indépendants, qui sont de plus en plus nombreux au sein de l’électorat américain.

On constate un fort marqueur générationnel dans les réponses, puisque le soutien à l’Ukraine est proportionnel à l’âge (seuls les plus de 65 ans veulent majoritairement soutenir l’Ukraine). La majorité des Américains (54 %) désapprouve la gestion par Biden de la crise, là encore avec des différences partisanes, mais surtout avec des indépendants qui désapprouvent plus fortement que la moyenne, un facteur qui compte en raison de leur poids déterminant pour l’issue des élections de novembre.

Ces chiffres expliquent aussi pourquoi le Congrès n’est pas parvenu à se mettre d’accord sur des sanctions, pourtant son mode d’action favori. Le Sénat a finalement voté une simple résolution, bipartisane certes, mais l’absence de vote de sanctions montre la profondeur des désaccords et leur caractère également bipartisan. Le réveil tardif de la communauté stratégique américaine sur le partenariat Moscou-Pékin n’a fait que provoquer une cacophonie supplémentaire et de nouvelles divisions dans ce débat. 

Ces divisions de la classe politique, qui reflètent et alimentent les divisions et incertitudes de l’opinion, affaiblissent la main du Président Biden et sa diplomatie, et renforcent l’incertitude sur les États-Unis ouverte par la présidence Trump. Il est aujourd’hui de plus en plus difficile de concevoir qui exprime la vision internationale dominante et la définition des intérêts américains - et surtout pour combien de temps. Cette incertitude, exploitée d’ailleurs par les adversaires des États-Unis, rend les positionnements des partenaires et alliés plus complexes, alimentant partout les débats de politique étrangère. Elle nous éclaire aussi sur l’avenir de notre propre débat.

 


Copyright : Brendan Smialowski / AFP

 

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