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Biotechnologies : comment promouvoir l’écosystème français dans le monde ? 

​​​​​​​Trois questions à Rafaèle Tordjman

INTERVIEW - 24 Mars 2022

Dans un contexte où la France cherche à accroître sa visibilité auprès des investisseurs afin de devenir la première nation innovante en santé en Europe, Rafaèle Tordjman, médecin et dirigeante de Jeito Capital, nous partage sa connaissance du secteur des biotechnologies. Avec 720 entreprises biotech en 2019, classant la France au troisième rang européen après l’Allemagne et le Royaume-Uni, ce secteur est actuellement en pleine croissance. Néanmoins, des défis demeurent afin de créer un écosystème visible à l’international. 

Pourquoi avoir choisi, en tant que médecin, de devenir investisseur dans le secteur des biotechnologies ?

Aujourd’hui le secteur de la biotechnologie est en pleine expansion. C’est ce que confirment les résultats de l’année 2021 : les entreprises de biotechnologie hexagonales et plus largement de la healthtech ont connu une hausse exceptionnelle de 50 % des levées de fonds sur un an, soit un montant record de 2,3 milliards d’euros. C’est aussi un secteur en pleine recomposition : en 2021 les nouveaux médicaments viennent à plus de 70 % des biotechs, contre 45 % il y a 10 ans. 

Docteur de formation, j’ai d’abord commencé par travailler comme médecin dans les Hôpitaux de Paris en médecine interne puis comme chercheur en hémato-oncologie. C’est en 2001 que j’ai rejoint Sofinnova Partners, une société de capital-risque européenne spécialisée dans les sciences du vivant. En 2018, j’ai fondé Jeito Capital, le premier fonds “growth” de biotech labellisé par l’initiative Tibi. Il s’agit du plus grand fonds d’investissement indépendant européen dans le domaine des sciences du vivant, avec un modèle de financement continu et conséquent. Une équipe pluridisciplinaire d’experts agit sur toute la chaîne de valeur du médicament, pour assurer la croissance des entreprises de biotechnologies. Jeito contribue ainsi à l’émergence de leaders dans des domaines thérapeutiques spécifiques, et accélère la mise sur le marché des traitements innovants en Europe et aux États-Unis, pour le bénéfice des patients.

Nous ciblons avant tout des entreprises de biotechnologies proposant des thérapies de rupture pour des patients atteints de maladies graves et souvent sans alternative thérapeutique. Huit investissements dans des aires thérapeutiques diversifiées ont été réalisés, dans les domaines de l’ophtalmologie, des maladies rares du squelette, des cancers et fibroses associées, avec des modalités thérapeutiques de nature diverse (thérapie cellulaire, thérapie génique, molécules chimiques, anticorps...). Les investissements privilégiés sont ceux où l’innovation a déjà un certain degré de maturité ; dès la fin du stade de développement préclinique (essais réalisés chez les animaux, mais proches des premiers essais cliniques, développés sur l’homme).

Quelles sont les lacunes de notre écosystème d’innovation français, et quelles sont les solutions pour y remédier  ?

Si aujourd’hui beaucoup de choses se sont améliorées, l’écosystème français et européen présente encore des axes d’amélioration. En premier lieu, il est primordial de fournir à nos start-up des investissements significatifs en continu, afin de soutenir l’intégralité de la chaîne de valeur et d’accélérer leur mise sur le marché. La durée des brevets d’une biotech étant limitée, la mise sur le marché doit être la plus rapide possible. Pour cela, un investissement continu et une stratégie d'accélération dans le développement sont essentiels. 

Il est également nécessaire de coordonner des changements d’actionnariat sans que la continuité d’apport monétaire ne soit interrompue, en attirant notamment des investissements de “growth” et de hedge funds (fonds “alternatifs” soumis à moins de régulation que les fonds d’investissement et possédant ainsi une plus grande liberté de choix dans leurs placements). Une telle structure de soutien permet de rivaliser avec des modèles d’investissement comme ceux que l’on trouve de l’autre côté de l’Atlantique, notamment aux États-Unis. Favoriser la continuité des investissements requiert aussi de permettre des levées de fonds auprès d’acteurs publics comme privés, comme les assureurs relativement nouveaux dans le domaine de la biotechnologie. Une réponse franco-européenne à cet impératif est nécessaire et déjà en cours avec des initiatives comme le plan Tibi ou le Scale Up Europe. 

L’autre grand défi de la biotech française est celui de la mise en réseau et le renforcement de synergies entre les différents acteurs.

L’autre grand défi de la biotech française est celui de la mise en réseau et le renforcement de synergies entre les différents acteurs. Aujourd’hui, les liens avec le monde universitaire ont beaucoup évolué en France, comme l’illustre l’important nombre de spin-off, entités indépendantes entrepreneuriales issues de découvertes universitaires. Des initiatives, comme celles du CNRS à Grenoble ou de Paris-Saclay, démontrent une volonté de mettre en lien hôpitaux, scientifiques et investisseurs. 

L’entrepreneur a lui besoin d’être accompagné par des spécialistes en qui il peut placer son entière confiance, pour être soutenu sur les questions réglementaires, de market access, de développement clinique, etc. 

Au sein de l'écosystème biotech, il est aussi clé d’encourager le partage entre pairs, qui contrairement à certains domaines comme la tech, peine à décoller dans la santé. L’association Women Innovating Together in Healthcare que j’ai fondée en 2010, contribue à ce partage et compte 500 femmes dans le monde, représentant l’ensemble de la chaîne de l’innovation médicale. Avec 80 % des décisions de santé actuellement prises par des femmes dans leurs foyers, il faut les inclure davantage comme moteur d’accélération de l’innovation thérapeutique.
 
Favoriser la confiance et inciter à la coopération c’est aussi mutualiser des expertises et mettre en commun les compétences d’acteurs complémentaires pour amorcer de nouvelles synergies. Certaines compétences, comme le numérique, peuvent accélérer l’innovation thérapeutique, tout comme les progrès cliniques en diagnostic permettent de nourrir des nouveaux jeux de données. De même, l’intelligence artificielle au service de l’intelligence humaine permet de maximiser l’exploitation de données comme de développer de nouvelles manières de conduire des essais cliniques virtuels. Des acteurs avec des compétences spécifiques, comme l’industrie pharmaceutique et sa capacité à orchestrer des essais cliniques, sont en mesure de soutenir des petites biotechs dans leur transformation en biotechs d’envergure mondiale. C’est ce qu’a illustré la coopération BioNtech-Pfizer pendant la pandémie du Covid, ou encore l’émergence de “Big Biotech” comme Amgen dans les années 80. 

Quel soutien attendre des pouvoirs publics pour faire de la France une nation d’innovation en santé ?

Il y a en ce moment une réelle volonté de la France d’accroître sa visibilité auprès des investisseurs pour devenir la première nation innovante en santé en Europe. Les initiatives du gouvernement à ce sujet se sont démultipliées dans les dernières années. On peut noter Choose France,  France Relance (34 milliards d’euros pour la compétitivité) ainsi que le Plan Innovation Santé 2030 (7 milliards d’euros). Le plan Tibi, commandité par Bruno le Maire et Cédric O et publié en 2019, identifie lui les moyens de financer une quatrième révolution industrielle et lever les verrous du financement des entreprises technologiques.

Il y a en ce moment une réelle volonté de la France d’accroître sa visibilité auprès des investisseurs pour devenir la première nation innovante en santé en Europe.

Ce rapport propose notamment d’inviter les investisseurs institutionnels français à financer des fonds français de capital-innovation se concentrant sur des entreprises en phase avancée de croissance ainsi que de développer une expertise de pointe sur le financement des entreprises technologiques. Si un tel soutien public constitue un levier énorme, l’argent public n’est pas suffisant. Celui-ci doit être utilisé pour attirer des fonds privés. Le Royaume-Uni ne dispose pas de telles ressources publiques et pourtant, il a su apprivoiser le domaine de la santé et des biotechs en passant essentiellement par le privé. Des initiatives privées en France témoignent d’une volonté du secteur privé de contribuer à cet écosystème :  c’est le cas de Future4Care

À l’échelle européenne, les choses bougent aussi. En février 2022, dans le cadre de la conférence “Scale Up Europe”, Bruno Le Maire, Cédric O, ainsi que les Commissaires européens Mariya Gabriel et Thierry Breton, annonçaient conjointement le lancement d’un fonds européen doté de 3,5 milliards d’euros pour promouvoir l’écosystème de la tech européenne, l’objectif étant d’atteindre les 10 milliards d’euros. La mise en commun et le partage de compétences doivent aussi se faire au niveau européen et permettre de prendre de l’avance sur les États-Unis. Des projets comme des Erasmus de la santé digitale sont des initiatives intéressantes qui permettraient de faire vivre une dynamique européenne. Cela-dit, l’Europe joue aussi un rôle clé sur le plan de la régulation et de nombreux projets doivent être entamés. À l’heure où le prix des médicaments innovants continue à augmenter, une réponse sociétale, portée par une réglementation européenne, doit être entendue. La crise du Covid a permis de réveiller une certaine dynamique, il sera intéressant de voir ce qu’elle va devenir.

À mon niveau, je suis chargée depuis juillet 2021 d’une mission de promotion de l’écosystème biotech français auprès des acteurs internationaux de référence sous le patronage du Président Emmanuel Macron et des ministres Agnès Pannier Runacher et Franck Riester. L’idée est de promouvoir l’attractivité de la France dans le domaine des biotechnologies et de l’innovation en santé, et de continuer à attirer des talents. Cette mission doit me permettre de trouver d’autres “ambassadeurs et ambassadrices” pour contribuer à cette dynamique. J’ai l’espoir que cette mission contribue à renforcer les liens entre acteurs de la biotech et de placer la France comme nation pionnière dans le domaine des biotechs. 

 

 

Copyright : LUCA SOLA / AFP

 

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