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2008-2022 : deux JO, deux Chine

Analyses - 7 Février 2022

En 2008, les JO d'été de Pékin laissaient espérer aux observateurs internationaux que la Chine rejoindrait bientôt les valeurs occidentales de démocratie et de libéralisme. En 2022, c'est tout l'inverse qui s'est produit et c'est au tour de la Chine de vouloir imposer son modèle, écrit Dominique Moïsi.

Pékin 2008-Pékin 2022. Des Jeux olympiques d'été aux Jeux olympiques d'hiver, il n'y a pas que le climat - saison oblige - qui se soit refroidi en quatorze ans. L'ombre omniprésente du Covid donne aux athlètes le sentiment d'avoir pénétré dans une bulle futuriste. La pandémie est devenue une métaphore et un alibi pour le monde qui vient : un monde toujours plus contrôlé, sinon déshumanisé. Mais le Covid à lui seul ne suffit pas à expliquer le contraste existant entre les Jeux Olympiques de 2008 et ceux de 2022. Entre les deux dates, la Chine, mais aussi plus globalement le contexte mondial, a profondément changé.

En 2008, par la majesté tranquille de sa cérémonie d'ouverture, la confiance sans grandiloquence de son stade olympique, la Chine avait réussi - tout comme l'avait fait le Japon en 1964 - son examen de passage dans la modernité. L'atmosphère était chaleureuse, presque bon enfant. Il est vrai que l'ambition de Pékin à l'époque, n'était pas de faire peur à ses voisins, mais de faire rêver ses sujets-citoyens et de retrouver, à l'occasion des Jeux, la centralité et la légitimité internationale. Sa réussite économique éclatante lui permettait enfin de dépasser l'humiliation des presque deux derniers siècles et de retrouver sa place, éminente, dans le monde.

La Russie, allié privilégié

Au moment même où, en Chine, l'espoir prenait le dessus sur l'humiliation, dans le Caucase, la Russie impériale était de retour : avec ses forces armées et un message qui ne s'adressait pas seulement aux Géorgiens, mais à l'ensemble de l'Europe. "Si je vous fais peur", nous disait Poutine, dès 2008 "c'est donc que j'existe. Hier vous me méprisiez, aujourd'hui vous me craignez à nouveau. Je dépasse l'humiliation pour retrouver, à travers votre peur, mon espoir".

En 2022, le contraste entre la manifestation pacifique des ambitions chinoises, et celle plus guerrière des ambitions russes, a quasiment disparu. 

En 2022, le contraste entre la manifestation pacifique des ambitions chinoises, et celle plus guerrière des ambitions russes, a quasiment disparu. La Chine de Xi Jinping dans sa double volonté de durcissement à l'intérieur et d'expansion à l'extérieur, semble s'être alignée sur son "petit frère" russe. Sur le plan géopolitique, la crise ukrainienne en est l'illustration parfaite. Dans son offensive impériale, la Russie a trouvé un allié privilégié en la Chine. Les deux pays semblent aller de l'avant, la main dans la main, au point que l'on peut presque penser que si les Russes finissent par retenir - sous une forme ou sous une autre - l'option militaire en Ukraine, ils attendront la fin des Jeux Olympiques d'hiver pour le faire.

Il est vrai que sur le plan diplomatique, les Jeux d'hiver de Pékin 2022, évoquent - pour partie au moins - les Jeux d'été de Moscou en 1980. Au lendemain de l'invasion soviétique de l'Afghanistan, de nombreux pays démocratiques avaient choisi la voie du boycott de leurs athlètes, pour condamner l'action de Moscou. En 2022, il n'existe qu'un boycott strictement diplomatique de la part de pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et l'Australie. Leurs "officiels" brilleront par leur absence. Il s'agit de condamner les violations des droits de l'Homme par la Chine et en particulier son comportement à l'égard de sa minorité ouïghoure. Paris a choisi de ne pas adopter cette ligne de conduite, plus symbolique qu'efficace, préférant une discrétion, qui pour certains critiques, s'apparente à une compréhension coupable.

Rapport entre l'individu et la collectivité

En 2008, le monde occidental faisait le pari d'une Chine ouverte sur le monde, confiante en elle-même, et qui par étapes - contrairement à la Russie - allait se rapprocher de "nous" et de nos valeurs. S'il est un sentiment qui caractérise la Chine en 2022, c'est beaucoup plus la défiance que la confiance . "Le Covid nous agresse, les Occidentaux nous critiquent : ils n'ont qu'à bien se tenir", semble proclamer le régime de Pékin. "Nous allons surmonter ce double défi et faire la preuve que, désormais, c'est la Chine qui est le modèle du futur, et pas l'Occident." Entre 2008 et 2022, l'équilibre des forces et des émotions, s'est transformé en profondeur entre la Chine et l'Occident : et très probablement en faveur de la Chine.

Pour le monde occidental, faire face au défi chinois suppose plus d'unité, plus de clarté, plus de volonté, plus d'effort vers l'excellence en matière d'éducation surtout. Mais il existe aussi un domaine, où nous devons, nous Européens en particulier, apprendre non pas tant de la Chine, que du continent asiatique dans son ensemble. Hier nous disions pour répondre aux critiques qui s'accumulaient pour expliquer le contraste entre la croissance chinoise et la nôtre : "Nous n'allons pas travailler comme des chinois, quand même !" Les 35 heures en France constituèrent - de manière presque caricaturale - l'un des points culminants de cette opposition entre les cultures.

Aujourd'hui dans notre rapport à l'Asie, la question fondamentale n'est peut-être plus celle du travail, mais celle du rapport entre l'individu et la collectivité.

Face à la crise, on choisissait de travailler moins en France, et beaucoup plus en Asie. Aujourd'hui dans notre rapport à l'Asie, la question fondamentale n'est peut-être plus celle du travail, mais celle du rapport entre l'individu et la collectivité.

Survie du modèle démocratique

La Chine n'a certes rien à nous apprendre sur le plan politique. Son modèle, toujours plus centralisé et autoritaire, est un contre-modèle. À l'inverse, à l'heure où l'on peut espérer que la menace de la pandémie s'éloigne, la Chine, et au-delà le continent asiatique, nous invite à inventer un nouvel équilibre entre l'individu et la collectivité. Le concept d'harmonie est étranger à notre culture et dans sa version chinoise contemporaine masque mal un idéal de dictature préventive, qui évoque Le Meilleur des mondes (Brave New World), le livre d'Aldous Huxley publié en 1932 : une dystopie décrivant un monde où les dirigeants ont pris l'absolu contrôle des émotions de leurs peuples. 

À l'inverse, à l'heure du Covid, il faut lutter contre tous ceux qui, s'abritant derrière un concept absolutiste de liberté, n'ont en réalité aucun souci de l'"Autre". Entre "l'harmonie à la chinoise" et l'égoïsme individuel forcené, il existe une voie médiane qu'il nous faut inventer. Ce qui est en cause n'est ni plus ni moins que la survie du modèle démocratique libéral classique, face au double autoritarisme russe et chinois.

 

Avec l’aimable autorisation des Echos, 07/02/2022

 

Copyright : Manan VATSYAYANA / AFP

 

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