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L'esprit européen est-il en déroute ?

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«Allier l'esprit à la méthode pour insuffler un souffle nouveau à l'Europe»
. Tel est le message qu'a voulu délivrer Jacques Delors, invité exceptionnel des Libres Echanges, organisés en partenariat avec HECdébats et Le Point, en compagnie de Jacques Julliard, éditorialiste au Nouvel Observateur et Jan Tombinski, ambassadeur de Pologne en France.

Entre crise de croissance due à l'élargissement, tiraillement identitaire provoqué par le lien transatlantique et tergiversations sur le respect des règles du Pacte de stabilité, «des voix s'élèvent», observe Jacques Delors, «pour dire que la construction européenne est à bout de souffle». Le constat paraît sévère. Il ne doit cependant pousser au pessimisme, selon l'ancien Président de la Commission européenne, pas plus d'ailleurs que virer au procès d'intention contre les dirigeants actuels.

La situation telle qu'elle se présente aujourd'hui, rappelle Jacques Julliard, n'est pas un précédent pour le vieux continent qui a su chaque fois rebondir en renouant, parfois à des moments inattendus, avec l'esprit européen. Il s'agit là, en effet, de la «troisième tentative de construire l'Europe, après celles du Pape et de l'Empire». Si c'est le même idéal qui a présidé à chaque fois à cette ambition, cette fois-ci, le mérite des avancées actuelles en matière de construction européenne ne lui en revient pas à titre exclusif. Les nécessités de la reconstruction d'après-guerre, la volonté de conserver un rayonnement et une influence extérieurs, ainsi que l'impératif de cohésion économique et sociale qui assure une solidarité entre régions riches et pauvres, ont contribué chacun, à des degrés divers et à des moments différents, à façonner l'esprit européen, insiste Jacques Delors.

Renouer avec l'esprit européen des Pères fondateurs sera cependant vain si les efforts entrepris ne répondent pas à la méthode communautaire, prévient-il, «une méthode éprouvée, qui a déjà portée ses fruits». A cet égard, l'avenir de la construction européenne ne saurait reposer sur le seul idéalisme. Le pragmatisme, élément inhérent à la méthode communautaire, doit ressurgir lorsque les circonstances l'exigent. Il commande aujourd'hui à l'Europe d'avancer d'un pas différencié, afin que «ceux qui souhaitent aller vers plus d'intégration plus vite, ne soient pas empêchés par ceux qui, pour des raisons diverses, souhaitent prendre leur temps». «Sans ce système de coopérations renforcées», prévient Jacques Delors, «vouloir réaliser synchroniquement élargissement et approfondissement relève de la plus grande illusion», rappelant que le refus de la Grande-Bretagne de passer à l'euro n'a pas empêché son entrée en vigueur. Sauf à adopter cette méthode, souligne Jacques Julliard en citant Régis Debray, «l'Europe se condamne elle-même à devenir le 51ème Etat des Etats-Unis».

Justement, sur l'épineuse question de la relation transatlantique qui a vu les Européens se déchirer à l'occasion du conflit irakien, c'est encore au pragmatisme qu'en appelle Jacques Delors. «Demander aux Anglais de choisir entre l'Europe et les Etats-Unis, insiste Jacques Julliard, «c'est leur demander de choisir de se couper un bras ou une jambe». Mais c'est aussitôt pour souligner que si la Grande-Bretagne ne peut se passer des Etats-Unis, elle ne peut non plus se passer de l'Europe.

Pour Jan Tombinski, c'est un mélange d'idéalisme teinté de pragmatisme qui a poussé les dix nouveaux entrants à emprunter la voie de la construction communautaire. Tel est notamment le cas du pays dont il est l'ambassadeur en France, la Pologne, dont l'entrée dans l'Union est en partie motivée par l'immersion dans une communauté de valeurs qui dépasse les frontières de l'Europe : celle de l'Occident dont les Etats-Unis sont parties intégrantes. Ce qui n'empêche pas, parallèlement, que le désir d'Europe, constitutif de l'esprit européen, soit également et fortement présent en Pologne, rappelle-t-il, en récusant toute antinomie entre les deux.

Jacques Delors appelle finalement à ne pas céder au pessimisme et à la nostalgie. Certes, «les dirigeants aujourd'hui sont peut être moins disposés que ceux d'hier à l'Europe», dit-il «mais rappelons-nous que la nécessité a souvent donné le coup de pouce que le manque d'idéal, de vision des dirigeants ne permettait pas». Les impératifs de la lutte contre le terrorisme, comme l'ont récemment et douloureusement rappelé les attentats de Madrid, pourraient tenir lieu de nécessité, à un moment où l'idéalisme, faut-il le rappeler, fait cruellement défaut en Europe.