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Pourquoi des CV anonymes


L'entreprise peut-elle et doit-elle contribuer à faire advenir l'intérêt général alors que son objectif officiel, sa vraie raison d'être, est le profit ? Cette question déjà ancienne reçoit des réponses variées dans le temps et dans l'espace, mais elle est spécialement polémique en France : notre double tradition politique monarchique et jacobine dispose le citoyen français à n'attendre rien de bon qui ne soit conçu et voulu par l'Etat... et rien en particulier des entreprises, réputées égoïstes et âpres au gain. Symétriquement, le monde patronal a traditionnellement une propension regrettable à considérer l'intérêt général comme souvent concurrent de l'intérêt des entreprises.
Sur ce fond de malentendu, il ne faut pas s'étonner de voir déformées ou indûment critiquées les propositions émanant d'organismes indépendants de la société civile visant à faire advenir un progrès social hors de toute contrainte légale mais dans une logique « gagnant-gagnant » _ l'entreprise et la société en général y trouvant leur compte. C'est précisément ce qui vient d'arriver aux désormais fameux CV « anonymisés ». Citée en octobre comme une piste possible par Laurent Blivet dans sa Note de l'Institut Montaigne « Ni quotas ni indifférence : l'entreprise et l'égalité positive », puis prônée explicitement parmi 25 propositions dans le rapport « Des entreprises aux couleurs de la France » remis au Premier ministre par Claude Bébéar, cette suggestion se fonde sur des expériences françaises et étrangères toutes probantes, et toutes mises en oeuvre sur la base du volontariat.
Il n'a jamais été question pour nous ni de faire du CV anonymisé une obligation légale, ni même de demander aux chefs d'entreprise de s'y convertir sur un mode sacrificiel ! Et cela pour la raison toute simple que le CV « anonymisé »... est dans l'intérêt même des entreprises. Contrairement à ce qu'affirme dans vos colonnes Bernard Beauzamy dans le « Forum des lecteurs » du 6 décembre, nous ne voulons donc pas faire des entreprises autant de « Docteur Schweitzer », mais autant d'acteurs presque involontaires d'un intérêt général qui coïncide pour trois raisons au moins avec leur intérêt particulier.
La première raison, la plus connue mais la moins importante, tient à l'image des entreprises : lorsque la société est déchirée et qu'une partie de la population rencontre des difficultés d'intégration spécifiques, l'entreprise court le risque, si elle ne contribue pas à résorber le problème, de devenir le bouc émissaire des frustrations.
La deuxième raison, la plus inavouable mais pas la plus négligeable, c'est que, comme le relevait cyniquement la prestigieuse « Harvard Business Review » en 1968 au lendemain des émeutes de Watts, « on ne fait pas d'affaires dans une ville qui brûle ». Il est dans l'intérêt des entreprises que règne la paix civile. Or, la discrimination raciale, parce qu'elle nourrit des révoltes dont certaines sont légitimes, constitue une menace pour cette paix civile.
La troisième raison, la moins connue mais aussi la plus robuste, est que les entreprises, en « ségrégant », fût-ce involontairement, des populations, se privent bêtement des talents dont elle a besoin. Plusieurs expériences, dont une toute récente en région lyonnaise, ont ainsi montré que des employeurs qui se battaient les flancs pour trouver des bras ont résolu leurs problèmes grâce aux CV « anonymisés » : ils ont pu embaucher des collaboratrices et des collaborateurs de qualité qu'ils n'auraient même pas convoqués s'ils avaient vu leur nom ou leur adresse. Il est dans l'intérêt des entreprises d'élargir leur vivier de recrutement. Si cela doit passer par le CV « anonymisé » qui rend l'employeur aveugle aux critères non pertinents sur lesquels il aurait, à tort, jugé un candidat non susceptible de faire l'affaire, où est le problème ?
Un dernier point trop souvent passé sous silence : dans cette procédure, le recruteur garde évidemment, une fois auditionné un candidat convoqué à l'entretien, pleine et entière liberté de ne pas l'embaucher et rien ne l'oblige à se justifier !
« Ni quotas ni indifférence » : ce slogan, qui figure en surtitre de la note de l'Institut Montaigne consacrée à ce sujet, résume parfaitement notre projet. En demandant aux entreprises de s'y rallier, nous faisons appel à leur égoïsme autant qu'à leur sens des responsabilités.

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