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Le risque devient l'enjeu majeur du conflit capital-travail


L'annonce des profits spectaculaires dégagés par certaines grandes entreprises françaises a fait resurgir le vieux conflit capital-travail, sous la forme d'un débat sur « le partage des fruits de la croissance ». Ce débat public a suscité une certaine incompréhension chez les économistes. La part de la richesse produite qui revient aux travailleurs, après avoir beaucoup baissé il y a près de vingt ans, est plutôt en légère augmentation depuis près de quinze ans et stable ces derniers temps !
Pour autant, les inquiétudes des salariés sont compréhensibles : les relations entre les employés et les actionnaires des grandes entreprises françaises ont évolué en défaveur des premiers. Simplement, il ne faut pas se méprendre sur la nature de cette évolution, ni la décrire en termes plus adaptés aux années 1970 qu'au XXIe siècle.
On évoque volontiers aujourd'hui un actionnaire tyrannique prenant la forme d'un fonds de pension (en général américain), qui forcerait les décideurs à une stratégie de « rendement de court terme » (licenciements, baisse des salaires), au détriment de la « logique économique ». Cette vision est opposée à un passé idéalisé où les actionnaires indolents étaient bienveillants et où les dirigeants servaient l'intérêt de l'entreprise et de ses salariés. En réalité, les années 1960 n'ont pas été en France l'âge d'or du capitalisme managérial (comme c'était le cas aux Etats-Unis), mais au contraire celui d'un capitalisme familial modérément généreux. Une étude récente montre d'ailleurs que les salaires payés par les entreprises familiales continuent d'être plus bas, à qualification et à ancienneté données. Les politiques économiques adoptées à l'époque visaient à protéger l'employé dans la négociation salariale. La présence « incarnée » de la famille fondatrice parmi les actionnaires, aujourd'hui enjolivée, n'a pas procuré d'avantage financier aux salariés. Cependant, une commune aversion au risque unissait salariés et actionnaires familiaux : la peur de voir disparaître le « patrimoine familial » s'accordait à la peur de « perdre son emploi » dans un rejet des stratégies risquées.
Depuis, les privatisations, les mutations de la finance et la mondialisation des flux de capitaux ont redessiné le visage de l'actionnaire des grandes entreprises françaises. Nombre de familles fondatrices ont laissé place à une myriade d'institutions financières gérant des capitaux diversifiés. Ces actionnaires sont en réalité des investisseurs passifs : ils n'imposent aucune pression directe sur le management de l'entreprise, votent peu en assemblée générale et vendent les actions dont la rentabilité ne leur semble pas prometteuse.
L'irruption de ces actionnaires a toutefois fait évoluer les stratégies des entreprises. Mieux à même de diversifier leurs investissements que ne le faisaient les familles capitalistes, ces actionnaires institutionnels se montrent plus tolérants à l'égard du risque, incitant les entreprises à plus d'audace et moins de diversification. L'actionnaire gère ses participations dans une logique de portefeuille, équilibrant la prise de risque géographique et sectorielle, tandis que le salarié, lui, se trouve dépendant de la santé d'une entreprise de plus en plus spécialisée. Une asymétrie dangereuse se développe entre les risques supportés par l'actionnaire et le salarié : d'un côté, c'est la moins-value qui sanctionne l'échec, de l'autre la perte de l'emploi, le chômage et ses conséquences dramatiques... La question du risque est ainsi désormais au coeur de la tension entre le capital et le travail.
Cette évolution appelle une double action des pouvoirs publics. D'abord, il est urgent de reconnaître que notre législation de protection de l'emploi est inadaptée. Alors que la plupart de nos voisins ont fait évoluer en profondeur leur marché du travail, le refus persistant de la France à se réformer fait peu à peu fuir l'activité et décourage la création d'emplois. Cela conforte légitimement les salariés dans leur hantise de la perte de leur emploi, là où d'autres pays ont acclimaté une culture de la « mobilité positive ».
Dans le même temps, les pouvoirs publics doivent aussi résolument s'engager dans la mise en place des mécanismes d'assurance et de soutien à la mobilité professionnelle capables d'offrir au salarié les garanties de stabilité auxquelles il aspire.
Sans ces réformes, il est à craindre que salariés et actionnaires continuent encore longtemps, sous le regard impuissant de pouvoirs publics défendant un modèle périmé, à débattre du partage d'une richesse qui se fera de plus en plus rare dans un univers de plus en plus anxiogène.
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