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>> Qu'est-ce qu'être français ?

Les dix points cardinaux de l’identité française, par Max Gallo

Découvrez l'intégralité de la contribution de Max Gallo à l'ouvrage collectif Qu'est-ce qu'être français ? (Editions Hermann/Institut Montaigne, novembre 2009).

 



"Sur le socle de la Croix de Lorraine qui se dresse sur la colline de Colombey-les-Deux-Églises, sont gravées deux phrases du général de Gaulle : « Une seule querelle qui vaille, celle de l’Homme » et « Il y a un pacte plusieurs fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde ».

J’ai la tentation d’affirmer qu’être français c’est approuver ces deux pensées. L’une et l’autre renvoient à une conception ouverte et humaniste de l’homme et de la nation. Et, implicitement, de Gaulle définit l’exception française, cette bête noire des « réalistes », qui récusent la grandeur et l’idée même d’un destin singulier, exemplaire de la France. De même que les Girondins voulaient en 1793 réduire Paris à 1/83e d’influence (la Seine, un département comme les autres), les « réalistes » prétendent que l’importance d’une nation et son influence se réduisent à son poids démographique et à la masse de son PIB. En somme, ils souhaitent conformer la France à cette « norme », et définir l’« être français » comme une simple appartenance parmi d’autres.

C’est à mon sens oublier ce que Fernand Braudel, dans son livre L’identité de la France, appelle la « problématique de la nation ».

Pour moi, être pleinement français, c’est reconnaître l’existence de cette problématique singulière, et en avoir donc identifié les différents ressorts. Le Français, c’est celui qui consciemment ou par « instinct » – résultat de sa vie dans la collectivité nationale – sait que ces ressorts-là constituent son identité. Et lorsqu’un projet ou une réforme lui paraissent les mettre en cause, il les conteste. Est-il conservateur, ennemi du changement ? Il tient à rester lui-même. Et les réformateurs doivent s’appuyer sur ces ressorts – ou faire mine de… – pour voir aboutir leurs projets.

J’ai identifié dix « points cardinaux » qui balisent cette problématique de la nation, et donc qui dévoilent ce que signifie « être français ».
1. Le droit du sol. Comme écrivait Jacques Bainville : « Le peuple français est un composé, c’est mieux qu’une race, c’est une nation ». Les législations peuvent changer, mais on est français non par le jus sanguinii mais par le jus solii.
2. L’égalité. C’est l’un des facteurs identitaires les plus forts. « Celui qui est plus haut que nous sur terre, est l’ennemi », dit un proverbe médiéval. Et le « ça ira » des révolutionnaires chante : « Celui qui s’abaisse on l’élèvera, celui qui s’élève on l’abaissera ».
3. L’État. Dès lors qu’il y a cette revendication, cette diversité de « races » réunies par le « sol » et non par le « sang », le Français reconnaît à l’État « central » – monarchiste ou républicain, colbertiste ou jacobin – un rôle essentiel : il tient pour liées ensemble les parties que séparent leurs origines : le Comtois et le Poitevin, le Flamand et le Provençal.
4. La citoyenneté. Chacun de ces « individus » est citoyen par un rapport personnel, direct : on touche le roi, on élit le président de la République – ou l’Empereur – au suffrage universel.
5. L’école. Mais cette unification par le lien politique, le sacre ou l’élection-plébiscite, ne suffit pas. On devient français par l’école. De là, le rôle majeur qu’elle tient dans les débats politiques. Ce qui s’y joue, ce n’est pas que la transmission des savoirs, mais une instruction civique, la formation du citoyen. Et « être français », c’est avoir un lien tendu, intime, intense avec l’école.
6. La laïcité. Mais cette école, clé de voûte de la nation – toujours en formation, puisque fondée sur ce lien individuel, citoyen, à l’État, et à une mémoire – se doit d’être au-dessus des factions, des « croyances » : elle est laïque, et la Laïcité est l’un des ressorts essentiels de la problématique de la nation. Le baptême de Clovis aux environs de l’an 500 n’est pas soumission du chef Franc à l’autorité de l’Église, cette conversion au Dieu unique, au catholicisme, manifeste aussi la séparation entre le Glaive et l’Église. Et même quand le Roi est Très Chrétien, que la France est fille aînée de l’Église, cette séparation – racine de la laïcité – sera sauvegardée.
7. L’éclatement. Et d’autant plus que la France, est toujours menacée d’éclatement ou de fragmentation. Le « sang » ne l’unit pas. Le sol peut être partagé. Le lien, à chaque élection majeure, doit être renoué. La France – et les Français – n’existent que par un choix politique. Le Français est un « animal politique ».
8. La langue française. Et si la tentation de l’éclatement a été à la fois toujours menaçante et toujours vaincue, c’est que les Français sont unis par la langue française « langue de la République » dit la Constitution, langue de la justice depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539). Est français celui qui parle le français et qui est né sur le sol de la nation. De là, les résistances opposées à la charte européenne des langues régionales. Il ne s’agit pas seulement de langue mais, à l’heure de la diversité accrue des origines des citoyens, il y va de l’affirmation de l’unité nationale.
9. L’égalité des femmes. Dans cette « union » entre citoyens, les femmes ont depuis le Moyen Âge joué un rôle central même si leur place dans le champ politique ne leur a été reconnue qu’au vingtième siècle. Mais l’égalité a été pratiquée avant d’être admise. Qu’on pense à l’amour courtois, aux Reines, aux courtisanes et aux favorites, aux salons du dix-septième siècle, aux femmes savantes, à Émilie du Châtelet et à Voltaire. Est français celui qui sait pratiquer l’amour courtois, reconnaître l’égalité ou la supériorité des femmes. Et on juge souvent de la capacité à être français à l’aune de la faculté à reconnaître cette place éminente à la femme. C’est la sociabilité française.
10. L’universalisme. Tous ces éléments conduisent à penser que « l’universalisme » – les valeurs humanistes et universelles – est un trait qui définit le Français.

Supérieur aux autres ? Question stupide. Chaque nation a sa singularité. Disons que la France par sa situation géographique, a été parcourue, traversée par les peuples venus du Sud, du Nord et de l’Est, et que beaucoup s’y sont fixés, vivant côte à côte, puis ensemble : droit du sol… Le Français est aussi ce citoyen qui porte en lui quelque chose d’étranger…

De là l’attachement du Français à l’histoire, et le rôle de la mémoire. Un moine de l’abbaye de Saint Denis affirmait au XIIIe siècle : « Ne meurent et ne vont en enfer que ceux dont on ne se souvient plus. L’oubli est la ruse du diable. »

Ernest Renan écrivait : « Tous les siècles d’une nation sont les feuillets d’un même livre. Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé ».

Ce passé, lourd de conflits, traversé de cicatrices, doit être vu dans son unité.

Marc Bloch, historien majeur, résistant fusillé en juin 1944, l’a écrit dans son témoignage sur l’effondrement de 1940, L’étrange défaite : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. Peu importe l’orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner »."

Juin 2008

 

 

 

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