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Le Japon a fait du vieillissement un moteur du renouveau de sa croissance


La France, entend-on souvent, est condamnée à voir sa population vieillir. "Condamnée", c'est bien le mot ! Car sur un plan personnel, la vieillesse est aujourd'hui souvent vécue comme une relégation, une véritable damnation ; et, d'un point de vue collectif, elle est de plus en plus perçue comme un poids pour la croissance, un handicap pour la compétitivité, voire une menace pour la pérennisation de notre modèle social. Or cela n'est pas une fatalité, mais un choix implicite qui n'a que des inconvénients. Ailleurs dans le monde, d'autres pays en ont une vision plus optimiste : en adoptant très tôt une attitude offensive, le Japon est ainsi en passe de faire du vieillissement l'un des principaux moteurs de sa croissance. Cette profonde mutation du modèle nippon, masquée par la délicate sortie de la crise déflationniste dans laquelle le Japon s'était enlisé depuis 1991, est restée pratiquement inaperçue en France. Elle n'en est pas moins spectaculaire.

Premier chantier, la redynamisation du marché du travail. Afin de compenser la baisse du nombre de travailleurs et de maximiser le taux d'emploi de sa population active, le Japon a fait le choix d'une stratégie intégrée des âges, mêlant public et privé. L'Archipel a ainsi renforcé l'employabilité de ses ressources humaines (notamment des seniors) par des politiques actives de formation et d'emploi : mobilité géographique et professionnelle, rythmes et schémas de travail repensés, modèle d'emploi sans limite d'âge, etc. En privilégiant le droit au travail sur le partage de l'emploi, ces mesures, pratiquées par 83 % des entreprises japonaises contre seulement 7 % en France, ont présidé au développement d'une culture de vieillissement actif, plébiscitée par 82 % des baby-boomers nippons. Si bien que l'âge médian de retrait effectif du marché du travail y est de 68 ans contre seulement 58 ans en France.

Second chantier, la révision de la gestion et de l'allocation des capitaux. Le vieillissement inverse la tendance à l'épargne et transforme les besoins des ménages. Si une plus forte consommation dynamise la croissance, elle amenuise d'autant le stock disponible pour l'investissement. Afin de maintenir la contribution du capital à la croissance, l'effort a été aussi quantitatif, en attirant davantage d'investissements étrangers (+ 22 % par rapport à 2002), que qualitatif, en réallouant les fonds sous gestion privée (en orientant les business angels) ou publique (en privatisant la poste) et en soutenant l'efficacité opérationnelle des entreprises (réforme des établissements publics, des réglementations sur les faillites et les fusions-acquisitions).

Enfin, troisième chantier, le soutien massif à l'innovation. Les pouvoirs publics nippons ont vigoureusement soutenu la recherche et le développement (R & D) - 3,6 % du PIB japonais contre seulement 2,1 % en France -, y compris pendant les années de crise, et ont cherché, avec la complicité des universités et des entreprises, à en maximiser les retombées : en cinq ans, 10 000 entreprises et 250 universités se sont mises en réseau autour de plusieurs des enjeux-clés du vieillissement (santé et sciences du vivant, robotique, technologies de l'information et de la communication, etc.), ouvrant des débouchés estimés à plus de 1 400 milliards d'euros.

Tirée par l'innovation, la croissance nippone repose désormais sur un cycle vertueux : spécialisation internationale favorable, excédents commerciaux (notamment vis-à-vis de la Chine), hausse de la profitabilité et, avec retard, amélioration du pouvoir d'achat des ménages.
D'une faiblesse apparente, le Japon a fait une force. Les différentes politiques collaboratives public-privé mises en oeuvre, d'abord destinées à accompagner le vieillissement, se sont finalement révélées tout aussi efficaces pour en tirer parti. Elles ont permis, grâce aux fruits d'une croissance revitalisée (+ 2,4 % en 2006, + 2 % en 2007, + 3,5 % en rythme annuel au dernier trimestre 2007, malgré un manque à croître lié au vieillissement estimé à 0,7 point par an) et à une meilleure gestion de la dépense publique (- 7 % en 2006), de maintenir les budgets dévolus à la protection sociale, pour financer les retraites et mieux accompagner la dépendance.

Si le défi n'est pas partout relevé, l'exemple nippon apporte la preuve qu'il n'y a pas de fatalisme au vieillissement pour qui se donne les moyens d'en écarter les menaces et de savoir en saisir les opportunités. La France pourrait donc utilement tirer profit des orientations prometteuses suivies par le Japon, qui sont autant de pistes pour l'agenda social prévu cette année (nouvelle réforme des retraites, maximisation du taux d'emploi des seniors, plan Alzheimer). Il en va certes de la compétitivité future de notre économie, mais également de la pérennisation de notre modèle de société. Un modèle dans lequel les personnes âgées devraient pouvoir regagner non seulement toute leur place, mais aussi tout le respect qu'elles méritent.
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