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Agriculture : définir un nouveau pacte


Le ralliement massif des agriculteurs au camp du non le 29 mai dernier n'est ni une surprise ni le fait d'une humeur ponctuelle, 2005 n'est en réalité que la réplique de 1992. A l'époque, ils étaient déjà nombreux à avoir rejeté le traité de Maastricht. Leur malaise est donc profond. Et pour cause, l'Europe ne sait plus que faire de son agriculture,
Première réalité : la PAC coût cher. Avec 40 milliards d'euros dépensés chaque année, elle est le premier poste budgétaire de l'Union (45 % du budget): Et, contrairement à ce que l'on entend, des financements nationaux s'y ajoutent : en France, ils représentent 2,5 milliards d'euros, soit plus qu'un quart de ce que nous verse Bruxelles, sans mentionner les 16 milliards d'euros consacrés à la protection sociale et à l'enseignement agricole notamment.
Deuxième réalité : en dépit de ce soutien public massif, le monde agricole va mal. En France, le revenu courant a baissé en 2O04 pour la cinquième fois en six ans ; l'endettement par exploitation explose et la concurrence internationale est exacerbée. Les agriculteurs se sentent en outre asphyxiés par le poids des contraintes et des réglementations, qui étouffent leur envie d'entreprendre.
Troisième réalité : en dépit d'un attachement quasi viscéral à l'agriculture, une partie croissante de L'opinion publique pense que beaucoup - sinon trop - a déjà été fait pour un secteur dont le poids dans le PIB (environ 2 %} et la part dans la population active (environ 4 %) ne cessent de diminuer.
Dans ce contexte, que faire ? Qui de Blair (« l'agriculture ne peut plus être une priorité ») ou de Chirac (« l'agriculture mérite un traitement à part au nom d'intérêts supérieurs ») a raison ?
L'agriculture doit être  impérativement préservée. Non par principe ou par attachement culturel ou historique. mais parce qu'elle remplit des fonctions vitales pour la société, à commencer par la sécurité des approvisionnements alimentaires. Compte tenu de l'ampleur du défi alimentaire mondial des trente prochaines années, celle-ci est loin d'être acquise. Ensuite, l'agriculture est pourvoyeuse d'« externalités positives », de bienfaits collectifs indirects : préservation de l'espace rural, entretien des paysages, contribution à la lutte contre l'effet de serre, etc. Enfin, ses effets sur l'emploi ne sont pas négligeables : si l'emploi agricole stricto sensu diminue, l'agriculture crée des emplois en aval (industries de première et seconde transformations, outillage et machinerie, etc.) et, sans elle, l'industrie agroalimentaire française, premier secteur industriel du pays devant l'industrie automobile, ne pourrait être aussi performante.
Mais l'agriculture ne peut plus être soutenue à n'importe quel prix. Nous sommes condamnés à faire mieux avec moins. La seule solution, c'est de redonner à l'agriculture un modèle économique viable, c'est-à-dire les conditions d'un développement économique autonome. La situation actuelle, où les agriculteurs sont devenus totalement dépendants des subventions publiques, n'est plus satisfaisante pour personne.
Comment faire ? Il faut d'abord rétablir les conditions d'une concurrence plus saine et plus loyale. Au niveau national, cela passe par un rapport de forces plus équilibré entre l'amont (les exploitants) et l'aval (les industries agroalimentaires et la grande distribution). Au niveau international, au lieu de subir le cours des négociations, il faut repasser à l'offensive. Un exemple : l'Union s'est engagée à démanteler ses subventions à l'exportation, Mais pourquoi le dispositif américain de « marketing loans » et de paiements contra cycliques, dont l'effet sur les cours et les marchés est encore plus déstabilisateur, resterait-il exempt de tout engagement à réduction ?
Il n'est ensuite pas d'avenir pour l'agriculture sans diversification. C'est pourquoi il faut accélérer l'émergence de nouveaux débouchés stratégiques comme les biocarburants ou le biogaz. L'exemple des Etats-Unis et du Brésil montre qu'une politique ambitieuse d'incitations fiscales et d'investissements publics pour le décollage des « filières vertes », il faut également solvabiliser la prestation de services environnementaux par les agriculteurs (aménagement des sous-bois contre le feu et des prairies contre les avalanches, préservation de la faune, entretien des chemins communaux, etc.).
Dernier impératif : mettre de l'ordre dans le secteur de la qualité. Avec la profusion des labels, les consommateurs n'y comprennent plus rien. Conséquence : ils se détournent vers les produits étrangers.
Une fois ces réformes engagées, un retrait progressif et maîtrisé des aides directes aux agriculteurs deviendra envisageable. Dès lors qu'ils retrouvent les conditions d'une certaine réussite économique, les agriculteurs n'ont pas de raison d'être durablement  « assistés ». Encore faut-il sortir du tabou relatif au maintien d'exploitations sous-équipées et sous perfusion de subventions publiques sans perspective de rentabilité. Naturellement, la société devra offrir des conditions dignes de sortie d'activité (primes de départ) aux plus précaires. Mais la perspective d'aller vers un modèle agricole à 150 000 exploitations professionnelles à vocation agricole exclusive ne doit pas être vécue comme un drame dès lors que ces exploitations sont durablement rentables et s'accompagnent d'exploitations mixtes, elles aussi pourvoyeuses d'emplois, associant activités agricoles et prestations de services (agrotourisme etc.). La vitalité de l'agriculture « secondaire » (petites parcelles utilisées dans le cadre d'une activité annexe ou de loisir) doit également être prise en compte.
Mais aucun cercle vertueux ne s'enclenchera si l'on ne rallume pas dans le monde agricole l'envie d'entreprendre. Pour cela, il faut redonner des marges de manœuvre aux agriculteurs. Dans le choix des productions d'abord : pourquoi s'interdire, par exemple, de renégocier les accords de Blair-House (conclus avec les Etats-Unis en 1994) qui sont à l'origine d'un contingentement aussi injustifié qu'inefficace dans la production d'oléoprotéagineux en Europe ? Dans la gestion des exploitations ensuite : comment se satisfaire d'un système où trois cents types d'aides, faisant l'objet de deux cents directives et règlements et d'un nombre équivalent de textes nationaux d'application, sont versés aux agriculteurs avec autant de dossiers plus lourds les uns que les autres à remplir ? Une commission associant les agriculteurs et les services de l'Etat devrait déboucher sur des simplifications administratives significatives pour réduire le maquis institutionnel et réglementaire. Dans la mise en œuvre de l'éco-conditionnalité des aides enfin : inspirons-nous des Espagnols ! Ils ont su exploiter les marges de souplesse offertes par le cadre communautaire là où, de notre côté, nous avons ajouté une couche de contraintes nationales aux obligations nées de la PAC.
Les pouvoirs publics doivent réagir. Au niveau international, les Etats s'enferrent dans des négociations d'un byzantisme inimaginable, Au niveau européen, les questions agricoles ne sont abordées que sous l'angle budgétaire ; plus de quarante ans après la naissance de la PAC, il y aurait pourtant urgence à définir un nouveau pacte pour l'agriculture ! Au niveau national enfin, l'action politique est dispersée et arc-boutée sur la défense des subventions. Le projet de loi d' « orientation » agricole n'« oriente » pas grand-chose. Certes, il comporte certaines avancées ; mais il s'agit davantage d'une « loi portant diverses dispositions d'ordre agricole » ou d'une énième « loi-rustine » que d'un projet fixant un cap stratégique.
Le projet à bâtir collectivement est celui du passage d'une agriculture d'assistés et de résignation à une agriculture de développement économique, de responsabilité et de libertés retrouvées pour les agriculteurs, qui méritent une autre stratégie que celle de la « ligne Maginot » qu'on met aujourd'hui en œuvre en leur nom.

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