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N'oubliez pas la recherche fondamentale !


C'est en grande pompe que le président de la République vient d'inaugurer l'Agence de l'innovation industrielle. L'enjeu est de taille : doper la « recherche » pour favoriser l'innovation, et donc à terme la croissance, l'emploi, voire renforcer la lutte contre les délocalisations. L'intention est excellente et l'ambition louable. Mais la voie choisie est-elle la meilleure ? Et est-elle exclusive d'une politique peut-être moins spectaculaire, mais au moins aussi payante ?
En optant nettement pour la recherche orientée et technologique, pour les grands projets et les gros moyens, la France procède de la manière qui peut paraître intuitivement la plus logique s'agissant de rattraper un retard réel. Mais il n'est pas certain que l'intuition, en la matière, soit bonne conseillère. Paradoxalement, on peut même plaider, en «'autorisant de l'histoire des grandes découvertes, qu'en pariant sur la recherche fondamentale, en sélectionnant des équipes restreintes, en leur allouant des moyens modestes pour l'État mais considérables pour elles, et en leur donnant du temps avant d'exercer un simple contrôle a posteriori, on déboucherait au moins aussi sûrement sur des idées nouvelles, de grandes réalisations voire des ruptures technologiques majeures...   .
Confusion. Reprenons les choses dans l'ordre. Pourquoi la recherche fondamentale ? Parce qu' encore maintenant comme l'indique Pierre Joliot, « les découvertes porteuses des applications les plus révolutionnaires sont issues d'une recherche fondamentale dont la vocation reste purement cognitive » . L'électricité n'a pas été inventée en cherchant à perfectionner les bougies, ni les rayons X en s'efforçant de visualiser le squelette à travers son enveloppe charnelle ! En donnant la priorité à ses applications techniques (ce que l'on nomme « innovation ») plutôt qu'à la recherche fondamentale, on confond peut-être la tête et la queue...
Il nous faut aussi sortir du culte exclusif des « grands projets », qui ne sont parfois grands que par leur coût et leur ambition démesurée. Là encore, ce n'est que rarement sur cette base quasi démiurgique que les inventions majeures ont éclos. D'où notre proposition : sélectionner 150 équipes de recherche françaises appartenant à des établissements d'enseignement supérieur publics ou privés sur la base de critères d'excellence propres à la recherche fondamentale (100 équipes en sciences dures, y compris mathématiques, et 50 équipes en sciences humaines et sociales). La sélection serait conduite dans un délai de trois mois, à l'initiative et sous la responsabilité du directeur général du CNRS et de son homologue à l'Inserm. Autrement dit, pas d'appel d'offres : les équipes de recherche n'ont ni à se porter candidates ni à remplir les multiples formulaires habituels.
Coût raisonnable. Cette proposition - et c'est particulièrement heureux en période de vaches maigres budgétaires ! - serait d'un coût raisonnable pour l'État mais constituerait une aide substantielle, voire déterminante, pour les équipes bénéficiaires. Nous préconisons pour elles, en sus de leur financement habituel, une attribution de 300.000 euros par an sur trois ans en sciences dures, et de 100.000 euros en sciences humaines et sociales. Leur utilisation serait laissée à l'entière discrétion des responsables des équipes bénéficiaires (investissement, fonctionnement, rémunération des personnels, accueil de post-doct français et étrangers, etc.). Soit un engagement pour les finances publiques de 105 millions d'euros sur trois ans, qui devraient être imputés sur le budget de l'Agence nationale de la recherche. Une somme modeste compte tenu des capacités de financement de celle-ci (700 millions d'euros sur trois ans) et surtout au regard du budget prévu pour l'Agence de l'innovation industrielle (2 milliards d'euros).
Évolution rapide. Enfin, c'est a posteriori, et non a priori comme on le fait trop souvent en France, qu'il convient d'évaluer les travaux de recherche pour ne pas tuer dans l'œuf les idées géniales. Un seul exemple : Google a vu le jour par hasard à l'occasion de travaux de recherche fondamentale qui devaient au départ ne donner lieu qu'à la rédaction d'une thèse de l'université de Stanford. On l'oublie trop souvent : les découvertes ne se programment pas. Pour parer au crime d'« avortement » scientifique, l'évaluation devrait être opérée seulement au cours de la troisième année, par un réseau international constitué à l'initiative de l'Académie des sciences et présidé par un de ses membres.
Mise en œuvre, notre proposition pourrait de surcroît amorcer une évolution rapide et en douceur de notre système de recherche. Elle vaut donc doublement la peine qu'on s'y intéresse.., La certitude d'une réforme modeste aujourd'hui vaut mieux que l'espoir - souvent déçu - d'une hypothétique révolution demain.


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