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Le patriotisme économique contre la croissanceFace à la mondialisation économique, les Français ont le sentiment aigu d'être dépossédés de leur outil de production et de leurs emplois. À cette angoisse exprimée avec fracas lors du référendum sur la Constitution européenne, le politique a trouvé une réponse populaire : le « patriotisme économique » dont l'un des volets principaux consiste à protéger nos « champions >> des prises de contrôle hostiles par des étrangers. Même sans croire que cette politique puisse véritablement soutenir l'emploi en France, le cynique peut être tenté d'y voir un placebo inoffensif. Après tout, pourquoi refuser à nos hommes politiques l'usage du Verbe ? En réalité, les coûts économiques de cette politique sont plus importants qu'il ne paraît. Capitaux et savoir-faire. La première raison est que, contrairement à une idée répandue, la prise de contrôle par un étranger n'est en général pas synonyme de licenciements et de restructurations. Bien au contraire, les études réalisées dans plusieurs pays européens montrent que ces prises de contrôle se traduisent en moyenne par une augmentation très importante de la productivité de l'entreprise, sans réduction d'effectifs. En effet, les investisseurs étrangers apportent capitaux et savoir faire. Les gains de productivité qui en résultent sont pour partie reversés aux salariés, qui voient leurs salaires augmenter. Le changement de propriétaire est donc statistiquement plutôt une bonne nouvelle pour les salariés. Par ailleurs, s'il n'est pas du tout évident que les salariés font les frais d'une prise de contrôle par un étranger, ce qui est certain, c'est que les actionnaires, c'est-à-dire les épargnants, en sortent en général très largement gagnants, empochant une prime considérable qui reflète précisément les gains de productivité et autres synergies liées au regroupement des activités dans une nouvelle entité. Enfin, plus que les opérations elles-mêmes, au demeurant assez rares, il est établi empiriquement que la menace des acquisitions hostiles augmente substantiellement la productivité et la profitabilité des entreprises qui y sont soumises. Cet effet vient de la motivation à la performance et à la frugalité que les managers ressentent lorsque leur équipe peut être contestée par un concurrent ambitieux. La menace de l'OPA est un formidable aiguillon car elle organise la concurrence entre les équipes dirigeantes. Au total, protéger nos champions des prises de contrôle hostiles est une politique coûteuse qui ne sert pas vraiment la cause des salariés. Cela dît, il pourrait être tentant d'intervenir spécifiquement dans les cas où l'on pressent que l'acquéreur a en tête une stratégie d'amaigrissement de la cible. C'est la tentation de remettre au goût du jour une planification souple de l'économie. Cette nostalgie du temps où l'État contrôlait l'allocation des ressources nationales entre les différents secteurs de l'économie n'est pourtant pas une option. Plus imprévisible que jamais, le processus de création destructrice qui commande la croissance ne peut pas être pilotée par une administration centralisée. C'est précisément la raison pour laquelle nos gouvernants ont fait dans le milieu des années 80 le choix d'abandonner le dirigisme économique. Entraver les restructurations, c'est piéger nos ressources dans les industries du passé ; c'est choisir de sacrifier notre croissance future à la survie symbolique des reliques d'une défunte prospérité. Paradoxe. Mais après tout et c'est là que l'analyse économique trouve ses limites -, les enjeux symboliques d'une présence des sièges de décision sur le sol national ou la fierté sécurisante de pérenniser nos champions familiers peuvent justifier des sacrifices économiques importants. Pour que, collectivement, nos concitoyens puissent arbitrer entre les coûts économiques du patriotisme défensif et ses gains symboliques, il importe toutefois qu'ils soient sensibilisés aux deux. Or les Français sont indifférents aux coûts du protectionnisme pour la bonne raison qu'ils ne touchent pas les dividendes de la bonne gestion de leurs grandes entreprises. Là réside le paradoxe majeur du patriotisme économique français : notre fierté porte sur des entreprises que nous ne possédons plus. Le CAC 40 appartient pour près de sa moitié à des actionnaires étrangers. Cette situation unique en Europe résulte d'un système d'épargne largement orienté vers l'immobilier et la dette publique. Elle détermine une déformation singulière de nos préférences collectives : à une croissance ambitieuse dont nous subirions les risques mais une partie seulement des bénéfices, nous préférons le maintien sclérosant du statu quo. Tant que les Français ne seront pas actionnaires de leurs entreprises, ils continueront de se défier des marchés financiers. Pourtant, ceux-ci sont un formidable gisement d'emplois et d'innovation. Confronté dans les années 70 à une problématique similaire, le ministère du Travail américain l'avait à l'époque bien compris en diffusant largement la propriété des actions. Dans notre pays également, seule une réforme du système de l'épargne et de la retraite est à même de faire évoluer cette situation. C'est bien parce qu'ils ne touchent pas les dividendes du capitalisme mais en subissent les risques que nos concitoyens refusent le jeu du profit. Télécharger |
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