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Colloque international : Le djihadisme transnational, entre l'Orient et l'Occident

lundi 30 mai 2016

L’Institut Montaigne et l’Observatoire des radicalisations de la Fondation Maison des sciences de l’homme ont réuni plus de trente chercheurs de haut niveau spécialistes du djihadisme, venus d’Europe, d’Amérique, d’Afrique du nord et subsaharienne, du Moyen-Orient et d’Asie. Ce colloque scientifique international inédit a accueilli pendant trois jours un public diversifié - des politiques, des chefs d’entreprise et des journalistes - permettant ainsi de croiser les approches sur un sujet où les connaissances demeurent trop souvent cloisonnées et compartimentées par pays, par disciplines et par spécialisations.


Le phénomène djihadiste est devenu un enjeu transnational. les conflits qui sévissent aujourd'hui en Syrie, en Irak, en Afghanistan ou encore en Libye ont des répercussions directes et immédiate, en particulier en Europe, en termes de sécurité comme de flux migratoires. La montée de l’islamisme radical sur le Vieux Continent alimente pour sa part des conflits extra-européens.

Sociologues, anthropologues, psychologues et spécialistes des sciences politiques ont décrypté ensemble le phénomène djihadiste : ses racines et ses enjeux politiques, sociaux et religieux, ses acteurs et ses réseaux, ses moyens et ses modalités d'action.

Ce temps de réflexion et d’échanges en français, en arabe et en anglais, organisé quelques mois après les attaques qui ont visé les rues des capitales française et belge, a mis en lumière la nécessité d’encourager la transversalité et a permis de couvrir le large spectre d’expressions du djihadisme transnational dans les différents environnements où il se manifeste.

Les débats ont obéi à la règle de Chatham House, respectée également dans ce compte rendu.

 


Sommaire 

Table ronde 1 : radicalisation, violence et déradicalisation
Table ronde 2 : radicalisation, violence et déradicalisation
Table ronde 3 : Global VS Local (I)
Table ronde 4 : Global VS Local (II)
Table ronde 5 : les ressources idéologiques et intellectuelles du djihadisme
Table ronde 6 : le salafisme et ses différentes configurations
Table ronde 7 : variations nationales dans le djihad transnational
Table ronde 8 : les nouvelles stratégies militaires du djihadisme
 

 

Table ronde 1 : radicalisation, violence et déradicalisation

 

Cette table ronde était consacrée aux nouvelles formes du djihadisme apparues avec l’organisation de l’État islamique en Europe, et notamment en France. Les échanges ont porté sur le rôle spécifique et sous-estimé des femmes au sein de l’organisation ainsi que sur les discours et les représentations du monde que portent les jeunes djihadistes français de retour de Syrie et d’Irak, au prisme des récentes attaques de 2015 à Paris.

Président de séance : Michel Wieviorka, président de la Fondation Maison des sciences de l'homme

La création de Daech est contemporaine d’une multiplication des radicalisés, ainsi que de l'introduction d'au moins deux nouvelles catégories de djihadistes en Europe : les adolescents et les post-adolescents d'un côté (20 à 25%), les jeunes filles adolescentes et post-adolescentes (dont environ 10% de femmes parties) de l'autre. Ces deux catégories constituent un pourcentage significatif (entre 12 et 25%) de l'ensemble des djihadistes européens qui partent en Syrie et en Irak. La part des convertis (au moins 20%) est, elle aussi, croissante. On note également une représentation de la quasi-totalité des pays européens, avec 5 000 européens impliqués dans les filières syriennes et irakiennes (par comparaison, l’attirance pour Daech aux États-Unis est beaucoup plus faible). Le modèle politique et religieux que prétend incarner Daech exerce ainsi une fascination sans précédent sur des catégories de la population restées jusqu’alors insensibles à la propagande de mouvements tels qu’Al Qaïda. L’État Islamique étend pour la première fois l’influence de l’idéologie du djihad non seulement aux classes populaires mais également à la classe moyenne éduquée. Ce bouleversement peut d’abord s’interpréter comme un symptôme du déclin des utopies politiques immanentes au sein des sociétés occidentales. C’est aussi un phénomène adolescent, qui procède chez les plus jeunes d’une "affectivisation" de l’idéologie. En France comme en Belgique, et de manière bien plus poussée qu’en Grande-Bretagne, la désislamisation des familles musulmanes et l’éclatement des structures parentales traditionnelles auraient aussi contribué à entretenir ce phénomène de radicalisation religieuse. 

Mais le djihadisme ne peut être réduit aux conditions locales de son implantation : il est surtout le produit d’une rencontre entre l’ultra-local et le transnational, entre des dynamiques qui peuvent se produire au sein d’un groupe à l’échelle de quartier et celles des groupes opérant sur internet et sur le front irako-syrien. Des entretiens conduits avec les jeunes français incarcérés de retour de Syrie, ainsi qu’avec de jeunes candidats au départ issus des quartiers populaires, témoignent de l’hétérogénéité des motivations mais aussi des divergences de vues des Français radicalisés. Cela est particulièrement prégnant entre les tenants de positions proches de celles de Jabhat al Nosra (Al Qaïda en Syrie) et les pro-Daech qui se livrent une âpre bataille idéologique en France. Cette divergence au sein des promoteurs du djihadisme se cristallise et se reflète dans l’attitude adoptée par rapport aux attaques qui ont ensanglanté les rues de la capitale française en 2015. A cet égard, les attaques du 7 et 8 janvier 2015 sont souvent distinctes dans les discours de celles du 13 novembre. La matrice même du djihadisme est celle de l’expansion. Pour cette raison, les attentats du 13 novembre 2015 ont d’abord failli à leur objectif de séduire le plus grand nombre parmi les sympathisants des mouvements djihadistes en France en visant très large et de façon indifférenciée. Les individus les moins idéologisés, s’ils avaient pu être galvanisés par les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercasher (janvier 2015), se sont cette fois-ci davantage identifiés, dans un premier temps, aux victimes des attentats qu’à leurs auteurs : en janvier, les cibles des attentats étaient précises, et le public à galvaniser large, tandis qu’en novembre, les cibles étaient larges, mais le public à galvaniser s’est révélé faible. C’est donc sur cette "zone grise", tout aussi susceptible de basculer dans le djihadisme que de se rallier à la République, que doivent aujourd’hui se concentrer les efforts du gouvernement en plaçant le maintien de la cohésion sociale au cœur de ses politiques publiques.

La féminisation du djihad islamique reste aujourd’hui le phénomène le plus difficile à appréhender. Selon les chiffres récents du ministère de l’Intérieur français, les femmes représenteraient 46 % des effectifs djihadistes en Syrie et en Irak. Les femmes sont de plus en plus présentes dans le djihad, notamment chez les plus jeunes. Elles étaient cependant déjà présentes auparavant, même si leurs noms sont peu connus des nouvelles générations.

Si elles ne peuvent combattre au même titre que les hommes, puisque l’accès à la violence directe leur est refusé, quel est leur intérêt à rejoindre Daech ? Comment justifier qu’une femme socialisée en Occident puisse souhaiter, en toute connaissance de cause, une vie de soumission et de contraintes ? Face à cette forme d’engagement féminin a priori contre-intuitive, les analyses genrées qui cherchent à expliquer le djihad féminin à travers le prisme de l’infantilisation, de la manipulation et de l’aspect émotionnel empêchent encore d’en saisir toute la complexité : il faut se demander au contraire pourquoi l’engagement djihadiste s’impose aux femmes comme un choix rationnel. Elles partagent en fait le même registre de convictions que les hommes, même si le rôle qui leur est assigné est différent de celui des hommes (à ceux-ci revient le combat, à celles-là la conception).

Outre le fait que les femmes participent de plus en plus activement à la diffusion de la propagande de Daech, il apparaît qu’elles cherchent à jouer des rôles moteurs et de premier plan au sein des djihadistes et de remplir ce qu’elles considèrent être "leur part du jihad", aussi bien en occident qu’en Syrie et en Irak.


 

 

Table ronde 2 : radicalisation, violence et déradicalisation

 

 
Cette table ronde était consacrée à la compréhension des phénomènes de radicalisation sous le plan cognitif et psychologique ainsi que sur la nécessaire évolution des pratiques de prise en charge des individus concernés par ce phénomène, notamment au sein des établissements pénitentiaires.

Président de séance : Farhad Khosrokhavar, directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et directeur de l'Observatoire des radicalisations (FMSH).

La radicalisation et les logiques sous-jacentes au phénomène djihadiste font l’objet de nombreuses controverses, jusqu’alors contenues au sein de la communauté scientifique, largement relayées par l’opinion publique, au risque de complexifier la lisibilité du phénomène. À rebours de telles dissonances, constitutives d’une "théologie de la radicalisation" préjudiciable à sa compréhension, la lutte contre le terrorisme exige un travail commun à l’ensemble de la communauté scientifique afin d’appréhender tous les aspects d’un phénomène en constante métamorphose.

En effet, la mutation d’un terrorisme singulier, de nature étatique et principalement contrôlé par deux superpuissances jusqu’en 1989, à des terrorismes pluriels mobilisant des acteurs aux motivations multiples a contribué à l’anémie actuelle nuisible à l’acceptation du réel et à la prévention de ses conséquences. En l’absence d’ennemi commun désigné après le démantèlement de l’Union Soviétique, l’Occident n’a pas su anticiper l’évolution d’une menace qu’avaient laissé présager certains événements historiques, tels que la prise de la Grande Mosquée de la Mecque – expression d’un djihad interne contre la dynastie Al Saoud –, l’invasion de l’Afghanistan et la chute du Shah d’Iran, autant de signes avant-coureurs intervenus une décennie plus tôt, en 1979.

Un précurseur de ce nouveau type de terrorisme a été Khaled Kelkal, passé du crime au terrorisme dans une sorte de logique de réhabilitation. Mais on a attendu dix-sept ans le suivant de la série, Mohamed Merah. On peut noter que la tranche d’âge des terroristes correspond à la courbe de Gauss de la criminalité (15-35 ans). À ce titre, les services de renseignement français, formés à la culture du contre-espionnage, gagneraient à initier une révolution culturelle pour s’adapter à un ennemi que nous ne parvenons pas à identifier clairement. À la primauté du secret et du temps long devront progressivement se substituer une culture du partage d’informations, dans un cadre temporel réduit.

Le phénomène de radicalisation comporte également un aspect pathologique, souvent occulté, que les données issues de recherches empiriques mettent en lumière : on estime que plus de 30 % des individus radicalisés seraient sujets à des troubles psychopathologiques (ces troubles n’étant en rien synonymes d’irresponsabilité). Compte tenu de l’âge de ces individus – deux tiers d’entre eux ont entre 15 et 25 ans –, l’approche clinique de la radicalisation s’intéresse à la problématique de l’adolescence, que la modernité a par ailleurs considérablement prolongée ; une période propice à un abandon des idéaux de l’enfance et durant laquelle l’individu est donc particulièrement vulnérable à "l’offre" de radicalisation.

Combinées à leur inscription dans un contexte social et politique particulier, qui favorise l’appropriation d’un traumatisme collectif chez les individus sensibilisés (certains individus semblent en effet plus enclins que d’autres à porter les traumatismes collectifs), ces trajectoires psychiques donnent lieu à une surenchère religieuse incarnée par la figure du "sur-musulman", mû par un funeste désir sacrificiel.

À l’individu radicalisé pour des motifs subjectifs, dépourvu de toute formation politique ou de toute culture religieuse, et qui cherche des boucs-émissaires (par exemple en la personne des juifs) à ses échecs personnels, s’oppose un acteur politique au raisonnement rationnel (celui-ci distinguera par exemple les juifs de l’État d’Israël), enraciné dans un parcours plus long, auquel manquait un espace de légitimité et d’adhésion à sa parole. Il va de soi que ces différents cas de figures ne sont pas nettement délimités et peuvent se superposer. L’adoption d’une posture victimaire permanente ou d’une rhétorique manichéenne traduisent un sentiment de stigmatisation, d’identification de soi à une communauté supposément réprouvée par les autres que la relégation dans les quartiers populaires a souvent précipitée.

La participation à un programme autour des valeurs de la citoyenneté de détenus impliqués dans un processus de radicalisation figure au nombre des expérimentations permettant d’en saisir les ressorts subjectifs, politiques ou religieux. Cette démarche concourt à l’élaboration de dispositifs performants de dé-radicalisation, c’est-à-dire de re-subjectivation et de reconstruction du lien unissant l’individu et la société. Les ressources institutionnelles mobilisables à cette fin, en particulier dans l’administration pénitentiaire, ne manquent pas, à condition de considérer la radicalisation comme un processus "classique" plutôt qu’un fait exceptionnel survenu ex nihilo.


 

 

Table ronde 3 : Global VS Local (I)

 

Cette table ronde visait à fournir une approche comparée des différents mouvements se réclamant de Daech en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe et aux États-Unis. Elle a mis en avant les spécificités des contextes locaux et la manière dont ces groupes articulent leur stratégie locale par rapport au discours que produit l’organisation dans l’espace mondial.
                                                                                                                                  
Président de séance : Laurent Bigorgne, directeur de l'Institut Montaigne.
 
Le phénomène djihadiste ne peut être appréhendé de manière uniforme. Il se développe, se structure et se déploie de façon très différenciée dans le monde. Daech, Boko Haram, salafisme kurde… Tous obéissent à des logiques particulières et appellent un traitement différencié. Il existe, en outre, une profonde différence entre l’image renvoyée par les groupes djihadistes et la réalité de leurs organisations.
 
La radicalisation, tout d’abord, ne se déploie pas de manière uniforme dans le monde. Son importance n’est, par exemple, pas la même en Europe et aux États-Unis. Les dynamiques observées en Europe ont, certes, leur équivalent aux États-Unis, mais dans des proportions bien moins importantes (on ne compte qu’entre 100 et 150 combattants étrangers partis des États-Unis, dont 40% de convertis). Trois éléments l’expliquent :

     -l’intégration et le degré de structuration des filières. L’intégration dans un premier temps : les populations musulmanes sont davantage intégrées aux États-Unis qu’en Europe. Alors que l’immigration musulmane européenne concerne des individus plus pauvres et au niveau d’éducation plus faible, l’immigration musulmane aux États-Unis est davantage constituée d’élites, souvent venus étudier aux États-Unis. Cela étant, on trouve des deux côtés de l’Atlantique des radicalisés bien intégrés du point de vue socio-économique ;
     - le rapport entre intégration et radicalisation demeure cependant ambivalent et appelle un second argument : la structuration des réseaux. Aux États-Unis, il n’existe pas de filières salafistes organisées. Les personnes se radicalisent individuellement ou par petits groupes, en dehors de filières structurées comme c’est le cas en Europe. Si de nombreuses personnes se revendiquent de l’idéologie salafiste, rares sont celles qui trouvent le réseau qui leur permettrait de passer à l'acte. De manière générale, le salafisme est peu développé aux États-Unis et surtout quiétiste, tandis que les Frères musulmans sont nombreux. Des conversions ont lieu en prison mais… ne durent que le temps de l’emprisonnement ;
     - La politique anti-terroriste est, aux États-Unis, très agressive et efficace au moins à court terme, avec des peines bien plus lourdes qu’en Europe.

Une différenciation entre mouvements djihadistes doit également être effectuée. Boko Haram doit ainsi être clairement distingué de Daech, bien que le premier ait fait allégeance au second en mars 2015. Historiquement, Boko Haram revendiquait l’application intégrale de la charia et la mise en place d'un califat bien avant l'apparition de Daech. Le groupe, constitué dans les années 2000 autour de Mohamed Youssouf, est aujourd’hui confronté à deux paradoxes. Si Boko Haram vilipende la démocratie, ses exactions ont provoqué un véritable sursaut national à l’occasion des élections de 2015. Le vote était alors un moyen d’endiguer l’avancée de Boko Haram : la démocratie nigériane en est sortie grandie, le groupe Boko Haram est, lui, en reflux par rapport à la fin de l’année 2014. Deuxième paradoxe : on observe un décalage entre la mise en récit de Boko Haram, qui revendique une internationalisation du groupe, et la réalité. Des études de terrain offrent une vision radicalement différente de celle diffusée par les médias. Le groupe ne s’est pas véritablement internationalisé : aucun Syrien, aucun Algérien n’a rejoint ses rangs. Plus qu’une internationalisation, c’est à une extension de son domaine d'action militaire à laquelle on assiste aujourd’hui.
 
L’indifférenciation au sein même des mouvements, enfin, doit être évitée. Pour Daech, par exemple, la filière kurde fait l’objet d’un traitement différencié. Si le Kurdistan est essentiellement vu comme une force de résistance contre Daech, il existe également un islamisme radical kurde depuis plus de cinquante ans, incarné successivement par trois générations d'islamisme. L’islamisme politique au Kurdistan est apparu en 1952, sur la frontière iranienne, et s’est progressivement « normalisé », jusqu’à atteindre l’intégration totale dans le champ politique kurde. La naissance d’Ansar Al Islam, organisation djihadiste kurde, dans la région d’Halabja marque le déploiement du terrorisme au Kurdistan dont une partie a désormais rejoint les troupes de Daech.
 
Face à cette menace polymorphe et transfrontalière, il est nécessaire aujourd’hui de comprendre ces différents mouvements, leurs modes de financement ainsi que leurs plans d’action. S’il existe une gradation de la menace dans le monde, nul n’est à l’abri, et la réponse doit être internationale. La communauté internationale s’est, pour le moment, essentiellement concentrée sur la réponse sécuritaire, or le sécuritaire ne peut tout résoudre. Il ne permet pas d'anticiper les réactions de groupes comme Daech ou Boko Haram. Pour faire face au péril djihadiste, il faut d’abord connaître ce phénomène, l’évaluer, le chiffrer. Seule une connaissance fine des stratégies, des moyens, des organisations inféodées aux différents mouvements permettra d’endiguer leur développement. L’efficacité de ce recensement passera par davantage d'échanges d'informations entre les différents services de renseignements nationaux. Dans un second temps seulement la communauté internationale pourra se mettre d'accord sur la façon de lutter contre la diffusion, tant physique qu’idéologique de ces mouvements qui menacent la cohésion de nos sociétés et nos démocraties.


 

 

Table ronde 4 : Global VS Local (II)

 

Dans la continuité de la table ronde précédente, les échanges ont permis de revenir sur le noyau géographique où est apparue la matrice originelle du djihad transnational en Asie centrale.
 
Président de séance : Saoud El Mawla, professeur en sciences sociales, chercheur sur les mouvements islamiques.
 
Si l’attention médiatique se concentre aujourd’hui sur l’évolution de l’État islamique en Irak, en Syrie, au Sinaï et en Libye, l’influence de Daech s’exerce également, à des degrés divers, dans des zones déjà contaminées par l’idéologie djihadiste, à l’instar du Nord Caucase ou des zones tribales situées à la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan.

En effet, l’attentat perpétré par le mouvement des talibans pakistanais (Tehreek-e-Taliban Pakistan, TTP) dans une école de Peshawar, le 16 décembre 2015, a rappelé la centralité de la région Afghanistan-Pakistan au sein de la sphère djihadiste internationale. C’est pourquoi il est important d’analyser les dynamiques radicales pakistanaises et leur logique de réseau, en particulier dans les zones tribales, pour tenter de comprendre la multiplication d’organisations djihadistes internationales ou pakistanaises et le rôle qu’elles jouent dans le parcours de terroristes occidentaux tels que Mohamed Merah ou David Headley. Ces groupes sont de plus en plus nombreux à se soustraire à la tutelle des organisations existantes et à prêter allégeance à Daech, soit par conviction idéologique, soit par volonté d’affirmer leur autorité face aux autres organisations djihadistes. L’approche des États de la région face à Daech est variable : si le Pakistan nie son existence sur le territoire national, l’État afghan la reconnaît mais cherche à le faire passer pour un projet étranger ; quant au Tadjikistan, vers lequel l’organisation pourrait se diffuser, il la présente comme une menace existentielle.

Dans le Nord Caucase, le facteur religieux et le nationalisme ont également donné lieu à une spectaculaire poussée d’islamisme radical à partir de 2007, année pendant laquelle Ramzan Kadyrov a été mis à la tête de l’État tchétchène par le Kremlin. Les années 2014 et 2015 ont pourtant été marquées par une baisse notable du niveau de violence : pendant deux années consécutives, le nombre de décès a été divisé par deux par rapport à l’année précédente. Cela peut s’expliquer en partie par les succès des services de sécurité, mais aussi et surtout par un exode de masse des éléments les plus radicaux vers la Syrie et l’Irak (près de 5 000 citoyens russes auraient à ce jour rejoint l’État islamique). La propagande déployée par Daech est ainsi parvenue à convaincre les djihadistes du Caucase de l’obligation qui était la leur, en tant que musulman, de partir combattre en Syrie. Daech fait également office d’utopie pour de nombreux djihadistes caucasiens : il représente la possibilité d’échapper au carcan autoritaire imposé par la Russie et valorise une certaine forme d’équité sociale qui séduit la plupart des combattants. Souvent, c’est également un désir immense de vengeance contre l’impérialisme russe que l’État islamique promet aux djihadistes d’assouvir.

En amont des Jeux Olympiques de Sotchi, les services russes ont volontairement ouvert leur frontière aux plus radicaux souhaitant quitter la région, bien que, dans le même temps, la Russie faisant de la participation à des groupes armés étrangers un crime. Après les Jeux, les services de sécurité ont essayé de mettre fin à cet exode, mais les citoyens russes ont continué à s’engager aux côtés de groupes djihadistes. C’est pourquoi les services secrets russes mènent aujourd’hui une politique d’éradication autoritaire des niches salafistes encore présentes dans le Nord Caucase (au Daghestan sept mosquées salafistes ont récemment été fermées et leurs prêcheurs torturés).


 

 

Table ronde 5 : les ressources idéologiques et intellectuelles du djihadisme

 

Cette table a retracé l’évolution historique et idéologique du djihadisme, depuis son apparition dans la décennie 1980 en Afghanistan, jusqu’à ses manifestations contemporaines au Levant.

Président de séance : Jean-Pierre Dozon, directeur d'études à l'EHESS et à l'IRD, vice-président de la FMSH.

Les ressources idéologiques et intellectuelles du djihadisme sont nombreuses et diverses. Si Al Qaida et Daech partagent un certain nombre de références communes, l’idéologie de Daech ne peut être envisagée comme la stricte continuité de celle d’Al Qaida, tout comme l’action de l’EI ne peut s’envisager comme la simple poursuite de celle d’Al Qaida. La distinction entre ces idéologies doit s’opérer depuis son origine jusqu’à son interprétation et son assimilation par les djihadistes. La propagation même de ces idéologies diffère : si elles atteignent aujourd’hui une dimension transnationale, accélérée par l’émergence d’internet et des nouvelles technologies, on ne saurait les assimiler pour autant.

On constate ainsi une certaine autonomisation du djihadisme par rapport au salafisme. Du point de vue de l’idéologie, même si un certain nombre d’auteurs, comme Ibn Taymiyya ou Abd al-Wahhab, sont revendiqués par les uns et les autres, il existe des divergences, par exemple sur les questions de l’orthopraxie ou de l’ordre politique. D’un point de vue socio-politique, on constate selon les sociétés une divergence entre la diffusion du salafisme et la production du djihadisme : dans le Golfe et en Egypte, le salafisme est bien implanté et le djihadisme florissant ; en revanche en Algérie, aussi touchée par le salafisme, le djihadisme est beaucoup moins présent ; la Tunisie est l’un des principaux contributeurs au djihad mais possède un maillage salafiste plutôt faible, etc. Il y a donc continuité dans certains pays, rupture dans d’autres. Malgré des exceptions, il y a plutôt une dissociation entre salafisme quiétiste et djihadisme.

S’agissant de l’origine de ses fondements tout d’abord. Daech puise dans trois types de littérature : des écrits et des traditions historiques, repris par les salafistes (versets du Coran et hadiths, grands théologiens sunnites, wahhabisme, etc.) ; une importante littérature djihadiste rédigée au cours du XXème siècle et, enfin, une littérature djihadiste élaborée durant la période post-Afghanistan. L’importance de Ben Laden y est minoritaire, ce qui marque une première discontinuité entre les deux mouvements.

S’agissant de leur interprétation et de leur assimilation ensuite. Le management de la sauvagerie, attribuée à Abu Bakr Naji, est l’un des principaux textes constitutif de l’idéologie de Daech. Il traite d’un sujet précis : la constitution du califat, sans pour autant donner de détails quant à son administration et sa mise en œuvre. Il laisse donc une marge d’interprétation et d’assimilation aux djihadistes, ce qui explique la diversité des lectures et des applications. Il existe un corpus théorique de Daech. Le management de la sauvagerie parle d’Al-Qaida comme d’un corps extérieur, surplombant le chaos, alors que l’EI est né du chaos : c’est un produit généré par un État failli, non pas un corps étranger qui s’y serait incrusté. L’EI n’est pas un phénomène post-national, il demeure étroitement lié à des dynamiques nationales, alors qu’Al-Qaida est né en contexte transnational. La dichotomie originelle qu’établit ce livre permet de mieux appréhender la distinction idéologique qui sépare les deux mouvements.

S’agissant de leur propagation et de leur dimension transnationale, enfin. Le djihadisme comporte dès l’origine une dimension transnationale, idéologique mais aussi stratégique. Avant même la propagation de l’idéologie, la lutte militaire prime. Les actions militaires, comme les idées qui les sous-tendent, se sont rapidement propagées à travers le monde, sans que ces deux phénomènes ne soient nécessairement corrélés. Al Qaida incarne cette dimension transnationale « stratégique ». Organisation nomade, au pouvoir de décision ultra centralisé, Al Qaida frappe l’ennemi lointain d’Occident, tout en gardant une base idéologique très concentrée, au Soudan et en Afghanistan. À cet aspect stratégique, s’ajoute un aspect idéologique transnational. Très rapidement en effet, dès la fin des années 1990, les idées se déterritorialisent et commencent à émerger dans le "Londonistan" : des djihadistes exilés y deviennent les producteurs d’une idéologie djihadiste qui se développera aussi bien en Algérie que dans les camps palestiniens du Liban. Du djihad militaire, on passe alors au djihad intellectuel transnational. L’assassinat de Théo Van Gogh en 2004, l’affaire des caricatures du prophète en 2005, créent un contexte de djihad sociologique et culturel que l’émergence des nouvelles technologies ne fera que renforcer, en accentuant la différence entre générations djihadistes. C’est une nouvelle dimension transnationale sociologique et culturelle qui apparaît avec la dissociation entre les salafistes européens et leurs pays d’accueil. L’idée se développe qu’il faut faire sa hijra pour quitter des terres de mécréance et rejoindre des zones contrôlées par les djihadistes qui saisissent toute occasion de territorialisation. Internet permet à Daech de franchir un pas supplémentaire dans la dimension transnationale. Les liens organiques entre espaces militants au nord et au sud de la Méditerranée se voient renforcés et permettent à Daech de déployer son influence au cœur même de l’Europe.


 

 

Table ronde 6 : le salafisme et ses différentes configurations

 

Cette table ronde a traité des fondements idéologiques du djihadisme contemporain et de sa relation avec les différentes expressions du salafisme au Moyen-Orient. L’apparition et le développement de Daech dans le contexte géopolitique irakien ainsi que ses conséquences sur les autres zones du Levant, notamment en Palestine et au Liban, ont été débattues.

Président de séance : Jean-Luc Racine, directeur de rechercher émérite au CNRS (Centre d'études de l'Inde et de l'Asie du sud de l'EHESS) et chercheur senior à Asia Centre.
 
Il était jusqu'ici admis que les jeunes Français partant faire le djihad en Syrie adhéraient majoritairement à l’idéologie salafiste. Une observation plus fine de leurs pratiques et de leur discours religieux montre pourtant que leur conversion (ou reconversion) à un absolu religieux témoigne d’un renouvellement des formes habituelles de fanatisation. La majorité d’entre eux n’a pas suivi le parcours "classique" des salafistes (pas de passage par la madrasa ou par une association religieuse humanitaire ou prédicative). Ces jeunes djihadistes s’inscrivent dans une forme nouvelle de religiosité, qui s’émancipe des pratiques rituelles extrêmement normées du salafisme traditionnel en considérant que le djihad suffit à garantir l’accès au paradis, dans la mesure où le martyr rachète l’ensemble de l’existence. De cette religiosité nouvelle découle une nouvelle manière d’appréhender l’existence. Tandis que chez les salafistes la vie s’envisage comme une longue période de préparation au salut – où il n’y a pas de place pour un désir de mort (le suicide est une faute) –, les jeunes djihadistes français la réduisent à un simple sas d’accès à la mort.
 
En matière de mœurs, l’idéologie djihadiste et l’idéologie salafiste diffèrent aussi sensiblement, notamment dans leur manière d’appréhender les liens conjugaux, la sexualité ou l’esclavage. Si ces jeunes tentent donc de se réinventer au prisme de l’islamisme, le salafisme ne constitue en aucun cas leur source principale d’inspiration. Faire de ces jeunes djihadistes des utopistes aspirant à l’émergence d’une nouvelle société régénérée par l’islam relève également d’un contre-sens. Arrivés chez Daech, les jeunes Français radicalisés participent rarement à la gestion de la société civile ; leur priorité reste le combat et l’attaque suicide la seule voie d’accès au paradis. Seuls leur position de rupture radicale et leur refus de toute forme d’ancrage culturel de l’islam dans la société française les rapprochent des salafistes. L’aspect peu orthopraxe de la religiosité djihadiste fait sens en elle-même, et il est inutile de le relier à une quelconque forme de dissimulation (taqiyya).
 
Le salafisme djihadiste libanais nous confronte à des problématiques très différentes. Né de l’exil forcé des Frères Musulmans après le coup d’état du parti Baas en Syrie, il est intrinsèquement lié à l’émergence du mouvement palestinien et à la naissance du Fatah, qui s’implante à Tripoli dès le début des années 1960. L’éclatement de la guerre civile libanaise, à partir de 1975, renforce ce mouvement d’islamisation. Il touche particulièrement les quartiers populaires dont de plus en plus de jeunes (les shebab) basculent alors dans la radicalisation. En 1982, l’occupation israélienne renforce cette tendance et provoque la création de trois mouvements islamiques à Tripoli, dont le mouvement Ansar Allah, qui se revendiquent comme djihadiste. L’invasion du territoire irakien par l’armée américaine en 2003, puis l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, sont également vécus comme une double humiliation pour la communauté sunnite libanaise et exacerbent les tensions sectaires contre l'Iran, le Hezbollah et le régime syrien. C’est finalement le déclenchement de la guerre civile en Syrie à partir de 2011 qui favorise la diffusion du djihadisme au-delà de Tripoli et donne une assise populaire au salafisme djihadiste. De nombreux Libanais partent alors se battre contre l’armée de Bachar El-Assad en Syrie.
 
En Irak, les tensions sectaires nées des ambitions rivales des communautés sunnites et chiites ne peuvent à elles seules justifier la montée du djihadisme. Ce sont en réalité les groupes djihadistes qui ont profité de la faiblesse étatique, de l’instabilité et des divisions communautaires nées du conflit irakien pour étendre leurs réseaux. Dans ses relations complexes avec les sunnites irakiens – entre conflit et négociation – Daech ne cherche pas tant à "représenter" les intérêts de la communauté sunnite irakienne qu’à recréer le "Califat" par-delà la frontière irakienne. La seule solution pour vaincre Daech serait donc de briser les logiques sectaires qui continuent de détruire l’Irak en sensibilisant, dès l’école, les Irakiens aux conséquences de la discrimination ethnique.
 
Dans la bande de Gaza enfin, la présence de djihadistes salafistes a longtemps constitué un problème pour le Hamas, attaché à la préservation de son statut de défenseur des Gazaouis face à Israël. Si dans la plupart des cas, le Hamas parvenait à contenir ces groupes en leur imposant le respect de l’accalmie aux frontières, dans d’autres, il a pu faire le choix de les laisser agir. Ce fragile équilibre a été remis en cause au profit d’une politique strictement répressive, dans un contexte où les takfiristes du groupe Ansar Beit al-Maqdis de la péninsule du Sinaï ont officiellement fait allégeance à l’État islamique et ont accusé le Hamas d’« apostasie ». Aujourd’hui, le Hamas continue d’osciller entre tolérance et oppression, faisant évoluer sa position selon le contexte international et surtout de l’évolution de la situation politique en Egypte. Les relations privilégiées qu’entretient actuellement le Hamas avec le Général Al-Sissi devraient notamment l’inciter à accentuer sa répression contre les djihadistes palestiniens affiliés aux takfiristes du Sinaï.


 

 

Table ronde 7 : variations nationales dans le djihad transnational

 
 

 

Cette table ronde avait pour objet la présentation des travaux empiriques produits sur le djihadisme en Europe occidentale, zone la plus touchée par les départs pour le djihad vers la Syrie et l’Irak en dehors du monde arabe. Fondées sur des données encore inexistantes pour l’analyse du cas français, les discussions ont permis le partage d’éléments d’objectivation sur le phénomène djihadiste dans les autres pays européens.
 
Président de séance : Michel Foucher, Professeur des Universités à l'Ecole Normale Supérieure (Ulm).
 
En Europe, les processus de radicalisation diffèrent selon les principaux pays touchés. Les formes de radicalisation ont également rapidement évolué au cours des dernières années. Dans de nombreux pays, la première vague de radicalisation apparaît au moment de l’invasion de l’Irak par les Américains. En Belgique, à cette période, l’endoctrinement se fait souvent au sein de bandes d’amis qui visionnent ensemble des vidéos. Dans ce même pays, une deuxième vague apparaît en 2010 et se cristallise autour de Sharia4Belgium. À partir de 2011, la violence du discours s’accroît considérablement et on assiste aux premiers départs vers la Syrie. Cette dernière vague est composée d’individus moins instruits, plus jeunes et empreints de narcissisme. Cet historique de la radicalisation propre à la Belgique permet de mieux appréhender la diversité des principaux profils des djihadistes européens. Ainsi, à partir de 600 individus répertoriés, trois profils-types ont été identifiés :
 
     - le défenseur : il s’inscrit dans la vague de départs de 2011 à 2013. Ce type d’individu part pour combattre, il répond à un appel, il souhaite défendre l’Oumma (communauté des musulmans) qui, selon, lui est menacée ;
     - le chercheur : il s’inscrit dans la vague de départs de l’année 2014. Il est, le plus souvent, jeune, sans perspectives d’avenir. Il estime qu’il n’appartient pas au pays dans lequel il réside et est séduit par l’attrait du califat, qui lui promet tout ce qu’il désire. Il souhaite par-dessus tout appartenir à une société nouvelle ;
     - le suiveur : cet individu part en Syrie uniquement pour suivre ses pairs ou ses amis. Il appartient déjà à un réseau d’individus partis en Syrie.
 
Si l’on applique cette catégorisation au cas belge, on peut classer les individus radicalisés en deux principaux groupes, ceux qui ont un passé criminel et pour qui Daech représente le niveau le plus élevé de la criminalité – qui offre une opportunité de passer de "zéro" à "héros" –, et ceux, moins nombreux, qui n’ont pas de passé criminel et qui sont séduits par l’utopie du califat. Dans ces deux cas, le religieux n’est pas le principal moteur de la radicalisation. Le véritable moteur est l’absence de futur et de perspectives. À l’inverse, Daech semble leur offrir un éventail de solutions instantanées et un futur, en leur promettant pouvoir, sentiment d’appartenance, camaraderie, respect, reconnaissance, aventure, héroïsme, et martyr.
 
Cependant, en Allemagne, la question sociale ne semble pas être le ressort principal de la radicalisation. Le djihadisme correspond plutôt à une sous-culture ou à un "lifestyle", dont les tenants ont souvent une vie de famille et sont plutôt bien intégrés économiquement. Ces derniers ne montrent que peu d’intérêt pour les études théologiques ; ils se pensent comme les membres d’une sorte de caste guerrière. Cette sous-culture a développé sa propre iconographie et ses propres représentations mentales, qui se décline par de nombreux canaux : musiques, vidéos, t-shirt, accessoires. Sociologiquement, la radicalisation se fait généralement entre amis, dans les mosquées, sur internet, lors de séminaires ou encore en famille. Il n’existe pas de véritable schéma type. La période de radicalisation est plutôt longue et les personnes partent rarement seules en Syrie. Les 900 Allemands présents en Syrie, ont – en moyenne – entre 21 et 25 ans ; la moitié d’entre eux a déjà eu affaire à la police en Allemagne et 12% sont diplômés de l’université. Ce sont à 80% des hommes et à 90% des urbains. Depuis la déclaration du "califat", en 2014, cette population est plus jeune et plus féminine.
 
À l’inverse de l’Allemagne, la radicalisation s’inscrit dans un processus extrêmement rapide en Italie. La plupart des processus s’initient dans de petits villages, les prêcheurs qui interviennent dans ces processus de radicalisation sont, la plupart du temps, originaires des Balkans. La dynamique de couple joue également un rôle important dans le renforcement mutuel du processus de radicalisation. Le moteur psychologique est principalement la quête de sens, la recherche d’un ordre qui différencie clairement le bien et le mal, l’homme et la femme, l’Occident et l’Orient. Il ne faut pas négliger le pouvoir de séduction du califat, l’attrait des armes et de la guerre, de ce que l’on pourrait qualifier de "terrible love for war ". À certains égards, le califat agit comme une "marque" dont le pouvoir émotionnel auprès de son audience est très fort. Contrairement à la Belgique, il n’existe pas de Molenbeek en Italie, l’immigration étant répartie sur l’ensemble du territoire.
 
De manière générale, on observe une grande hétérogénéité des formes de djihadismes et il semble bien hasardeux de donner une explication unique en dehors du cadre des nations européennes. Ainsi, dans un pays comme le Danemark, le djihadisme est implanté depuis la première guerre d’Afghanistan (à la différence de nombreux pays où il apparaît après l’invasion de l’Irak). On remarque également que, comme dans de nombreux pays européens, les profils des Danois radicalisés et leurs motivations ont évolué. De surcroît, l’idéologie, bien qu’elle soit une composante clé de la radicalisation, doit également être comprise en tant que pratique sociale.


 

 

Table ronde 8 : les nouvelles stratégies militaires du djihadisme

 

En donnant une part importante à l’analyse des documents produits par Daech et aux récits des expériences des déserteurs de Daech, cette table ronde a éclairé le fonctionnement de Daech dans sa dimension militaire, son expansion puis son recul territorial dans la zone irako-syrienne ainsi que son usage de la violence pour la gestion de son territoire sur place.

Président de séance : Pierre Conesa, directeur-adjoint de l'Observatoire des radicalisations, FMSH.

En 1981, l’assassinat d’Anouar el-Sadate, président de la République égyptienne, par une milice armée durant une parade militaire télévisée apparaît comme l’acte fondateur. Cet événement inscrit dans l’histoire la première victoire du terrorisme djihadiste, la chute du "Pharaon", mais aussi son premier échec, l’incapacité à s’emparer du pouvoir.

Animant un djihad global et déterritorialisé depuis trente ans, Al-Qaïda a élaboré différentes stratégies combattantes, en fonction des opportunités du terrain, et a fondé un appareil militaire organisé en quatre strates (une organisation centrale, des organisations régionales actives dans les terres de djihad, des groupes domestiques chargés de mener des attentats dans les pays de l'ennemi mais aussi des loups solitaires). L'État islamique, qui a fait dissidence de la mouvance d'Al-Qaida en 2013, a choisi de mener un djihad territorialisé en édifiant un sanctuaire pour son califat en zone syro-irakienne. Cependant, les revers qu'il a subis depuis 2014 dans son expansion territoriale, l'ont conduit à développer ses actions extérieures. Il a, dans ce but, mis en place des structures combattantes concurrentes de celles d'Al-Qaida, complétées par l'envoi de commandos expérimentés, formés en Syrie, et chargés de frapper au cœur de l'Europe.

Daech s’est avant tout imposé grâce à sa propagande, qui puise son efficacité dans la simplicité d’un message à faible teneur religieuse, privilégiant des thèmes identitaires ou utopiques tout en dissimulant les actes de torture et de violence extrême. Étudiée pour attirer une jeunesse en quête de rétributions de toutes natures – pécuniaires, morales, symboliques, etc. –, cette stratégie combine virtualisation de la réalité, héroïsation du martyr et démonstration d’abondance matérielle au moyen d’une esthétique particulièrement élaborée. Les vidéos violentes ne représentent que 8 % de la production de Daech, la plupart insistent plutôt sur le thème de la construction d’une société nouvelle.

Sur cette base, l’analyse croisée des logiques d’engagement dans l’armée française chez les jeunes issus de l’immigration et des trajectoires individuelles conduisant à rejoindre les rangs de Daech permet d’observer une certaine continuité entre ces deux types de parcours que tout oppose pourtant. La rupture générationnelle que subissent nombre de ces jeunes, qui se sentent déracinés, entre une francité refusée et une extranéité lointaine, est propice à une récupération que Daech exploite sans ménagement.

Pourtant, le fossé entre les attentes – colossales – des futurs combattants et la réalité vécue au Levant génère une frustration inévitable : la mise en scène hyperbolique déployée par Daech pour attirer de nouvelles recrues crée les conditions de sa propre mort. Le témoignage de familles de djihadistes faisant état de la déception de leur progéniture une fois parvenue sur le théâtre syro-irakien confirme l’ampleur de cette désillusion partagée. Nombre de combattants sur le retour invoquent la guerre que se livrent les Sunnites entre eux pour justifier leur départ, bien loin de l’image d’unité islamique que diffuse la propagande. La barbarie gratuite, parfois employée à des fins personnelles, la corruption, les inégalités criantes ou les discriminations représentent autant de motifs également rapportés par ces combattants étrangers dont la légitimité du rôle au sein de Daech a souvent été battue en brèche.

Ces discriminations internes à l’organisation renvoient à la structuration de son commandement, fondé sur des critères ethniques. Ainsi, les 43 dirigeants de Daech sont pour l’essentiel des Irakiens (35), et ne comptent dans leurs rangs qu’un seul Syrien (le porte-parole de l’organisation). Daech différencie également les combattants selon des critères ethniques :

     - ceux qui sont censés avoir la foi la plus pure, et qui sont souvent originaires de la péninsule arabique, sont fréquemment chargés de rendre la justice ;
     - les combattants aguerris provenant d’anciennes zones de djihad, notamment ceux qui viennent du Caucase, forment les forces spéciales à l’avant-garde des opérations les plus difficiles ;
     - les « locaux », c’est-à-dire les Syriens. La plupart des combattants sont de culture bédouine, et vivent dans les campagnes. Même si les membres de la direction de Daech viennent surtout des villes, Daech estime que les valeurs islamiques ont été dégradées en milieu urbain ;
     - les combattants d’Afrique du nord, moins bien rémunérés.
     - les combattants européens, peu utilisés sauf pour des opérations suicides, en raison du manque de confiance qu’on leur accorde, à cause d’un passé criminel ou par soupçon d’infiltration. Ils sont assignés à des tâches techniques ou logistiques s’ils y sont compétents, et ne parviennent jamais aux postes de commandement.

Par ailleurs, le facteur géographique se révèle tout aussi prépondérant dans l’organisation de l’espace occupé par Daech, qui distingue plusieurs types de zones selon des populations qui y résident, mais également pour le recrutement de ses combattants. En effet, à l’exception d’une minorité de citadins placés aux postes de commandement, la plupart des combattants proviennent de régions agricoles bédouines, Daech considérant que les valeurs islamiques sont dévoyées en milieu urbain.
 

 
 
 
 
 
 
 

 

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