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Ségrégation sociale


Jamais, depuis 1945, riches et pauvres n’ont vécu aussi séparément en France. Une cassure qui exige une nouvelle approche politique.

 

L’effet de contagion des plus favorisés vers les plus démunis ne marche plus, ou seulement sur le mode des miettes du banquet.


 

Dans toutes les grandes démocraties, et depuis deux-cents ans, la question des inégalités préoccupe légitimement le décideur public – et plus encore en France, pays de passion égalitaire. Mais, dans une économie mondialisée et largement livrée aux forces de marché, cette problématique est renouvelée par l’élargissement inévitable du spectre des revenus et par l’épuisement des recettes anciennes.


 

Si l’on s’en tient aux chiffres, il n’y a pas péril en la demeure. Après impôts et allocations, le ratio entre les revenus moyens des 10% des Français les plus riches et les 10% les plus pauvres est raisonnable (3,1) et stable dans le temps. Mais les statistiques ne rendent pas compte de tout. Exprimées en euros, les différences de pouvoir d’achat s’envolent, ce qui a de lourdes conséquences sociologiques : en réalité, jamais depuis 1945 riches et pauvres n’ont vécu aussi séparément. La ségrégation spatiale ne date certes pas d’hier ! Depuis l’invention de l’ascenseur, qui a ruiné la vieille image d’Epinal d’un même immeuble hébergeant, de bas en haut, grands bourgeois, petits-bourgeois, puis employés, le « tri social » s’opère horizontalement : plus on a de moyens, plus on vit près du cœur des villes. C’en est donc fini de la même école, du même magasin où se mêlaient les classes sociales. Les populations sont homogènes par quartier, les quartiers étant de plus en plus pauvres du centre à la périphérie. Au terme d’un cycle immobilier de 15 ans qui a fait plus que doubler les prix, cet effet de centrifugeuse atteint des sommets inédits.


 

Mais – et cela est beaucoup plus nouveau ! – pour le plus grand nombre, profiter des avantages du cœur des villes ne serait-ce que le temps d’une soirée est également impossible tant bars, restaurants ou spectacles y sont inabordables. La densité de hauts revenus y pousse inexorablement les prix vers le haut. Tout se passe comme si la proportion de Français qui ont les moyens de ne pas regarder les étiquettes constituait une population assez importante pour ce soient eux seuls qui, dans les centres-villes, fixent les prix - les commerçants n’ayant plus à se soucier de la clientèle des moins dotés.


 

Cette évolution urbanistique serait anecdotique si elle n’était le symptôme d’une forme de cassure plus générale. Le paradigme de la contagion, qui faisait de l’enrichissement des plus riches une bonne nouvelle pour tous, ne fonctionne plus. Ou seulement sur le mode des miettes du banquet : bienvenue aux pauvres dans les quartiers riches, des emplois ancillaires sont à pourvoir ! Mais notre tradition n’est pas celle de Londres ou Monaco où, depuis des siècles, affluent tous les matins des cohortes de domestiques, livreurs et serveurs pour le plaisir des possédants. En France, où l’on avait l’habitude de partager l’espace, ce quasi-apartheid nourrit une amertume compréhensible. Comment y répondre ?


 

Pendant des décennies, l’impôt, le Smic, les assurances sociales ont servi à amortir les inégalités. Aujourd’hui, entre les déficits et l’impératif de compétitivité, ce triptyque paraît sévèrement ébranlé, et son efficacité est douteuse. Cela ne dispense certes pas le décideur public d’intervenir.  Mais il doit le faire par des voies nouvelles. Première piste : forcer à la mixité. Si l’on veut enrayer la « spécialisation » des quartiers par classe sociale, alors il faut cesser de bâtir des HLM dans les banlieues lointaines et bien plutôt disséminer l’habitat social (public ou privé), le réimporter au cœur des villes. Cela aura un coût, mais le bénéfice qu’on en retirera en termes de « déségrégation » sera à la hauteur. Seconde piste : ressusciter la mobilité sociale. De la théorie (John Rawls est à cet égard insurpassable) à la réalité empirique (le cas du Royaume-Uni est le plus parlant), tout montre que les inégalités sont plus acceptables, sociologiquement et moralement, si l’individu est (et se sent) libre de tracer sa route, d’accéder à un statut supérieur. La France se caractérise au contraire par un déterminisme social croissant et par l’endogamie des élites. Un seul indicateur : en 30 ans, la proportion de fils d’ouvriers et d’employés dans les Grandes écoles a chuté de 30 % à moins de 10 % des admis. Quotas, bourses, voies parallèles, formation des adultes réservée à ceux qui n’ont pas eu une solide formation de base – mille politiques publiques sont imaginables. Mais il faut agir.


 

La France ne serait pas la France si elle n’avait, chevillée au cœur, la haine des inégalités – et cela lui a souvent fait commettre des sottises. Il serait navrant qu’elle perde cette obsession au moment-même où elle lui serait enfin utile…


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