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Crise au Liban : quel avenir pour le Levant ? Les réponses de Joseph Bahout

BLOG - 14 November 2017

Le 4 novembre dernier, Saad Hariri, Premier ministre libanais, accusait le Hezbollah et l’Iran de "mainmise" sur le Liban et annonçait sa démission. S’en suit un long silence d’une semaine, alimentant toute sorte de théories, et finalement rompu le dimanche 12 novembre. Dix jours après cette démission surprise, l’incertitude demeure

Décryptage de la situation par Joseph Bahout, chercheur au sein du programme Moyen-Orient à la Fondation Carnegie à Washington DC, et chercheur associé au Crown Center for Middle-East Studies de l’Université de Brandeis.

Quelle(s) explication(s) donner de la démission du Premier ministre libanais Saad Hariri ?

Selon le communiqué qu’a lu Saad Hariri depuis Riyad (le 4 novembre dernier), son départ serait lié à une sorte de ras-le-bol vis-à-vis des agissements du Hezbollah. Il accuse le parti chiite de gêner l’action du gouvernement et de l’empêcher d’aller de l’avant, en trahissant le contrat passé lors de l’élection de Michel Aoun, qui prévoyait une mise à l’écart du Liban des rivalités de ses voisins.   

Il lance ainsi une diatribe à l’encontre de l’Iran, qu’il accuse d’actions maléfiques et de perturbations, tant au Liban que dans le reste de la région. Il épouse alors totalement la rhétorique de ses patrons saoudiens en annonçant "Il faut que nous coupiions la main de l’Iran au Liban". Transparaît dans cette formule la volonté saoudienne d’isoler le Hezbollah sur la scène libanaise en utilisant Saad Hariri à cette fin. Les Saoudiens pourraient ainsi avoir provoqué un changement de gouvernement, suscitant une crise politique et menant à une confrontation directe entre l’Iran et le Liban. Reste à savoir si Hariri épouse totalement cette ligne ou s’il y est contraint. 

Autre explication possible, davantage liée aux circonstances intérieures saoudiennes : cette démission est intervenue le jour même du déclenchement de la purge voulue par le prince Mohammed Ben Salmane. Or, M.Hariri n’est pas dans les bonnes grâces du prince héritier, d’autant qu’il est lié de longue date, financièrement et politiquement, à certaines des figures arrêtées. Soulignons également que Saad Hariri est personnellement impliqué dans des affaires financières troubles vis-à-vis du royaume saoudien. Sa compagnie Saoud Oger a contracté des dettes en Arabie Saoudite, certains parlent même de fonds détournés. 

Sa démission peut donc être interprétée comme le limogeage, par les Saoudiens, de leur "directeur général au Liban". Reste à déterminer la façon dont ils choisiront de traiter le Premier ministre une fois démis de ses fonctions politiques. Mais ceci étant dit, je ne pense pas qu’une simple question de politique interne à l’Arabie saoudite soit la véritable cause de sa démission. 

Troisième hypothèse, qui n’exclut pas la première : Hariri, sentant que les élections du printemps seraient désastreuses pour lui, a préféré éviter la déroute. En effet, ses compromissions avec le Hezbollah lui ont attiré les foudres de l’électorat sunnite et sa crédibilité auprès de la rue libanaise en a souffert. 

Cette explication ne me paraît pas très convaincante, dans la mesure où tous les indices convergent vers l’Arabie Saoudite qui s’est embarquée, avec les Emirats Arabes Unis, dans une réelle stratégie globale contre l’Iran.
 
La première explication me paraît donc beaucoup plus crédible. Ceci dit, elle entraîne de nouvelles questions sur la stabilité du Liban. Si l’on admet que l’Arabie saoudite puisse croiser le fer avec l’Iran sur le terrain libanais on peut légitimement se demander si elle en a les moyens. Et quelles seraient les limites de cette stratégie ? Irait-elle jusqu’à l’embrasement du pays ? Que devient l’horizon pour le Liban au sein de cette confrontation sans guerre ouverte ? Il s’agit d’une question centrale. 

Comment cette annonce s'insère-t-elle dans la séquence récente, marquée par l'intervention de Riyad au Yémen et la vague d'arrestations en Arabie saoudite ? 

Lorsque les Saoudiens et les Emiratis, qui forment désormais un véritable couple, regardent la région, ils voient en priorité l’Iran. Un Iran qui s’étend inexorablement, sans que l’on puisse penser qu’il arrêtera sa poussée régionale. Or, dans l’actuelle "guerre froide" entreprise contre la république islamique, tous les terrains engagés se sont soldés par des échecs pour les monarchies sunnites (en Irak, en Syrie). 

De même, dans cette guerre "chaude" qui se déroule en ce moment au Yémen, le couple Arabie saoudite / Émirats Arabes Unis ne parvient pas à faire de véritable avancée et s’enlise dans le conflit. Le Liban est donc perçu comme une opportunité de gêner l’expansion iranienne. Le pays représente un levier pour reprendre pied au Levant

On peut cependant s’interroger sur les moyens qui seront utilisés à cette fin. Tout en sachant qu’une intervention militaire, comme ce qui a été entrepris sur les terrains irakien et yéménite, serait un véritable désastre. C’est à ce moment là que les États-Unis et Israël entrent dans le jeu : auraient-ils encouragé l’Arabie saoudite et son allié à intervenir au Liban tout en assurant leur soutien si les choses tournaient mal ? Rappelons que l’Arabie saoudite a tendance à sur-interpréter les signaux américains, quitte à faire des choix périlleux, on l’a vu récemment avec la crise autour du Qatar, qui s’enlise. 

Comment le Hezbollah et Israël vont-ils réagir à cette annonce ? 

Il est peu probable qu’une confrontation avec le Hezbollah n'entraîne pas de confrontation régionale. Les Saoudiens ont-ils les moyens de maintenir cet équilibre délicat ? On peut penser qu’ils ont agi ainsi avec M. Hariri après avoir été mis dans la confidence d’une opération américano-israélienne d’ampleur dans la région contre les intérêts iraniens... 

Il paraît donc probable que le prochain conflit entre le Hezbollah et Israël soit programmé. Ce qui est certain, c’est que cette situation n’a rien à voir avec la dynamique traditionnelle entre les deux ennemis de longue date. L’Iran, devenue puissance dominante au Levant, ouvre une nouvelle page dans les équilibres de la région. Israël ne peut plus se permettre de voir ce "monstre" grandir de jour en jour. Si l’Iran représente une cellule cancérigène pour les intérêts israéliens, alors il est temps pour eux de commencer une véritable chimiothérapie, sinon une ablation...

Mais comment faire ? Le Hezbollah sait qu’Israël a conscience que la guerre ne pourra pas être confinée au Sud Liban, comme en 2006. Cette fois-ci, l’Iran entrera dans la danse et frappera probablement le Golfe suite à une éventuelle opération d’Israël contre le Hezbollah. Il s’agit donc d’une force de dissuasion conséquente envers toute attaque à l’encontre du parti chiite. Israël n’a probablement pas l’appétit pour une guerre régionale, mais certaines voix pourraient faire valoir que le moment est propice à une attaque contre le Hezbollah. En effet, le parti pro-iranien est plus étendu mais plus vulnérable, car divisé sur plusieurs terrains d’opérations, il serait peut-être judicieux de les confronter à présent.

La question est désormais celle-ci : qui fait le plus peur à qui ? Quelle partie s’apprête à surprendre l’autre ? On ne peut l’anticiper. Le Hezbollah a beaucoup acquis en capacités combattantes, mais qu’en sait exactement Israël ?

Un nouvel élément plane, en outre, au-dessus de cette tension et pourrait empêcher la guerre : la Russie, puissance internationale désormais incontournable dans la région. Les Russes jouent un rôle de balancier entre les forces en présence et savent que si Israël se met en ordre de bataille toute leur stratégie au Moyen-Orient, construite notamment via le conflit syrien, risque de s’effondrer. La Russie pourrait donc entrer dans le jeu afin de l’apaiser, notamment pour éviter un scénario où Israël, poussée par une convergence secrète avec les Américains, déciderait de bombarder les positions de l’armée syrienne

L’influence russe pourrait néanmoins être fortement remise en cause dans le cas d’un grand "coup" régional entre États-Unis, Israël et les pays du Golfe. Cela ressemble, certes, à une théorie complotiste, mais elle ne parait pas si irréaliste. 

Pour conclure, tout porte à croire que l’on se dirige vers une confrontation directe. La dynamique poussée par les Saoudiens et les Emiratis en est l’éloquent témoignage. Le ton monte : l’affaire des missiles, la situation au Liban... Ce qui est certain, c’est qu’il va être très difficile à Hariri de revenir en arrière sans perdre la face, et la faire perdre aux saoudiens ; les espoirs d’apaisements des tensions, quant à eux, s’évaporent de jour en jour. L’attitude ambiguë des États-Unis ne fait qu’accentuer ce phénomène. 
 

 

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