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Tunisie : l’Europe peut sauver la démocratie chavirante

ARTICLES - 15 Septembre 2021

Le 25 juillet dernier, le président Kaïs Saïed suspendait le Parlement et s’octroyait les pleins pouvoirs. Quelles sont les leçons à tirer de cette crise institutionnelle pour la Tunisie et quelle évolution est-il permis d’anticiper ? Comment la France et l’Europe peuvent-elle l’aider à se relever de cette épreuve ? Tribune de Bassma Kodmani, Senior Fellow à l’Institut Montaigne. 

La démocratie tunisienne est-elle viable ? Depuis la transition politique il y a dix ans, les élites démocratiques n’ont eu de cesse de souligner la fragilité du nouveau système et de mettre en garde contre les risques d’échec de l’expérience. Ils avaient raison. On aurait pu croire qu’ils condamneraient le coup de force du président Kaïs Saïed suspendant le 25 juillet dernier la vie politique. Or ces bons démocrates, ainsi que 87 % de la population selon les sondages, ont soutenu leur président, tandis qu’une minorité annonçait vivement un retour certain à l’autoritarisme.
 
Les premiers pointent les bénéfices immédiats du coup de force : "les cas de Covid ont baissé, il est en train de sévir contre l’élite corrompue, il est intègre et ne défend aucun intérêt partisan... C’est un professeur de droit, un légaliste qui se réfère au général de Gaulle ('Ce n’est pas à 67 ans que je vais commencer  une carrière de dictateur…') et à Raymond Barre". Les seconds s’inquiètent : "les députés sont tous muselés et interdits de sortie du territoire, certains sont arrêtés, et la presse  censurée... Ceci est un coup d'État et une violation de la constitution", a déclaré Iyad Ben Achour, éminent constitutionnaliste et figure nationale de l’instauration de l’État de droit en 2011. Quid de la suspension du Parlement, prélude à sa dissolution ? "C’était devenu un cirque, un poulailler dominé par des islamistes incompétents" disent les laïcs, "les piliers de l'État et la stabilité politique du pays étaient en danger".
 
Mais, près de deux mois après sa capture de tous les pouvoirs au nom de la Constitution, les intentions du président restent impossibles à deviner et les Tunisiens continuent de scruter ses faits et gestes pour tenter de comprendre s’il entend corriger la trajectoire démocratique ou changer le système politique tout entier. Sur le fond, c’est bien le clivage entre islamistes et libéraux (ou laïcs, unis par leur seul rejet de l’islam politique) qui a provoqué la crise. Le compromis historique conclu en 2014 entre les vieux routiers de la politique tunisienne, Beji Caïd Essebsi pour le courant libéral - 88 ans à l’époque, élu ensuite président et décédé en 2019, qui avait servi sous le régime de Ben Ali mais était considéré comme intègre et patriote - et le leader du parti islamiste Ennahda Rached Ghannouchi, a été rompu. À l’époque, sagesse et pragmatisme avaient prévalu, se traduisant par une formulation ambiguë dans la Constitution quant à la place de la religion dans l'État et la société.

La méfiance s’est installée et aggravée entre les deux camps, empêchant même la formation d’une cour constitutionnelle, acteur essentiel et garant suprême de l’État de droit.

L’ambiguïté du texte constitutionnel avait permis une transition pacifique et devait être éclaircie progressivement par une pratique qui aurait fait jurisprudence avec le temps. Au lieu de cela, la méfiance s’est installée et aggravée entre les deux camps, empêchant même la formation d’une cour constitutionnelle, acteur essentiel et garant suprême de l’État de droit. Face à cette polarisation, le président Kaïs Saïed a décidé de se présenter en sauveur du pays et a fait main basse sur tous les pouvoirs : exécutif (il a congédié le gouvernement), législatif (gelé le parlement) et judiciaire (proclamé l’état d’urgence).

Rien ne pouvant jamais être réglé en un mois, il a, comme cela était attendu, prolongé sine die une situation d’autocratie. On ne sait pas grand chose des opinions du président tunisien, candidat indépendant et inconnu du public, élu en 2019. Il était soupçonné de sympathies pour les islamistes, ou du moins pour le modèle de société qu’ils préconisent. N’avait-il pas fait référence à la sharia pour justifier le fait que les femmes continuent d’hériter moins que les hommes ? Mais il vient de trouver grâce aux yeux des Tunisiens laïcs pour avoir mis fin à l’hégémonie des islamistes sur les institutions du pays. S’il a pu s’appuyer sur l’armée qui n’était jamais intervenue dans la vie politique, c’est bien que celle-ci était inquiète. Il faut dire qu’elle n’était pas habituée au désordre dans l’espace public sous Bourguiba puis Ben Ali. Autour d’elle s’organisent tous les mécontents et les déçus, formant en somme ce fameux parti de l’Ordre que l’on retrouve dans l’histoire de nombreux pays et qui constitue le meilleur allié des autocrates.
 
Kaïs Saïed s’est présenté comme l’incarnation du Tunisien ordinaire pour qui la démocratie n’a rien apporté sinon le droit de descendre dans la rue manifester sans rien obtenir. Il était en conflit depuis son élection sur le partage du pouvoir exécutif avec le chef du gouvernement, considérant que ce dernier était contrôlé par les islamistes du parti Ennahda. Dans le système parlementaire que les Tunisiens ont choisi pour leur pays, il est normal que le parti majoritaire désigne - ou du moins accepte - le choix du Premier ministre. Mais le président n’est pas convaincu, semble-t-il, que le système parlementaire convienne au pays, et les Tunisiens étaient excédés, de toute évidence, par le contrôle que le parti Ennahda exerçait sur les institutions publiques. Il aurait profité de son pouvoir pour offrir des postes à ses militants au sein de la bureaucratie.
 
Saïed était en conflit avec le Premier ministre et son ministre de l’Intérieur, ce dernier ayant l’autorité de tutelle sur les forces de l’ordre. Le Covid lui a offert une opportunité inespérée de faire appel à l’armée pour la mettre au centre des responsabilités de gouvernance en lui confiant la gestion de la lutte contre l’épidémie. Rien d’inquiétant jusque-là, car d’autres pays démocratiques ont eux aussi fait appel à l’armée, avec succès. A-t-il voulu jouer l’armée contre la police ? Il a en tout cas mis un coup d’arrêt à la stratégie des islamistes, soupçonnés, en Tunisie comme ailleurs, de vouloir investir les institutions de l’État et notamment le secteur clé de la sécurité. Au nom du sauvetage de l'État, donc, Kaïs Saïed a gelé les jeunes institutions démocratiques. 

Avoir les moyens de la démocratie

Il est bien difficile d’apprendre à ne contrôler qu’une fraction du pouvoir et accepter de gouverner avec des contre-pouvoirs. La vérité est que Saïed est profondément hostile aux partis politiques quels qu’ils soient, comme le disent ses adversaires aussi bien que ses partisans.

Mais la logique de l’élimination - même s’il n’y a pas, comme en Égypte, de sang versé - est-elle la bonne réponse ? On se gardera bien de donner des leçons de démocratie aux Tunisiens mais il convient de poser quelques questions fondamentales qui animent le débat autour de la démocratie dans le monde arabe, aux yeux duquel la Tunisie est depuis 2011 un modèle phare.

Une jeune démocratie sans partis politiques crédibles est sujette à tout moment à un retour en arrière.

  • Faut-il incriminer le système parlementaire que les Tunisiens ont choisi ? Le problème est qu’il donne aux partis le premier rôle dans l’organisation de la vie politique dans un pays qui n’a pas de partis politiques cohérents à l’exclusion - comme ailleurs dans la région - du parti islamiste. En optant pour un système parlementaire, les Tunisiens pensaient se protéger du risque autoritaire ; ils l’ont au contraire précipité.
     
  • Une jeune démocratie sans partis politiques crédibles est sujette à tout moment à un retour en arrière. La Tunisie, comme tous les pays sortant d’une ère autoritaire, n’aurait-elle donc pas les moyens de vivre en démocratie ? Le succès du printemps tunisien de 2011 avait pour chance de pouvoir s’appuyer sur quelques forces remarquablement organisées au sein de la société civile, dont des associations respectées de tous et surtout l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT). Mais, en tant que syndicat, celui-ci n’a pas vocation à concourir dans une élection. Réagissant au coup de force de Saïed, son chef a annoncé qu’il attendrait de voir quel serait le programme économique et social du président avant de se prononcer et que sa priorité resterait les intérêts des travailleurs.
     
  • On ne peut reprocher aux islamistes d’être organisés, d’avoir une discipline de parti et une machine à mobiliser l’électorat qui leur permet d’accéder au pouvoir par les moyens démocratiques. Mais les Tunisiens ont découvert qu’Ennahda n’avait pas de programme économique et social cohérent et que leur principal objectif, dès qu’ils sont aux manettes, est d’investir tous les rouages de l'État. La population dans sa majorité estime que les islamistes se sont disqualifiés, comme les Frères musulmans avant eux en Égypte et tout récemment au Maroc.
     
  • L’échec est certes celui des islamistes mais il est surtout celui du courant libéral et laïc qui reste incapable de s’organiser. En dix ans, les groupes laïcs, la gauche, les conservateurs et les libéraux ont créé plus de 200 partis - autant dire aucun capable de faire pièce à Ennahda. Parmi ces petits partis, nombreux sont le fait de magnats du monde des affaires qui se sont enrichis sous l’ancien régime et qui n’ont aucune base sociale. Cette atomisation de la scène politique a favorisé la montée d’un autre courant plus inquiétant, à savoir le populisme incarné par Kaïs Saïed, qu’un chef de parti de gauche a comparé à Viktor Orbán. Certes, Saïed entend combattre la corruption, un cheval gagnant à tous les coups pour tout politicien qui vise le petit peuple, de Zelensky en Ukraine à Navalny en Russie. Mais la lutte contre la corruption peut très vite devenir une arme pour écarter ses adversaires.
     
  • Enfin, la question qui fâche les élites laïques qui se targuent de porter les valeurs démocratiques est celle de savoir si elles préfèrent le risque du retour à l’autoritarisme plutôt que le gouvernement des islamistes. Confrontées à une force disciplinée tandis qu’elles restent elles-mêmes émiettées, elles ont préféré l’interruption du jeu démocratique. Personne ne sait pour combien de temps. Les élites libérales égyptiennes n’avaient-elles pas applaudi le coup de force du maréchal Sissi en 2013 - y compris le massacre de plus de 1 000 personnes - comme un mal nécessaire, avant de recommencer à se lamenter à propos du retour à un autoritarisme plus dur que sous Moubarak.

Comment aider la Tunisie ?

Les États-Unis ont très vite actionné leurs relais sur place pour faire savoir qu’ils envisagent de sanctionner l’interruption du processus démocratique, alors que plusieurs pays arabes se réjouissent de l’éviction de Ennahda mais bien plus encore de l’interruption du processus démocratique. Le prince héritier d’Arabie saoudite avait promis quelque cinq milliards de dollars au président tunisien au lendemain du coup de force pour saluer sa décision. Il n’en est plus question, semble-t-il : Riyad s’est contenté au lieu de cela d’envoyer de l’aide médicale et des vaccins à bord d’appareils militaires dans une opération hautement médiatisée. 

Mais la Tunisie est avant tout une affaire européenne. Les tiraillements que lui font subir les pays arabes et la Turquie ne feront qu’accroître la polarisation de la scène politique et retarder le traitement des questions économiques et sociales. Le mal-être des Tunisiens se répercutera sur la France et les pays européens, non en Turquie ou dans le Golfe. Il faut donc tout faire pour que la Tunisie regarde vers l’Europe.

Pour l’Europe, il s’agit d’une crise de dimension gérable qui requiert des moyens économiques, financiers et une assistance politique et institutionnelle nourrie d’un savoir-faire qui lui est propre.

Emmanuel Macron n’a pas critiqué le coup de force de Kaïs Saïed et la France reste dans l’expectative, tandis qu’Angela Merkel a signifié sans détour au président tunisien qu’un retour au processus démocratique ne saurait attendre. La chancelière allemande met l’accent, à raison, sur la nécessité d’une solution politique à la crise, car, alors que les Tunisiens attendent une amélioration de leurs conditions de vie, les gouvernements qui se sont succédés n’ont pas été en mesure à ce jour de présenter un plan de redressement économique et social cohérent en raison précisément des chamailleries politiques.

Pour l’Europe, il s’agit d’une crise de dimension gérable qui requiert des moyens économiques, financiers et une assistance politique et institutionnelle nourrie d’un savoir-faire qui lui est propre. Elle ne requiert pas de moyens sécuritaires, du moins pas pour le moment, le risque de violence restant pour l’heure limité. Le président tunisien s’est engagé à présenter une feuille de route pour le retour à la démocratie mais il y a fort à craindre qu’il n’ait pas les moyens, à supposer qu’il le veuille sincèrement, de trouver seul la voie de sortie de l’épisode autocratique dans lequel il a engagé le pays. On ne sait que trop bien que la pente est glissante…

Pour aider la jeune démocratie chavirante, il s’agirait de définir sans tarder un programme d’assistance précis et accompagner pas à pas l’élaboration de ladite feuille de route, autour de laquelle pourra se former une équipe responsable qui la mettra en œuvre. C’est maintenant qu’il conviendrait d’élever le niveau du dialogue politique avec la Tunisie et d’y inclure des exigences mais aussi des propositions claires. Bruxelles est à même de sauver la démocratie tunisienne, pour le bien des Tunisiens, mais aussi pour éviter d’enterrer la seule expérience positive issue des printemps arabes.

 

 

Copyright : FETHI BELAID / AFP

 

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