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Les sous-marins de la discorde – tout est bien qui finit bien ?

ARTICLES - 24 Septembre 2021

C’est un paradoxe, mais on doit le prendre en compte : la France d’Emmanuel Macron avait sa place dans le monde de Donald Trump, un peu moins dans le radar de Joe Biden. 

Avec Donald Trump, le président Macron avait pu établir une relation faite de tension, d’éclats, mais aussi de dialogue permanent. Il avait su s’ériger en principal porte-étendard de l’opposition loyaliste - au nom de l’ordre libéral international - tout en campant le personnage de celui qui murmure à l’oreille du président américain. Derrière le théâtre des relations personnelles, le président de la République n’avait pas obtenu de Donald Trump qu’il renonce à sortir de l’accord de Paris sur le climat ou de l’accord nucléaire avec l’Iran ; mais il était parvenu à maintenir un pan essentiel de la coopération bilatérale, à savoir l’appui américain à l’action anti-terroriste de la France au Sahel. 

Dans un autre registre, l’attitude de Donald Trump servait de faire-valoir au projet français d’autonomie stratégique et de renforcement de la défense européenne. 

L’arrivée de Joe Biden a changé la donne. Le président démocrate a rétabli le rôle leader de l’Amérique dans le multilatéralisme. Mais surtout, il a donné à la politique étrangère américaine une cohérence qu’elle avait perdu depuis longtemps : priorité absolue à la confrontation avec la Chine, subordination de toutes les autres facettes de la stratégie américaine à cette seule priorité. Dans cette vision, non seulement les alliés doivent être alignés (c’est consubstantiel à la culture stratégique américaine), mais encore leur importance relative dépend de leur utilité dans la mise en œuvre du front uni contre Pékin. C’est ainsi que l’organisation du Quad indopacifique (Australie, Inde, Japon, États-Unis) a été jugée par l’administration Biden plus urgente et au fond plus importante que les retrouvailles transatlantiques. 

Là encore, non sans paradoxe : le président Biden est certainement, par tout son passé, de culture atlantiste ; mais ses calculs stratégiques l’orientent vers l’Asie-Pacifique. 

La France, il faut le dire, est passée, dans le monde de Biden, dans la catégorie des alliés de second rang.

La France, il faut le dire, est passée, dans le monde de Biden, dans la catégorie des alliés de second rang : son discours inchangé d’une administration à l’autre sur l’autonomie stratégique européenne et le dialogue avec la Russie confirmait chez les nouveaux venus à Washington son statut de partenaire malcommode, au minimum en décalage avec les nouvelles urgences stratégiques. 

De manière sans doute injuste, elle a été perçue comme ambiguë sur la Chine, soutenant l’accord UE-Chine sur les investissements de fin décembre 2020, pourtant principalement poussé par l’Allemagne, et paraissant se faire l’avocate dans sa stratégie indopacifique d’une "troisième voie" en contradiction avec la ligne américaine de confrontation. 

Certaines "petites phrases" du président Macron n’ont pas manqué de conforter la méfiance des dirigeants américains ; on pense par exemple à sa formule "la Chine n’est pas sur la carte atlantique" en marge du sommet de l’OTAN. 

Ce contexte fournit un éclairage au véritable traquenard dont les Français ont été victimes avec le pacte de sécurité tripartite AUKUS - Australie, Royaume-Uni, États-Unis - écartant brutalement Naval Group du marché des sous-marins australiens, et détruisant un volet important de la stratégie indopacifique de la France dans des conditions particulièrement humiliantes. Nous avons du mal, en France, à prendre au sérieux l’anglosphère et il est exact que jusqu’ici, la présence du Royaume-Uni en Indopacifique était nettement moins significative que la nôtre. Le fait est que Canberra et Londres ont fait jouer à fond des liens historiques. Le gouvernement Johnson a été bien entendu trop heureux d’infliger un camouflet à Paris. Quant au secret gardé par la Maison-Blanche vis-à-vis des autorités française - irresponsable évidemment - il relève peut-être de l’acte manqué : la France n’a pas été jugée suffisamment importante, ou suffisamment utile, pour que l’on se donne la peine d’éviter de la froisser.

Dans ces conditions, les Français n’avaient d’autres choix que de dramatiser la situation et d’en faire une crise majeure - exercice auquel ils sont, il est vrai, assez rompus dans leurs rapports avec l’Amérique. S’il y a eu manque de professionnalisme de la part de l’administration Biden, c’est dans la sous-estimation de ce que serait la réaction française. On dit beaucoup que Paris n’a pas été soutenu par ses partenaires européens. On peut en discuter : les déclarations de solidarité de la Présidente de la Commission, d’autres dirigeants et des ministres des Affaires étrangères des 27 réunis à New-York n’allaient nullement de soi dès lors que la crise avait pour point de départ la rupture d’un contrat franco-australien auquel les Européens n’avaient jamais été en quoi que ce soit mêlés.

On peut même dire que les Français ont réussi à créer la perception d’un différend euro-américain à partir d’une crise impliquant au départ des intérêts purement français. Cet élément a peut-être contribué au dénouement - provisoire certes - de la crise. Il est en tout cas très présent dans les pistes d’intensification du dialogue que prévoit le communiqué de "réconciliation" publié par l’Élysée et la Maison Blanche après la conversation téléphonique Biden-Macron du 22 septembre : 

  • "Les États-Unis réaffirment que l’engagement de la France et de l’Union européenne dans la région indopacifique revêt une importance stratégique, notamment dans le cadre de la stratégie de l’Union européenne pour la coopération dans la région indopacifique récemment publiée".
     
  • "Les États-Unis reconnaissent aussi l’importance d’une défense européenne plus forte et plus capable, qui contribue à la sécurité globale transatlantique et est complémentaire à l’OTAN".
     
  • "Les États-Unis s’engagent à renforcer leur appui aux opérations antiterroristes conduites par les États européens dans la région du Sahel, dans le cadre de leur lutte commune contre le terrorisme". (note : le fait que les collaborateurs des deux présidents aient cru nécessaire de faire figurer cette phrase laisse entendre que la tendance à Washington était à la fermeture de cette annexe des "guerres sans fin").

Selon le communiqué, des consultations intenses vont s’ouvrir entre officiels français et américains pour dégager des points d’accord qui seraient adoptés par une rencontre Biden-Macron "fin octobre en Europe" (peut-être en France ?). Sur au moins un point, la crise aura été salutaire : la France est revenue dans le radar de la Maison-Blanche. Une ambiguïté constructive laisse ouverte la question de savoir comment ces consultations - bilatérales -déboucheront sur une relation renforcée entre l’Europe et les États-Unis. Notons en tout cas, à ce stade, que les dirigeants français, préparant sans doute la présidence française de l’UE, prennent bien soin d'apparaître comme défendant des intérêts européens et s’exprimant au nom de l’Europe. 

Des consultations intenses vont s’ouvrir entre officiels français et américains pour dégager des points d’accord qui seraient adoptés par une rencontre Biden-Macron.

Il est trop tôt bien entendu pour décréter que "tout est bien qui finit bien". C’est fin octobre que l’on commencera peut-être à voir si l’on se trouve en présence d’un raccommodement de façade, sans lendemain, ou si s’enclenche une dynamique plus profonde. On aperçoit d’ores et déjà que trois incertitudes au moins pèsent sur la suite :

  • d’abord, la capacité de la France à emmener vraiment les Européens dans une redéfinition de fond de la relation avec l’Amérique. On a relevé ci-dessus ce qu’ont eu de satisfaisantes les réactions européennes à la crise du point de vue français ; il convient cependant de ne pas les surinterpréter : sur un thème comme la défense européenne, les difficultés sont à prévoir en premier lieu en Europe. Un pas important serait franchi cependant si un clair "nihil obstat" venait de Washington (les experts du dossier ont fait remarquer que la formulation du communiqué Biden-Macron ne marquait pas de progrès par rapport à la position officielle américaine établie depuis des années) ;
     
  • en second lieu, l’enjeu le plus important de l’AUKUS concerne peut-être le volet du deal le plus flou pour l’instant, celui qui porte sur la coopération dans les technologies de pointe autres que la propulsion nucléaire (cyber-capacités, intelligence artificielle, informatique quantique, etc.), appuyée sur des investissements de recherche et des chaînes de valeurs partagés. On peut compter sur les Britanniques pour tenter d’instaurer un format de coopération renforcée, une sorte de "pot à confiture technologique", avec un cœur "anglosphère" mais pouvant attirer d’autres États, notamment de l’Indopacifique. Et excluant l’Union européenne, qui, par son potentiel intrinsèque, devrait être le partenaire privilégié des États-Unis en ce domaine ; 
     
  • ensuite et peut-être surtout, c’est la vision de la réponse au défi chinois qui demeure la clef de la relation transatlantique comme de la relation franco-américaine. Disons les choses de manière un peu radicale : si les Européens et d’abord la France ne comprennent pas la phase de polarisation intense entre la Chine et l’Amérique dans laquelle nous nous trouvons, s’ils apparaissent aux yeux de Washington comme des parasites de la nouvelle "guerre froide", ils risquent de "perdre les États-Unis". Non seulement le désintérêt des Américains pour les sujets de préoccupation propres à l’Europe (Sahel mais aussi Levant, Ukraine, Balkans etc.) va s’aggraver ; mais les États-Unis avanceront leurs pions en Indopacifique au détriment des intérêts européens avec la même brutalité que cela a été le cas avec l’AUKUS : les sous-marins de la discorde risqueraient de faire jurisprudence. 

 

 

Copyright : Patrick Semansky / POOL / AFP

 

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