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Le "N'ayez pas peur" de Joe Biden

ARTICLES - 28 Mars 2022

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

Joe Biden a montré, en Pologne, toutes les qualités d'empathie dont peut faire preuve un homme qui a souffert. Avec sa guerre en Ukraine, Poutine aura ressuscité l'Occident : il a rapproché les deux rives de l'Atlantique et clarifié l'Histoire. Mais l'Europe devra dépenser beaucoup plus pour sa défense…

Berlin-Ouest 1963, 1987. Varsovie 2022. L'Histoire a retenu le : "Je suis un Berlinois" de John Fitzgerald Kennedy, puis le : "Abattez ce Mur" de Ronald Reagan. Elle retiendra l'avertissement solennel adressé à Poutine par Biden, à partir du Château Royal de Varsovie : "Ne songez pas une seconde à pénétrer d'un centimètre sur le territoire de l'Otan".

En Pologne, le Président des États-Unis est apparu comme le dirigeant qui protège, celui aussi qui réconforte, lors de sa rencontre à la frontière polonaise avec les réfugiés ukrainiens. Reprenant les mots du Pape Jean-Paul II, Biden a dit aux Polonais et, au-delà, aux Européens dans leur ensemble : "N'ayez pas peur".

Après avoir participé à Bruxelles aux sommets de l'Otan, du G7 et de l'Union Européenne, le Président Américain se devait d'aller au plus près possible de l'Ukraine, pour lui réaffirmer qu'elle n'était pas seule dans son combat. En matière d'empathie, Joe Biden a démontré toutes les qualités qui peuvent être les siennes. Un homme qui a souffert est plus réceptif à la souffrance des autres.

Biden maîtrise parfaitement son sujet

On pouvait insister, hier encore, sur sa mollesse relative et les signes de faiblesses dues à son âge. Depuis le début de la crise ukrainienne, le Président des États-Unis donne au contraire l'impression de "maîtriser son sujet". Comme s'il existait une adéquation entre le messager et le message, sur cette voie étroite choisie par l'Amérique et ses alliés européens. Une politique que l'on pourrait résumer ainsi : ne rien céder à la Russie, sans entrer directement en guerre avec elle.

Une chose est certaine : grâce à Poutine, l'Amérique est de retour sur la scène du monde - et plus particulièrement sur la scène européenne. Tout se passe comme si, d'un coup de baguette magique, l'Amérique avait retrouvé la centralité et l'aura qui avaient été les siennes au temps de la Guerre froide.

Une chose est certaine : grâce à Poutine, l'Amérique est de retour sur la scène du monde.

Cette impression peut être très exagérée, sinon fausse. L'Histoire le dira. L'impact négatif en termes d'image du retrait humiliant des États-Unis de Kaboul ne va pas s'effacer comme par miracle. La confiance se bâtit lentement et se perd très vite. De la même manière la polarisation profonde, quasi structurelle, de la société américaine ne va pas disparaître. 

Mais sur la crise ukrainienne, nombreux sont les Républicains qui soutiennent le Président et souhaiteraient même qu'il en fasse davantage pour venir en aide à Kiev.

Pesante protection américaine vs. immédiat danger russe

N'en déplaise à Poutine - et à tous ceux qui ne se résignent pas à voir l'Amérique reprendre un rôle central en Europe, sinon redevenir une puissance européenne à part entière - la majorité des Européens sait très bien que face au retour de la menace russe, c'est Washington qui demeure la protection ultime. C'est l'Amérique qui fait la différence.

Il serait vain, et parfaitement irréaliste de s'indigner de telle ou telle dépendance à l'encontre de Washington. Nous n'avons rien fait ou si peu depuis la fin de la Guerre froide, pour qu'il en soit autrement. 

On ne peut présenter la situation géopolitique actuelle comme s'il s'agissait de mettre sur le même plan la pesante protection américaine et l'immédiat danger russe. Prétendre que l'Europe navigue entre deux écueils, est tout simplement un péché contre l'esprit. Entre l'Alliance pour la démocratie soutenue il y a vingt-deux ans par Madeleine Albright - la première femme Secrétaire d'État des États-Unis qui nous a quitté il y a quelques jours - et le chantage russe dans son cynisme et sa brutalité, il ne saurait y avoir la moindre hésitation. Le problème pour l'Europe n'est pas de s'émanciper d'un quelconque carcan américain, mais de pouvoir contribuer dignement et de manière adulte à sa propre sécurité.

Le problème pour l'Europe n'est pas de s'émanciper d'un quelconque carcan américain, mais de pouvoir contribuer dignement et de manière adulte à sa propre sécurité.

Le monde a effectué un voyage dans le passé

Le paradoxe est que Poutine vient de se faire le meilleur avocat de l'argumentaire défendu par Washington. Comme aurait pu le faire un aimant hyper puissant, le despote russe a rapproché les deux rives de l'Atlantique. Il y a quelques mois encore, les Européens pensaient s'unir en matière de défense et de sécurité pour compenser le déclin relatif, le retrait progressif d'une Amérique aux tendances isolationnistes. Une Amérique qui ne regardait plus le monde qu'à travers le prisme de sa rivalité avec la Chine.

Depuis le 24 février et l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le monde a effectué un spectaculaire voyage dans le passé. Si les circonstances n'étaient pas aussi tragiques, l'auteur de ces lignes aurait presque le sentiment d'avoir rajeuni d'un demi-siècle. Tout se passe en effet comme si le retour d'images directement sorties de la seconde guerre mondiale, nous projetait paradoxalement dans le monde de la Guerre froide. L'Europe est redevenue le champ principal de la confrontation entre deux systèmes et le "méchant principal" est comme hier, non pas l'URSS, mais sa version contemporaine, la Russie.

L'Ukraine est une démocratie, la Russie une dictature

À situation égale, réponses similaires. Les Européens doivent désormais, comme c'était le cas hier, s'unir aux côtés des États-Unis pour faire face à la menace russe. Mais parce que cette menace apparaît plus réelle et plus immédiate, parce que leur indignation devant le comportement de la Russie se teinte de peur légitime pour eux-mêmes, les Européens doivent enfin se résigner à dépenser beaucoup plus pour leur défense.

De fait Poutine a (temporairement au moins) réinventé l'Occident. Il n'a pas seulement rappelé aux Ukrainiens qu'en matière d'identité, la dimension politique est au moins aussi importante que la dimension culturelle. Les différences linguistiques, religieuses, historiques entre la Russie et l'Ukraine peuvent être complexes, incertaines mêmes. Sur le plan politique elles sont éclatantes, et ce surtout depuis le 24 février 2022. L'Ukraine est une démocratie. La Russie une dictature. Poutine restera, sur ce point, comme le grand clarificateur sinon le grand simplificateur de l'Histoire.

Poutine a déjà perdu la guerre, mais il peut encore entraîner le monde vers la catastrophe. Le discours qu'il a tenu il y a une dizaine de jours dans un stade de Moscou évoque de manière effrayante, celui tenu par Joseph Goebbels en 1943 au Sport Palast de Berlin. Il était déjà évident que l'Allemagne allait perdre la guerre. Mais le public, comme hypnotisé, communiait encore derrière l'illusion tragique créée par le régime et sa propagande.

 


Avec l’aimable participation des Echos, publié le 27/03/2022

Copyright : Brendan SMIALOWSKI / AFP

 

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