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La victoire des talibans, un tournant dans l'ordre mondial

ARTICLES - 16 Août 2021

"What Went Wrong ?" Dans un court essai, écrit avant les attentats du 11-Septembre, mais publié peu de temps après, l'historien britannique devenu américain, Bernard Lewis, s'interrogeait sur le rapport entre l’islam et la modernité. Que s'était-il passé pour que tout aille si mal ?

On ne peut que se poser la même question au lendemain de l'offensive éclair des talibans et de la déroute des forces afghanes. "Que s'est-il passé ?" Comment les Américains, en première ligne bien sûr, mais nous avec eux à travers l'Otan, avons-nous pu échouer de manière si complète, si rapide et si totale ?

Tant de vies sacrifiées inutilement, tant d'argent dépensé pour recréer une armée qui refuse de se battre, pour reconstituer une administration qui se désintègre et pour tenter de réunifier une nation qui se désagrège au moindre choc. Et à la fin, ce coup de grâce, un retrait unilatéral, de facto inconditionnel, et des troupes occidentales renvoyées sur place, avec pour seule mission de contrôler l'aéroport de Kaboul pour assurer le rapatriement de leurs concitoyens encore en Afghanistan !

Certains diront que la mission était impossible, que la rencontre entre un pays connu pour être "un cimetière d'empires", l'Afghanistan, et une nation naturellement "zappeuse", l'Amérique, ne pouvait que déboucher sur un tel scénario catastrophe. La seule surprise n'est donc pas l'échec, mais la rapidité de son calendrier. Sur le papier certes, le rapport des forces en présence semblait favorable aux autorités afghanes en place, au moins trois fois supérieures en nombre et disposant d'un équipement militaire de qualité. Mais ce qui compte, dans ce genre de situation, c'est avant tout l'équilibre des volontés politiques. Et les Afghans savaient que, contrairement aux talibans, les Occidentaux n'avaient pas vocation à rester. Les forces afghanes n'avaient pas à leur tête de dirigeants politiques ou de chefs de guerre charismatiques. La division du pays, la corruption et l'inefficacité de ses élites politiques condamnent aujourd'hui à l'exil les éléments modernes de la société afghane. Mais combien pourront partir ?

La rencontre entre un pays connu pour être "un cimetière d'empires", l'Afghanistan, et une nation naturellement "zappeuse", l'Amérique, ne pouvait que déboucher sur un tel scénario catastrophe.

La vérité peut être difficile à accepter. Dans les zones rurales, l'avancée rapide des talibans n'a pas été avant tout perçue comme une menace. Les paysans ne sont pas plus prêts à mourir pour la condition des femmes afghanes que les Occidentaux ne le sont à mourir pour Kaboul. De fait, la majorité des paysans voit peut-être dans la victoire des talibans la perspective de la fin de la guerre. "L'homme ne vit pas que de pain", mais il vit aussi de pain, au sens littéral du terme. Et les dommages collatéraux faits par les bombardements des forces occidentales ont aliéné une grande partie de la population.

Les peuples ont la mémoire courte. Qu'il s'agisse pour les Américains des souvenirs douloureux du 11 septembre 2001, ou pour les Afghans de ceux du règne brutal des talibans entre 1995 et 2001. Les Occidentaux ont naturellement un tempérament zappeur. Ils changent de priorités comme les téléspectateurs changent de programmes. À l'heure du Covid, du réchauffement climatique et de la montée en puissance de la Chine, une présence à Kaboul est perçue comme un anachronisme, sinon une distraction par une majorité des citoyens américains. En marchant sur les traces de Donald Trump, Joe Biden ne fait que répondre aux souhaits du "peuple". Son suivisme n'en a pas moins des conséquences régionales et mondiales considérables. Le retour des talibans à Kaboul ne signifie pas nécessairement le chaos ou la reconstitution d'un sanctuaire pour terroristes. Mais la guerre civile afghane se termine par la victoire du camp de l'obscurantisme auquel l'Occident avait tenté de s'opposer.

Certes, le discours taliban est ambigu. Entre les négociateurs de Doha, qui mettent en avant les bienfaits de l'éducation pour tous (y compris les femmes) et les chefs de guerre sur le terrain, il y a plus que des nuances. Et il y a toutes les raisons de croire ces derniers, lorsqu'ils parlent de l'application de la charia au sens le plus littéral du terme. Cette évolution inquiète les grands voisins de l'Afghanistan. L'Inde bien sûr, qui se demande si un tel discours ne peut constituer un encouragement pour les plus fondamentalistes des musulmans indiens, mais aussi le Pakistan pour les mêmes raisons. Ni l'Iran, ni la Turquie, ni la Chine dans leurs incarnations actuelles ne se soucient du sort réservé aux femmes dans l'Afghanistan des talibans. 

À l'heure du Covid, du réchauffement climatique et de la montée en puissance de la Chine, une présence à Kaboul est perçue comme un anachronisme, sinon une distraction par une majorité des citoyens américains.

Que ceux-ci imposent la charia chez eux, c'est une chose, qu'ils se reprennent à promouvoir l'expansion du fondamentalisme radical en lien avec Al Qaida en est une autre. Avec un parfait cynisme, les Chinois négocient directement depuis plusieurs mois déjà avec les nouveaux (anciens maîtres du pays). "Vous faites tout ce que vous voulez chez vous, mais vous n'encouragez pas les Ouïgours en Chine, et plus globalement les fondamentalistes musulmans dans le monde. En exposant la faiblesse et l'indécision de l'Amérique, vous m'êtes utiles. Mais déstabiliser les États-Unis ne doit pas signifier étendre le chaos dans le monde."

Le transfert de pouvoir à Kaboul qui se négocie en ce moment à Doha n'est pas seulement un tournant dans l'histoire de l'Afghanistan. Il constitue le plus grave revers occidental depuis peut-être la crise de Suez en 1956. Il intervient alors que l'on s'apprête à commémorer le vingtième anniversaire du 11-Septembre et juste dix ans après le surgissement des printemps arabes.

Si en 1975 après la chute de Saigon, ni l'URSS de Brejnev, ni la Chine de Mao ne pouvaient exploiter pleinement l'humiliation américaine, tel n'est pas le cas aujourd'hui de la Chine de Xi Jinping. Il sera facile à Pékin d'avancer ses cartes, de souligner les contradictions des États-Unis. "Vous abandonnez les femmes afghanes à leur sort aujourd'hui, et vous prétendez défendre Taïwan demain ?"

Avec un discours aux talibans du type "La charia oui, Al Qaida non", la Chine ne se présente-t-elle pas déjà comme notre première ligne de défense face aux terrorismes musulmans, nous tenant potentiellement en otages, comme le fait Erdogan en Turquie, sur la question des migrants ?

Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 15/08/2021)

 

Copyright : AFP

 

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