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La Russie à l’heure de Navalny et de Joe Biden

ARTICLES - 2 Février 2021

La personnalité d’Alexeï Navalny ne peut que captiver l’imagination des Occidentaux : son retour à Moscou le 17 janvier alors qu’il avait échappé cinq mois plus tôt à une tentative d’empoisonnement, alors aussi qu’entre temps il est parvenu par une habile vraie-fausse enquête à ridiculiser les services chargés de le liquider, ce retour témoigne d’un courage étonnant, d’une détermination peu commune.

Navalny a évidemment été arrêté dès sa descente d’avion. Il n’ignore pas ce qui l’attend : au mieux une détention prolongée, comme ce fut le cas par exemple pour Mikhail Khodorkovsky, au pire un nouvel arrêt de mort. La liquidation d’opposants - de la journaliste Anna Politkovskaïa à l’ancien ministre libéral Boris Nemtsov, en passant par de nombreux autres "gêneurs" moins connus - alimente en effet la chronique de la Russie poutinienne.

Comment s’explique la volonté de cet avocat de 44 ans de reprendre le combat en Russie même ? Il sait bien sûr qu’en restant en exil, il se serait condamné à la marginalisation. Il peut tabler sur une certaine protection due à la notoriété acquise à l’étranger, qui rend désormais plus difficile son élimination. Il a su construire une organisation d’une remarquable efficacité pour soutenir son action, au nom de la lutte contre la corruption. Il est sans doute aiguillonné par l’audience qu’il a réussi à obtenir dans son propre pays auprès d’une partie de la jeunesse urbaine et de la classe moyenne : à cet égard, les manifestations importantes que son arrestation a provoquées le 23 janvier et encore ce week-end, dans des dizaines de villes, au cri de "libérez Navalny", sont impressionnantes ; de surcroît sa vidéo sur le "palais de Poutine", dont la diffusion a été synchronisée avec son retour, a fait l’objet de 100 millions de vues, ce qui veut dire que toute la population adulte russe a dû la visionner. 

[Navalny] n’ignore pas ce qui l’attend : au mieux une détention prolongée, comme ce fut le cas par exemple pour Mikhail Khodorkovsky, au pire un nouvel arrêt de mort.

Il faut d’ailleurs noter qu’il y a, dans le drame qui se joue en ce moment en Russie, un élément de duel personnel entre le tsar vieillissant et un homme jeune, brillant, sûr de lui, patriote (il a approuvé l’annexion de la Crimée), incarnant la Russie de YouTube contre celle de la télévision officielle, la Russie intègre contre un réseau de corrompus forgé autour de Poutine à Saint-Pétersbourg dans les années 1990. Dans le miroir que tend Navalny à la Russie, Poutine n’est plus le père tout puissant de la patrie, mais cet homme mal à l’aise, obligé de paraître à son tour dans une vidéo, en tenue négligée et dans un cadre modeste, pour démentir tout goût de sa part pour les belles demeures.

La peur du désordre des années 1990 ne joue plus dans les nouvelles générations russes ; la magie du libérateur de la Crimée s’efface, ou plutôt s’abîme dans les difficultés immenses du moment. C’est tout cela que le chef de la Fondation contre la corruption cherche à cristalliser.

Pour un observateur extérieur, les chances que l’ex-"patient de Berlin" transforme en lame politique de fond le mécontentement économique et social du pays apparaissent a priori limitées. Mais Navalny appartient sans doute à cette catégorie d’hommes qui croient en l’action sacrificielle et dont il arrive que leurs destins coïncident avec un mouvement historique de grande magnitude.

On pense naturellement dans cet ordre d’idées à Andrei Sakharov et Elena Bonner, ou encore à Soljenitsyne. Comme sous Brejnev, la Russie actuelle est entrée dans une phase de stagnation. L’absence de réformes depuis des années prive l’économie de tout dynamisme. La crise du Covid-19 - 180 000 morts selon un chiffre qui circule - accentue un malaise social profond. Incapable de régler le problème de sa succession, ou répugnant à le faire, Poutine a pour horizon de traverser les élections législatives de 2021 et surtout les élections présidentielles de 2024 dans de bonnes conditions ; le Président voit sans doute avec fureur se reproduire en ce moment le scénario des manifestations de 2011-2012 qui avaient terni sa seconde élection comme président de la Fédération. 

Les précédents historiques ont cependant leurs limites. La contestation emprunte grâce aux réseaux sociaux des canaux très différents de ceux employés jadis par les dissidents. Le régime de Brejnev se trouvait dans une phase descendante sur le plan du recours à la violence contre la population. C’est plutôt l’inverse avec Poutine, dont le régime ne fait que se durcir depuis le début de l’année - peut-être inspiré par le modèle chinois. Ce régime est en particulier en train de resserrer son contrôle sur un internet russe jusqu’ici relativement libre, contrairement au système chinois complètement sous le contrôle du parti. D’autre part, à l’époque brejnévienne, le souci de l’image internationale du pays était pris en compte par le Kremlin - au bénéfice de certains dissidents. Par contraste, après les manifestations de 2011-2012, Poutine avait retrouvé une certaine légitimité par son attitude de confrontation avec l’Ouest, l’annexion de la Crimée et l’intervention en Syrie. 

Comment, dans le contexte actuel, le facteur international va-t-il jouer ? C’est là qu’intervient en particulier l’arrivée à la Maison-Blanche de Joe Biden. 

Les deux présidents ont eu une conversation téléphonique le 26 janvier. Ils ont acté leur accord sur une prolongation pour cinq ans du traité START sur les armes stratégiques. Du côté russe, cette décision supposait une ratification des deux chambres qui a été effectuée en quelques heures. Au-delà de la prolongation de START, le retour d’un dialogue stratégique apparaît désormais possible entre Moscou et Washington - ce qui constitue certainement un motif de soulagement pour le Kremlin. Vu de Moscou, la relation avec les États-Unis reste l’étalon majeur du statut de la Russie dans le monde. 

Sur d’autres sujets, le Président Biden a fait état des griefs de l’Amérique : cyber-attaques et notamment celles particulièrement graves de la fin de l’année dernière (SOLARWINDS), interférences électorales, Afghanistan, Ukraine. Il a évoqué le cas de Navalny et n’a pas caché son intention d’adopter sur les droits de l’Homme une posture offensive contraire à celle de Donald Trump. L’une des premières mesures prises par l’administration Biden a été de diligenter une enquête sur les interférences russes aux États-Unis.

On peut penser que M. Poutine, de son côté, est demandeur d’une amélioration de la relation avec Washington.

On peut penser que M. Poutine, de son côté, est demandeur d’une amélioration de la relation avec Washington.

L’une des raisons en est que, face à ses difficultés intérieures, l’option de nouvelles "aventures extérieures" est moins prometteuse pour lui qu’en 2014-2015 : l’opinion russe est manifestement lasse des interventions dans le Donbass, en Syrie ou ailleurs. Dans son entretien avec M. Biden, le Président russe a proposé d’élargir le dialogue stratégique (au cyber, au contre-terrorisme, à une réunion du P5) et de relancer les liens économiques, par la création d’un "conseil d’hommes d’affaires" (ce qui supposerait au préalable la libération de l’homme d’affaire américain Michael Calvey, inculpé arbitrairement, comme notre compatriote Philippe Delpal, dans l’affaire Baring Vostock).

Le Président Biden a fait sur ces sujets, de sources américaines, une réponse d’attente. Il est à prévoir que les Américains s’orientent vers une politique "dure" vis-à-vis de la Russie - les attaques cyber de décembre dernier ont encore accru le sentiment antirusse à Washington ; cependant il n’est pas impossible que la politique russe de M. Biden offre une chance à un vrai dialogue avec Moscou. En effet, dans la mise en place d’une "grande stratégie" vis-à-vis de la Chine, les Américains ne peuvent pas complètement faire l’impasse sur la Russie.

Quelle connexion établir entre "l’affaire Navalny" et une éventuelle relance du dialogue russo-américain ? 

  • Si l’hypothèse est exacte que la prise en compte de ses difficultés intérieures entre en partie dans les choix de politique extérieure de M. Poutine - hypothèse à vérifier certes -, cela signifie que les Américains, et au-delà les Occidentaux, détiennent une forme de levier vis-à-vis de l’évolution du régime russe. L’expérience prouve qu’une conditionnalité trop rigide sur les questions de droits de l’Homme aboutit souvent au résultat inverse à ceux recherchés : ce fut le cas pour l’émigration des juifs d’URSS avec l’amendement Jackson-Vanik (1974) ; celui-ci rendit plus difficile au pouvoir soviétique de l’époque de pratiquer sous la contrainte une politique qu’il était prêt à mener dans la discrétion. 
     
  • Il serait donc urgent que les partenaires occidentaux de la Russie se demandent quels objectifs précis ils peuvent s’assigner et comment les atteindre. Cela apparaît d’autant plus nécessaire que la question de nouvelles sanctions va à nouveau se poser. Nous suggérerons qu’il est important qu’un degré de mobilisation élevé soit maintenu dans les pays occidentaux pour assurer une protection à Navalny lui-même et à ceux qui le soutiennent. Au-delà de ce premier objectif, une autre finalité de l’action occidentale pourrait être d’obtenir un arrêt de la dérive du régime de M. Poutine vers un surcroît d’autoritarisme, et cela sur des sujets précis - tels que la gouvernance d’internet et les libertés d’expression et de manifestation.
     
  • Dans cette politique à définir avec soin, la lutte contre la corruption, centrale dans la plateforme d’Alexeï Navalny, doit figurer en bonne place. Avec des thèmes connexes - comme la lutte contre l’argent sale - ce sujet va sans doute faire partie de l’agenda de l’administration Biden dans son projet de sommet des démocraties. La question de la corruption va se diffuser dans de nombreux secteurs de la relation Russie-Occident : ainsi, le projet Nord-Stream II est sur la sellette plus que jamais ; or, Alexeï Navalny - toujours lui - a mis en lumière la personnalité du directeur général de l’entreprise : Matthias Warning, ancien de la Stasi et compagnon de route de Vladimir Poutine dans divers schémas de corruption depuis ses années de Dresde. 
     
  • Quelle articulation doit-il y avoir entre la politique américaine et ce que font les Européens ? Rappelons que la réaction européenne avait été beaucoup plus vive à l’empoisonnement de Navalny que la réaction de Washington ; l’administration Biden rejoint donc l’approche européenne. Il est probable cependant que les priorités et les moyens vont continuer à diverger entre les deux rives de l’Atlantique. L’important serait qu’existe une coordination stratégique sur la relation avec la Russie.

Enfin des interrogations reviennent périodiquement sur l’avenir de l’initiative, mal calibrée à vrai dire, qu’avait prise le Président Macron vis-à-vis de la Russie. L’analyse qui prédomine désormais en France est que celle-ci a échoué et doit être rangée dans un tiroir. Nous ne sommes pas totalement de cet avis. D’une part, tout connaisseur des affaires russes savait dès le départ que la France ne pouvait pas, par construction, "obtenir des résultats", faire bouger à elle seule la Russie de Poutine. D’autre part, le vrai test de l’initiative commence peut-être maintenant : une des questions qui se pose dans le nouveau contexte est celle des canaux qui permettent d’avoir une influence, au moins relative, sur les calculs des dirigeants russes. Il est clair que Vladimir Poutine et ses collègues ne sont intéressés que par ce qui vient de Washington, accessoirement, dans les bons jours, de Berlin. Mais si Américains et Européens jouent de nouveau groupés, la diversification des canaux peut se révéler utile. 

 

Copyright : Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

 

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